IV
Les choses allaient ainsi chez M. le duc du Maine, où chaque jour amenait un nouveau courtisan: aujourd'hui M. le duc de Brancas, le lendemain le poète Chaulieu, très à la mode en ce temps-là, ou bien le chevalier de Vauvray; un peu plus tard M. Davisart, avocat général du parlement de Toulouse, et l'apparition de M. Davisart dans le château de Sceaux fut un véritable événement. Pas un jour ne se passait sans que Son Altesse Royale ne s'enfermât trois ou quatre heures avec ce nouveau conseiller, très dangereux, et, comme ils rédigeaient ensemble une protestation mystérieuse dont rien ne transpirait dans le château, il vint un instant où la princesse et son conseiller voulurent avoir un secrétaire intime. Après une longue hésitation, Mlle de Launay fut choisie; elle tenait la plume, elle écrivait les discours d'une et d'autre part, tantôt les preuves, tantôt les objections; parfois même elle allait aux bibliothèques ou chez les historiens de profession, chez M. Boivin l'aîné, chez l'abbé Le Camus, interrogeant discrètement ces hommes qui savaient tant de choses. Ainsi chaque jour ajoutait une page à ces factums dont se réjouissaient fort le prince de Cellamare et le cardinal Albéroni.
Un peu plus tard, quand elle se fut persuadé enfin qu'elle avait fait tout ce travail en pure perte et qu'il fallait renoncer au bénéfice du testament de Louis XIV, la duchesse du Maine prêta l'oreille aux bruits qui lui venaient de l'Espagne. Elle n'eut plus si grand'peur de prendre le mot d'ordre du cardinal Albéroni chez le prince de Cellamare. Elle commença d'écrire des lettres dangereuses avec de l'encre sympathique, et Mlle de Launay l'y servit de son mieux. On écrivait d'abord une lettre à l'encre ordinaire, où l'on donnait toutes sortes de nouvelles courantes; puis, dans l'intervalle des lignes se plaçaient des choses compromettantes.
Tout ceci était l'A b c de la plus vulgaire diplomatie, et, tant que ces petits secrets n'allèrent pas plus loin, M. le régent ne s'en inquiéta guère. Il savait à peu près tout ce qui se passait à la petite cour et quelles étaient ses méchantes dispositions pour la régence; mais, comme il avait pour lui la force et le bon droit, il abandonnait la conspiration à elle-même. Or ce fut un grand malheur pour Mme la duchesse du Maine. Elle s'endormit dans une sécurité qui devait la perdre, et, si par hasard Mlle de Launay la suppliait de redoubler de prudence, elle ne faisait qu'en rire, et volontiers elle eût dit, comme tous ces conspirateurs que l'on avertit de prendre garde: _A demain les affaires sérieuses_, ou bien encore: _Ils n'oseront._ Notez bien que le premier ministre, qui sera bientôt le cardinal Dubois, était déjà dans le vent de cette conspiration. C'était l'habileté même et la prudence en personne. Il était déjà sûr qu'un jour ou l'autre il tiendrait dans ses mains cette princesse dédaigneuse qui l'accablait de ses mépris. Tout ce monde imprudent marchait en souriant sur des cendres qui recélaient un véritable incendie; ils s'amusaient les uns et les autres de ces aventures dont à peine ils devinaient la portée, et la foudre qui les devait abattre les trouva profondément endormis.
