‹ Contes, Nouvelles et RecitsChapitre 10 sur 16 · I

I

Quiconque voudra savoir les premiers commencements du roi Henri IV, le roi Bourbon remplaçant les Valois sur le trône des rois de France, aura grand soin de s'enquérir des destinées de sa soeur Catherine, et de sa première épouse, Marguerite. Elles ont chèrement payé l'une et l'autre l'honneur d'appartenir de si près _au conquérant du sien_. Heureusement l'histoire de Catherine, une héroïne, un grand courage, une vertu, n'est plus à faire; il n'y a pas longtemps que Mme la comtesse d'Armaillé racontait cette vie austère et charmante à la façon d'un grand écrivain tout rempli de son sujet. Catherine de Navarre, obéissant au roi son frère, a poussé le dévouement fraternel jusqu'à sa limite extrême; oublieuse d'elle-même et de sa fortune, elle eût tout sacrifié au roi Henri, sa conscience et sa croyance exceptées. Et lorsque, enfin, par tant de victoires, de conquêtes et d'accidents imprévus, le roi de Navarre est devenu le roi de France, quand il est le maître absolu dans Paris, sa grand'ville, au moment où la princesse Catherine, mariée au duc de Bar, s'est consolée enfin de n'avoir pas disposé de sa main selon son coeur, elle meurt, obscure et cachée, et son frère ingrat s'occupe à peine d'élever un tombeau à cette admirable servante de ses ineffables grandeurs.

La princesse Marguerite, la première femme du roi de Navarre, offre un contraste complet avec la princesse Catherine. Elle a tout l'orgueil de la maison de Valois; elle est superbe, intelligente, et pour peu que son époux le Béarnais eût voulu tirer un bon parti de cette associée à sa fortune, il eût rencontré près d'elle une consolation, un bon conseil, une illustre et digne assistance. Mais quoi! le roi protestant se méfiait de la catholique maison de Valois! Jeune homme, il en avait subi trop de violences et trop d'injures pour n'en point faire porter le ressentiment à sa jeune et charmante épouse. Il ne pouvait guère oublier que son nom était inscrit sur la liste rouge de la Saint-Barthélémy; ce papier rouge disait qu'il fallait tout d'abord arracher les racines du protestantisme, à savoir: le roi de Navarre, le prince de Condé, l'amiral de Coligny. Si donc Charles IX et Catherine de Médicis effacèrent de leur liste fatale le nom de leur gendre et beau-frère, ce fut par une espèce de miracle. Ainsi l'on trouverait difficilement dans toute l'histoire un mariage conclu sous de plus tristes auspices. Mal commencé, il a fini par un divorce.

Mais, ceci dit, on ne peut s'empêcher d'arrêter un regard clément et charmé sur les grâces infinies de cette aimable et parfaite beauté, la reine de Navarre, et, chaque fois que nous la rencontrons dans les sentiers de l'histoire, volontiers nous contemplons cette éloquente et belle princesse, ornement de la brillante cour où fut élevée la reine d'Écosse, Marie Stuart, et qui se ressentait encore des beaux-arts, de la poésie et des splendeurs du règne de François 1er.

En traversant Paris, le vainqueur de Lépante, don Juan d'Autriche, s'étant introduit au Louvre, en plein bal, et voyant passer la reine de Navarre au bras de son frère le roi de France:

--On a tort, disait don Juan, de l'appeler une reine, elle est déesse, et trop heureux serait le soldat qui mourrait sous sa bannière, pour la servir!

--Qui n'a pas vu la reine de Navarre, celui-là n'a pas vu le Louvre! s'écriait le prince de Salerne.

Et les ambassadeurs polonais, quand la jeune reine les eut harangués, dans ce beau latin qu'elle parlait si bien, à la grande honte de tous ces gentilshommes français qui ne savaient pas un seul mot de latin, en leur qualité de nobles:

--Nous nous sommes trompés, disaient-ils, c'est bien cette belle tête-là qui était faite pour porter notre couronne!

Elle était l'enchantement du Louvre et l'honneur de ses fêtes; quand elle s'en fut en Navarre, au royaume de son mari, elle éclipsa soudain la princesse Catherine, et ce peuple, assez pauvre et vivant de peu, ne pouvait se lasser de contempler les magnificences de sa reine, en robe de toile d'argent, aux manches pendantes, et si richement coiffée avec des diamants et des perles, qu'on l'eût prise pour la reine du ciel. Elle inventait les modes que portaient toutes les reines de l'Europe; elle portait des robes en velours incarnat d'Espagne et des bonnets tout fins ornés de pierreries, et c'était une fête de la voir, «ornée de ses cheveux naturels, avec ses belles épaules, son beau visage blanc, d'une blanche sérénité, la taille haute et superbe, et portant sans fatigue et sans peine le plus beau drap d'or frisé et brodé, d'une grâce altière et douce à la fois.»

Quand elle passait dans les villes, les plus grands de la cité se pressaient autour d'elle pour entendre parler sa bouche d'or; à chaque harangue, elle répondait par une parole improvisée, et chacun restait charmé de sa courtoisie. Mais le Louvre était sa vraie patrie, et, dans les premiers jours de son mariage, il n'y avait pas de plus beau spectacle que de voir le jeune roi de Navarre donnant le signal de la fête et dansant la _Pavanne d'Espagne_, «danse où la belle grâce et majesté sont une belle représentation; mais les yeux de toute la salle ne se pouvoient saouler, ny assez se ravir par une si agréable veue; car les passages y estoient si bien dansez, les pas si sagement conduits, et les arrests faits de si belle sorte, qu'on ne sçauroit que plus admirer, ou la belle façon de danser, ou la majesté de s'arrester, représenter maintenant une gayeté, et maintenant un beau et grave desdain: car il n'y a nul qui ne les ait veus en cette danse, que ne die ne l'avoir veue danser jamais si bien, et de si belle grace et majesté qu'à ce roy frère, et qu'à cette reyne soeur; et quant à moy, je suis de telle opinion, et si l'ay veue danser aux reynes d'Espagne et d'Ecosse.»

Qui parle ainsi? Brantôme, un homme d'armes ami des grands capitaines. On peut l'en croire, quand il parle des dames de la cour de France! Il les connaît bien, il les montre à merveille; il applaudit à leur faveur; il ne se gêne point pour pleurer sur leurs disgrâces. A côté de Brantôme il y avait, pour célébrer la reine de Navarre, un poète, un grand poète appelé Ronsard, l'ami de Joachim Dubellay. _Le grand Ronsard_, comme on disait sous le règne de Henri IV! Et quand Ronsard et Brantôme, éclairés des mêmes beautés, se rencontraient, ils célébraient à l'envi Madame Marguerite:

Il fault aller contenter L'oreille de Marguerite, Et dans son palais chanter Quel honneur elle mérite.

Et c'était, du poète au capitaine, à qui mieux mieux chanterait la dame souveraine. Aux vers de Ronsard applaudissaient tous les beaux esprits et tous les grands seigneurs de son temps: le cardinal de Lorraine, le duc d'Enghien, le seigneur de Carnavalet, Guy de Chabot, seigneur de Jarnac. Pendant vingt ans, sur la guitare et sur le luth, les jeunes gens, les pages, les demoiselles, le marchand dans sa boutique et le magistrat dans sa maison ont chanté la chanson de Marguerite:

En mon coeur n'est point écrite La rose, ny autre fleur, C'est toi, belle Margarite, Par qui j'ai cette couleur. N'es-tu pas celle dont les yeus Ont surpris Par un regard gracieus Mes esprits?