Chapitre 17 L’importun
Les trois hommes jouaient au whist. Assise en face d’eux, à la place inoccupée, Blanche Dorvert les examinait tour à tour.
L’un, de visage commun et de chevelure rare, était son mari. Elle y prêtait peu d’attention. Mais, sur les deux autres, alternativement, elle posait un doux regard de femme aimante.
Ils différaient essentiellement d’aspect et de physionomie : André, blond, large d’épaules, placide ; Marc, brun, nerveux, inquiet. Eux aussi la regardaient à la dérobée. Et leurs yeux lui donnaient une grande joie.
Minuit sonna. Elle dit :
— J’en ai assez de votre partie. Je vais me coucher.
Par menus mouvements, elle se glissa près d’André et lui remit une lettre. Puis elle s’approcha de Marc, et à lui, également, un papier fut passé.
Elle embrassa son mari au front et disparut.
Or chacun des deux hommes avait remarqué la faveur faite à l’autre.
La partie s’interrompit. M. Dorvert, qui jouait son mort, s’écria :
— Eh bien, à quoi pensez-vous ?
Il fut stupéfait de leur attitude. Ils se contemplaient comme deux ennemis féroces, sur le point de s’entretuer. Une même expression de menace crispait leurs traits. Rivaux déclarés maintenant, ils savaient que Blanche était leur maîtresse, à eux deux. Et ils se haïssaient de tout leur désespoir et de toute leur jalousie. Dorvert reprit :
— Qu’est-ce que vous avez ?
André, se dominant, dit :
— Rien… une idée qui me frappe.
Marc, très pâle, répéta :
— Moi, aussi… la même.
Le jeu continua, mais détraqué, avec des intermittences de distraction chez les deux amants. Étant associés, ils accumulaient les bévues. Et, à chacune, le partenaire s’exaspérait, comme si la faute eût été commise avec intention, pour le narguer.
M. Dorvert ricanait :
— Ça va bien ! ça va bien ! On s’imaginerait vraiment que vous êtes d’accord avec moi.
Une erreur plus forte de la part d’André jeta Marc hors de lui. Il mâchonna :
— C’est par trop violent.
André, se soulevant à demi, lui dit, les yeux dans les yeux :
— Plaît-il ?
Ils se dévisageaient. Les cartes tremblaient entre leurs mains. Marc, surtout, se sentant provoqué, cherchait une injure. Le mari s’effraya :
— Ah ! çà, vous êtes fous ? On croirait que vous allez vous mordre !
Une fois encore, ils réussirent à se vaincre. Mais ce fut l’effort suprême. L’orage était imminent. Il éclata sur ce mot de M. Dorvert :
— Tiens, Blanche n’est plus là. Je vous demande pardon, mes amis : elle a oublié de vous dire bonsoir.
— Oh ! que non, persifla l’un des deux rivaux, Monsieur a même eu un adieu dont il n’a pas à se plaindre.
L’autre riposta :
— Vous n’avez rien à m’envier, je suppose.
D’un mouvement brusque, ils se levèrent. Marc fit un pas, André aussi. La table ne les séparait plus. Sans dire un mot, peut-être, ils se fussent giflés. Mais le mari se jeta entre eux, effaré :
— Comment ? une dispute pour des bagatelles, vous, deux amis ?
— Moi, l’ami de Monsieur ? gronda André. À peine si je le connais !
Marc, railleur, prononça :
— Bah ! n’avons-nous pas de communes relations, une, principalement, qui prouve la similitude de nos goûts ?
— Ah ! vous l’avouez donc ? rugit André.
— Si je l’avoue ! Ce serait difficile à nier… Elle a été aussi maladroite pour me passer ma lettre que pour vous passer la vôtre.
— Quelle lettre ? demanda le mari.
Ils ne lui répondirent pas. Par-dessus son épaule, André lança rageusement :
— Alors, c’est votre maîtresse ?
Nettement, l’autre fit :
— Oui, ma maîtresse, ma maîtresse et la vôtre.
— Qui ? supplia M. Dorvert.
Ils continuaient, d’un ton plus âpre :
— Depuis quand ?
— Huit mois. Et vous ?
— Moi aussi, huit mois.
Ce leur fut, à tous deux, comme un coup de cravache qui les affola. Ainsi, à la même époque, elle se livrait. Elle donnait à un autre le même bonheur, la même ivresse. Elle criait de volupté dans d’autres bras. C’était la même bouche qui les baisait, la même chair qui tressaillait sous leur étreinte.
L’un répéta :
— Huit mois ?
— Oui, huit mois : en février, le quinze.
— Le quinze ? Vous mentez : je l’ai eue, moi, le quinze.
Un vertige les prit. Le même jour ! La tentation du crime se rua sur eux. Et, comme M. Dorvert insistait :
— De qui donc parlez-vous ?
Marc riposta brutalement :
— Eh ! de votre femme, parbleu !
Il y eut une seconde de stupéfaction. Le mari balbutiait :
— Blanche ?… Blanche ?… Ce n’est pas possible.
Mais déjà les deux adversaires ne pensaient plus à lui. Leur haine le supprimait. Ils se battaient à coups de détails précis :
— Le 15 février.
— Un mercredi.
— Rue de l’Arcade, moi.
— Moi, rue Boccador.
— À cinq heures.
— À deux heures.
Torture réciproque. L’un souffrit de n’avoir été que le second ; l’autre, d’avoir été trompé. Sorti de sa torpeur cependant, Dorvert criait :
— Vous êtes fous. C’est une farce, n’est-ce pas ?
Il les prenait à témoin, tour à tour.
— Voyons, André, vous si raisonnable, et vous, Marc, un ami…
Mais que valait son effarement auprès de leur douleur furieuse ? Méchamment, ils se jetèrent des preuves :
— Elle avait une robe mauve.
— Et un corset noir.
— Des faveurs violettes à sa chemise.
— Et un sachet de peau d’Espagne sur la poitrine.
La même odeur ! Elle se mêlait si bien au souvenir de leur griserie après la fougue des caresses ! Puis le présent les hanta. Ils se rappelèrent les lettres de Blanche et les tirèrent de leur poche.
Marc lut à haute voix :
— « Demain matin, je déjeunerai chez toi. »
André lut :
— « Demain soir, à notre restaurant habituel. »
— La gueuse ! la gueuse ! hurla M. Dorvert. Elle m’avait averti qu’elle irait chez des cousins.
Ils ne parurent même pas entendre son exclamation. Chacun n’avait qu’une idée : tuer son rival, l’égorger, l’anéantir pour que l’exquise chair ne fût point partagée. L’un dit :
— Je suppose que vous n’avez pas l’intention…
— Moi ? ne pas y aller ? s’écria l’autre. C’est à vous que je défends…
Ils s’avancèrent, prêts à la lutte. Mais, soudain, entre eux se campa le mari, rouge de colère. Et il vociférait :
— Ah ! çà, je ne compte donc pour rien, moi, misérables voleurs ? Il faudra pourtant bien me rendre raison…
Ils le considérèrent une seconde, stupéfaits ; puis, le torrent de leur haine dédaignant ce petit obstacle, les deux amants saisirent le mari, l’un par le bras droit, l’autre par le bras gauche.
Et André proférait :
— Va-t-il bientôt nous fout’ la paix, cet animal-là ?
Tandis que Marc grognait :
— Va donc coucher avec ta grue de femme !
Et ils le jetèrent à la porte.
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