Un des secrétaires de l'ambassadeur d'Espagne était un jeune homme étourdi, sans portée, et tout entier aux plaisirs de son âge. Un soir qu'il était attendu à souper dans une de ces maisons ouvertes aux oisifs de Paris, il raconta qu'il avait été occupé tout le jour à copier des dépêches qui devaient partir dans la nuit même, et, comme il était las de sa besogne, il ne songea plus qu'à boire, à jouer, à plaisanter. Mais quelqu'un du logis, une femme, avait ramassé cette parole imprudente et la fit passer à M. le régent. Celui-ci fit courir après le courrier de l'ambassade, avec ordre de s'emparer de ses dépêches, et ce courrier, qui ne se hâtait guère, fut arrêté à Poitiers. On lui prit son manteau et son portefeuille, en lui commandant de suivre son chemin; mais cet homme, aussi zélé que le secrétaire avait été imprudent, revint à Paris par la traverse et marcha si vite, qu'il arriva chez le prince de Cellamare bien avant que les hommes de M. le régent eussent regagné le Palais-Royal. Bien qu'il fût quatre heures du matin, M. le régent était encore à souper, et quand il soupait il n'y avait pas d'affaire d'État assez importante pour qu'on vint le déranger. Il aimait le bel esprit, la grâce et la gaieté du discours; il travaillait volontiers toute la journée, à condition que la nuit appartiendrait à ses plaisirs.
Grâce à cette nonchalance coupable, le prince de Cellamare eut le temps d'avertir les principaux complices de sa conspiration. Toutefois, le matin venu, l'ambassadeur d'Espagne est arrêté dans son hôtel par MM. les gardes du corps du roi; ses papiers sont saisis par ordre du ministre, et, la nouvelle ayant couru de Paris à Sceaux, la duchesse du Maine apprit enfin les dangers qui l'entouraient. Elle jouait au biribi, son jeu favori, quand elle entendit raconter, par un témoin venu de la ville, ces histoires d'hommes enfermés à la Bastille, de papiers saisis et de gens compromis dont la tête était en jeu; l'infortunée eut encore la force de sourire. Elle apprit, l'instant d'après, que MM. d'Argenson et Leblanc, deux hommes rigides, étaient chargés d'interroger les accusés. A minuit, la duchesse fut avertie, à n'en pas douter, qu'elle serait arrêtée avec M. le duc du Maine, et que sa demoiselle de compagnie était compromise. Elle riait encore; elle ne pouvait croire à rien de sérieux; elle s'imaginait que cette conspiration était un jeu d'enfant.
Cependant Mlle de Launay restait près d'elle, et, comme elle s'était endormie, elle fut réveillée par un coup frappé à sa porte: _Ouvrez, de par le roi_, s'écriait une voix inconnue. Elle se lève, elle ouvre, après avoir averti la duchesse. En ce moment, la maison était remplie de mousquetaires et de gardes sous les ordres de M. le duc de Béthune, capitaine des gardes, accompagné de M. de La Billiarderie, son lieutenant. Sans trop de cérémonie, ils annoncèrent à Mme la duchesse du Maine qu'ils avaient ordre de la mettre en lieu de sûreté, et ils la firent monter dans une voiture de place. Elle fut conduite à Dijon, pendant que M. le duc du Maine, innocent de toutes ces intrigues, était enfermé dans la citadelle de Doullens, en Picardie. Ah! quelle chute, et dans quels abîmes ils étaient précipités ces favoris de la fortune! Hélas! qui l'eût prédit à Louis XIV, que ses enfants bien-aimés, la joie et l'orgueil de sa vieillesse, on les traiterait, sitôt après sa mort, comme de véritables criminels!
En même temps tous les amis de la princesse et tous ses confidents furent arrêtés. M. de Malézieu et son fils, M. Davisart, l'abbé Le Camus, deux valets de chambre et quatre valets de pied furent jetés dans les prisons d'État; la cardinal de Polignac fut exilé en Flandre; la jeune princesse, la propre fille du duc et de la duchesse du Maine, fut enfermée au couvent de la Visitation, à Chaillot. Voilà donc toute la maison dispersée et toute sa grandeur anéantie. On avait détenu provisoirement et gardé à vue dans sa chambre Mlle de Launay, et son gardien, par compassion:
--Mademoiselle, lui dit-il, ce séquestre est étrange et ne présage rien de bon. Il paraît que vous êtes une des personnes les plus compromises. Croyez-moi, mangez un peu et prenez des forces, vous en aurez grand besoin, j'en ai peur.
Ce terrible homme avait une grande figure et des yeux sinistres, et ressemblait fort à quoique exécuteur des hautes oeuvres les plus secrètes.
