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Chapitre 5 L’échafaud

L’homme quitta le divan où il reposait, prit un bougeoir et vint se planter devant la glace. Là, écartant les vêtements qui cachaient sa poitrine, il chercha du doigt la place de son cœur. Il le sentit qui bondissait par saccades irrégulières. Alors il saisit une épingle et s’écorcha la peau à l’endroit où il avait posé l’index.

Puis il gagna la fenêtre, l’ouvrit et arpenta lentement la galerie de bois qui bordait la façade de son chalet.

La pluie avait cessé. Il faisait une nuit douce et tranquille. Du massif de lauriers et de caoutchoucs entassés sous le balcon, ainsi que de la grande pelouse semée de plates-bandes sombres, montaient des odeurs mouillées. Des gouttes dégringolaient de feuille en feuille, avec un bruit frais et continu.

Il s’accouda sur la balustrade. Et il humait l’air fortement, aspirait de toute sa poitrine, de tous ses sens, le charme de cette nuit d’été.

Une envie lui vint. Il sortit de sa poche un briquet, puis une cigarette qu’il alluma. Et, très bas, il fit :

— La dernière !

Il la trouvait bonne, sans doute, car il la fumait à lentes bouffées, les yeux vers les étoiles qui s’éveillaient à travers les nuages disjoints. Il reconnut l’une d’elles, Véga. Quel souvenir ! Il aimait alors, et, chaque soir, à la même minute, durant les douloureuses séparations, il unissait sur l’étoile choisie son regard au regard de l’aimée.

Sa vie se déroula.

Mais, la cigarette éteinte, il secoua sa torpeur, et dit d’une voix haute :

— Allons, il le faut.

Il rentra, s’assit devant la table, prit une plume, du papier. Qu’allait-il écrire ? La cause de son suicide ? Qui s’en inquiéterait ? D’ailleurs la savait-il lui-même ? Il eut un haussement d’épaules : à quoi bon se donner cette peine ?

Et, rapidement, il se leva, ouvrit son secrétaire, en sortit un pistolet, éteignit la bougie et, appliquant le canon sur la blessure qu’il s’était faite, il pressa la détente.

Le corps tomba entre le lit et la table. Quelques convulsions l’agitèrent. Ce fut tout.

Du temps coula. Un silence planait, le silence infiniment lourd qui emplit les chambres où la vie a vécu, comme si, du cadavre tordu en un coin, la mort se communiquait aux choses, assourdissait les craquements du bois, les soupirs des tentures, les plaintes des meubles.

Soudain un grincement se produisit, pareil à une déchirure d’étoffe. Un morceau de vitre fut détaché, et une main, passant par la brèche, tourna l’espagnolette avec précaution et poussa la croisée. Un individu parut, en blouse. Il portait une lanterne.

D’un mouvement brusque, il promena dans la pièce le jet de lumière. Il ne vit personne.

— C’est ben ça, dit-il, i n’est pas enco’ ratourné.

À pas sourds il se dirigea vers le secrétaire, un couteau à la main, prêt à forcer la serrure.

Il s’arrêta. Le meuble était béant. Cela l’effrayait, comme un fait anormal. Et il n’osait le toucher, flairant un piège.

Il lui fallut un effort pour surmonter cette défaillance. Et, sans prendre la peine de choisir, il empocha tout ce qu’il trouvait, argent, papiers et bibelots, au hasard.

Par la fenêtre, avec la pâle clarté que les étoiles éparpillent dans l’espace, entraient mollement, en ondes paresseuses, les souffles purs qui flottent sur les bois et sur les champs.

L’individu fouillait toujours. Ses poches étaient pleines. Il étendit son mouchoir et y entassa les lettres et les portefeuilles. Il n’aurait pu trier. Plus tard il brûlerait.

Mais ses mains tremblèrent, convulsives. Un bruit se préparait, comme un déclenchement qui va s’opérer. Et quelque part, dans le silence, une pendule sonna. À chaque coup correspondait un battement de son cœur. Il en compta onze.

Il continua son œuvre. Et il vidait, vidait les entrailles du meuble, quand, d’un geste trop vif, il renversa la lanterne. Elle roula sur le plancher avec fracas.

Au même moment, un nouveau bruit retentissait, insolite, mystérieux, un tapage bizarre qui partait de gauche, de droite, du plafond, de tous les côtés. Cette fois, son corps entier trembla. Sa tête éclatait de peur.