Cependant Mlle de Launay ne perdit pas tout courage, et, trois ou quatre heures après que tout le monde fut parti, un exempt la vint prendre et la conduisit dans un carrosse à la Bastille. Cette fameuse prison d'État, qui devait tomber en moins de soixante et dix ans entre les mains du peuple de Paris et disparaître en un clin d'oeil comme un château de nuages, était alors une puissance formidable. A ce nom seul, la Bastille, les têtes les plus hautes s'inclinaient, les coeurs les plus hardis étaient saisis d'un indicible effroi. Ces vieilles tours, bâties par les anciens tyrans, s'élevaient menaçantes entre ses fossés remplis d'une eau fangeuse, et l'on se racontait tout bas mille histoires sanglantes de ses cachots sans lumière et sans fond. Il était dix heures du soir, le temps était sombre, et le faubourg Saint-Antoine, dont le réveil devait être si terrible en 1701, venait de s'endormir sans les fatigues de la journée. A l'extrémité du pont-levis, la prisonnière attendait qu'on la vint prendre, et lorsque enfin son tour fut venu d'entrer dans la geôle, on lui fit traverser des passages gardés par des portes de fer. On entendait dans ces longs corridors les plaintes des nouveaux prisonniers, qui n'avaient pas encore l'accoutumance de la prison.
Enfin, étant arrivée aux étages d'en haut, elle fut introduite dans une chambre horrible où tout manquait, le feu, les meubles, la lumière, la propreté; pour tout meuble, une chaise du paille, un bout de chandelle attaché au mur, et tous les gens qui l'avaient amenée, disparus au bruit des portes qui se refermaient. Trois heures après, ces portes s'ouvrirent de nouveau; le gouverneur reparut, amenant avec lui la servante de Mlle d Launay, et cette fois la chambre fut meublée d'un petit lit, d'un fauteuil, deux chaises, une table, une jatte, un pot à l'eau, un grabat pour la jeune servante. «Ah! dit-elle, on sera bien mal couchée!» On lui répondit: «Ce sont les lits du roi.» Puis les prisonnières se couchèrent sans souper. En vain elles voulaient dormir: tous les quarts d'heure elles étaient réveillées au son d'une cloche, et cette habitude est une des plus cruelles de la Bastille.
Et, le jour étant venu, la dame et la servante eurent grand soin de balayer leur chambre et de brûler un des deux fagots que le roi leur accordait chaque jour. Une boîte d'allumettes au beau milieu du Champ de Mars produirait presque autant d'effet que ces _fagots du roi_ en cette immense cheminée, grillée et barrée autant que les fenêtres. A la première flambée de son feu, Mlle de Launay, triomphante, brûla un papier qu'elle avait soustrait aux yeux de MM. les commissaires: c'était une lettre écrite en entier de la main du chevalier de Silly au cardinal Albéroni. Ce papier, s'il fût tombé entre les mains de M. d'Argenson, eût été l'arrêt de mort de M. de Silly. Restait maintenant à lui faire savoir que ce papier était anéanti. «Dieu y pourvoira,» se disait Mlle de Launay.
Elle resta _au secret_ sept à huit jours, au bout desquels le gouverneur lui fit une visite, et l'ayant trouvée assez gaie, il lui raconta plusieurs anecdotes de son royaume et finit par lui prêter quelques romans dépareillés de Mlle de Scudéry. C'étaient des romans sans fin, que l'on eût dit composés tout exprès pour les habitants de la Bastille. Elles sont très longues ces premières heures de la prison, mais l'on s'y fait peu à peu; bientôt le prisonnier s'habitue à ces bruits si divers; il reconnaît la garde montante et la garde descendante; il sait quand arrive un nouveau prisonnier; il sait quand il s'en va. La nuit, si quelqu'un meurt, les gardiens ont beau faire, on entend le bruit de son cercueil. C'est aussi une grande occupation de lire sur la muraille, écrits au charbon, les noms de tant de malheureux qui ont vécu sous ces voûtes funèbres. Sur une de ces murailles avaient été charbonnés, naguère, par une main habile et fluette, et cependant énergique autant qu'une main guerrière, les premiers chants de la _Henriade_, et le jeune Arouet, lorsque, au sortir de la Bastille, il fut présenté à M. le régent qui lui promettait sa protection:
--J'accepterai, lui dit-il, tous les bienfaits de Votre Altesse Royale, seulement je la dispense de mon logement.
Quand tous les conspirateurs furent arrêtés, alors leur procès commença. Tous les huit jours, M. d'Argenson et M. Leblanc, chargés des interrogatoires, arrivaient accompagnés de l'abbé Dubois. On eût cru voir Minos, Éaque et Rhadamante, les trois juges des sombres bords. Ce qu'ils faisaient, ce qu'ils disaient, les prisonniers n'en savaient rien, et cependant il en transpirait toujours quelque chose. Une grande inquiétude pour la prisonnière, c'était de paraître aux yeux de ces messieurs, quand son heure serait venue, en cornette blanche, en linge blanc, et ce fut sa grande occupation de blanchir ce peu de linge. Aussi bien, grande fut sa joie en recevant toutes ses nippes que lui envoyait un ami du dehors, l'abbé de Chaulieu, le poète. On l'avait épargné, on l'avait oublié; mais lui, il s'était souvenu, et il avait envoyé à la Bastille même un pot de rouge. Ah! que ce brin de rouge fut le bienvenu! tant la dame avait peur de pâlir sous les regards de M. d'Argenson.
Il la fit donc comparaître au bout de trois mois:
--Otez votre gant, dit-il, et levez la main.
Elle avait la main belle et la leva volontiers, jurant de dire toute la vérité, et se promettant bien de n'en pas trop dire. Alors commença l'interrogatoire. On voulait savoir pourquoi elle veillait si tard au chevet de Mme la duchesse du Maine. Elle répondit que c'était pour l'endormir.
--Pourquoi avait-on trouvé tant de livres dans sa chambre?
Elle répondit que c'était parce qu'elle aimait la lecture.
--Et pourquoi tant de papier déchiré?
C'étaient des bagatelles qu'elle avait composées et dont elle ne se souciait plus.
Puis elle fut reconduite à son séquestre, et, quelque peu rassurée, elle trouva que son état était assez doux, à tout prendre. Elle était prisonnière, il est vrai, mais elle était loin des caprices, des violences et des volontés de sa douce maîtresse; elle avait brisé le joug des petites voix qui faisaient le tourment de sa vie; elle avait fait de sa servante une amie, et pour compagne elle avait une jolie chatte que le gouverneur lui avait donnée étant petite, et qui avait fait bien des petits. Puis, le soir venu, elle n'était pas forcée à jouer la comédie, à manier des cartes, et elle se couchait quand elle voulait dormir.
· · ·
Cette conspiration de Cellamare, qui eût fait tomber plus d'une tête sous la hache inexorable du cardinal de Richelieu, devint bientôt, entre les mains bienveillantes de M. le régent, une entreprise assez ridicule, et plutôt faite pour amuser les oisifs que pour occuper les hommes d'État. M. le régent se contenta du nouvel abaissement imposé aux princes légitimés, et quand on lui rapportait les vociférations de Mme la duchesse du Maine, il en riait volontiers, acceptant les douleurs de la princesse en dédommagement des humiliations qu'elle lui avait fait subir dans le salon de Mme de Maintenon.
Puis, dans ce plaisant pays de France, on n'est pas fâché de changer chaque matin de héros et d'aventure; au bout de trois mois, quiconque eût parlé des conspirateurs dans un salon de Paris, eût été regardé comme un sot; si bien que, même à la Bastille, le juge instructeur avait fini par ne plus interroger les prisonniers que pour la forme. On leur laissait déjà toutes sortes de libertés inaccoutumées en ce lieu de plaisance: ils se promenaient chaque jour au-dessus des tours, et leurs amis qui passaient dans le faubourg leur disaient bonjour du geste et du regard. Un peu plus tard, ces prisonniers, si nombreux d'abord, furent relâchés l'un après l'autre: aujourd'hui M. de Malézieu le fils, M. Bargeton le lendemain; plus tard encore, elle se rappelait qu'il y avait déjà six mois on était venu chercher M. de Silly, et que l'ingrat était parti oubliant de prendre congé de cette humble amie, et ne se doutant pas que peut-être elle avait sauvé sa tête en brûlant la pièce la plus compromettante du procès.