C’était une chauve-souris qui se heurtait aux murs. Elle disparut.

Il n’eut plus qu’une hâte, s’en aller. À tâtons, il se mit à la recherche de sa lanterne.

Et tout à coup il resta immobile, éperdu. Quelqu’un marchait dans le corridor !

D’un bond il s’enfuit vers la fenêtre. Mais la care de la marche qui conduisait au balcon le fit trébucher. Debout instantanément, il voulut enjamber la balustrade. Il n’eut pas le temps. Un homme, le domestique du mort, l’avait rejoint.

Affolé, le paysan ne tenta aucune résistance. Il fut terrassé et, docilement, se laissa lier avec une ceinture et un mouchoir.

Puis le domestique alluma la bougie et s’enquit de son maître. Sur le lit, sur le divan, personne. Il avança de quelques pas. Un cri d’horreur lui échappa : dans la lueur projetée, il l’avait vu qui gisait, la face contre le parquet, les bras écartés comme un crucifié.

— Canaille, hurla-t-il, assassin, tu l’as tué ! Ah ! t’y couperas pas.

Il se rua sur le voleur et lui bourra la poitrine du talon de sa botte.

— Tiens, lâche, tiens bougre de salaud.

Et il frappait comme un forcené.

Mais une idée l’assaillit et il se pencha au-dessus du paysan. Il le reconnut.

— Ah ! c’est toi, Linan, dit-il, eh ben, t’n’affaire est bonne, mon gaillard !

L’homme pleurnichait, ne comprenant pas.

Un mois après Linan passait en cour d’assises.

C’était un pauvre diable, marié, père de famille, que la misère avait poussé à bout. Toujours la même histoire : l’année mauvaise, la famille qui vivote, le père qui raccroche encore par-ci par-là quelque besogne, les dettes qui s’accumulent, puis le travail qui manque, et plus de pain à la maison. Un jour s’écoule, puis un autre. Les enfants, très pâles, ont des regards étonnés. Leurs yeux ont faim, leurs gestes, leur voix, tout en eux semble mendier. Le père court, cherche, implore, demande l’aumône… rien. Alors, comme il a remarqué que le voisin, un riche, celui-là, ne rentre que fort tard, une pensée le hante. Il lutte… Un jour encore s’écoule… Un enfant tombe malade, épuisé. Il se décide, et un soir il escalade le mur, enjambe la fenêtre et vide les tiroirs.

Arrêté, Linan se défendit à peine. Voleur, certes, il l’avouait, il était venu pour voler. Mais quand on lui parlait d’un assassinat, d’un homme tué par lui, il ne comprenait plus. Dans son cerveau de brute que la souffrance et la solitude de la cellule détraquaient, les idées s’embrouillaient. De cette confusion, il ne sortit pas un mot de révolte, pas un cri de désespoir.

Le président l’interrogea avec bienveillance. Linan pleurait, pleurait. Parfois il gémissait d’une voix mouillée :

— J’ai pas tué, pour sûr, j’ai pas tué.

Les témoins déposèrent. Le domestique fut implacable. Il avait cru distinguer de sa chambre une détonation. Incertain il se recouchait à moitié vêtu. Mais le fracas de la lanterne renversée le mettait sur pied, et il accourait en hâte.

Le ministère public prit la parole. Au moyen de déductions rigoureuses, avec une logique effrayante, il établit la préméditation. La découverte du couteau de cuisine ne la prouvait-elle pas de façon péremptoire ? Selon toute évidence, la victime s’était réveillée au moment où Linan dévalisait le secrétaire, et l’accusé, trouvant un pistolet, avait tiré.

L’avocat plaida les circonstances atténuantes. En vain. Linan fut condamné à mort.

Il ne proféra aucune plainte. Cela lui semblait tellement monstrueux qu’il n’admit pas une seconde la possibilité de son exécution. Patiemment, il attendit l’heure de la justice.

Elle sonna, un matin. Des gens en noir entrèrent dans sa cellule. L’un d’eux lui dit :

— Préparez-vous à mourir, Linan.

Il ouvrit de grands yeux hagards. On fit sa toilette. On le lia. Il se laissait manier, comme une bête docile, comme une chose.

On dut le porter jusqu’à l’échafaud. Ses dents claquaient. Il bégayait :

— J’ai pas tué… j’ai pas tué…

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