Que vous dirais-je? Après tant d'angoisses et d'inquiétudes, la prisonnière resta seule à la Bastille, et ne comprenant guère comment la moins coupable était détenue, à l'heure où l'indulgence et le pardon s'étaient étendus sur tous ses complices. C'est une chose étrange et pourtant vraie: aussitôt que le danger a disparu dans une affaire d'État, la captivité devient insupportable. Autant le prisonnier mettait de zèle et d'ardeur à sauver sa vie, autant il reste inerte à présent qu'il se demande quand finira sa captivité. Il en est à regretter même les heures pénibles de l'interrogatoire, et l'aspect du juge, et les bruits du dehors, toujours pleins de menaces sanglantes. Un prisonnier qui n'est que cela, n'est plus rien, même à la Bastille. On l'oublie, on le néglige, et si Mlle de Launay n'eût pas rencontré parmi ses gardiens le chevalier de Maison-Rouge pour la plaindre et pour le lui dire, elle eût été bien malheureuse.
Mais le chevalier de Maison-Rouge était si tendre et si bon, avec tant de probité, tant d'honneur, tant de petites recherches pour distraire un peu sa captive; il oubliait si souvent de fermer la porte à double tour; il avait chaque matin un nouveau livre à lui prêter, non pas les vieux romans poudreux de la Bastille, mais le livre à la mode ou la comédie à peine éclose. Dans ses jours de sortie, il s'en allait par la ville, en quête des moindres anecdotes et de tous les bruits qui se débitent dans les ruelles galantes de la place Royale au faubourg Saint-Germain. Puis, tout ce qu'il avait appris, il le racontait avec mille grâces, ajoutant ce qui pouvait plaire, et retranchant tout le reste. Ainsi chaque jour ajoutait aux petits bonheurs que le bon lieutenant apportait dans cette prison, très étonnée et scandalisée, on pourrait le dire, de toutes ces joies.
Il y eut un jour où le lieutenant de Maison-Rouge, oublieux de toute espèce de discipline, s'en vint présenter à Mlle de Launay les hommages d'un prisonnier logé dans la _tour de la Liberté_, ainsi nommée par une aimable ironie à laquelle tous les porte-clefs ajoutaient les bons mots de leur façon. Ce prisonnier était un beau jeune homme, à la fleur de l'âge, un coq-plumet de la jeune cour, M. le duc de Richelieu lui-même. Il s'était plongé, comme un étourdi et pour le vain plaisir d'une nouveauté qui lui semblait piquante, dans la conspiration de Cellamare, et peu s'en fallut qu'il ne payât son étourderie un peu cher. Mais le moyen de livrer au bourreau le dernier héritier du cardinal de Richelieu? Il était déjà le bienvenu du jeune roi; il était l'ornement de la cour; ses bons mots, ses exploits, sa jeunesse enfin, tout parlait en sa faveur.
Mais la Bastille lui était insupportable, et quand il apprit par le chevalier de Maison-Rouge que la confidente de Mme la duchesse du Maine était logée à _la Bertandière_, une tour qui faisait face à _la Liberté_, M. de Richelieu n'eut pas de cesse et de fin qu'on n'eût enlevé les clôtures de l'une et de l'autre fenêtre, et le voilà qui se met à chanter à haute voix, mieux que n'eût fait le fameux Lambert ou le célèbre Cocherot de l'Opéra, l'opéra d'_Iphigénie_. Il chantait le rôle d'Oreste, et Mlle de Launay fut bientôt Iphigénie. On n'avait rien entendu de pareil depuis le roi Louis XI. Les plus anciens détenus, ceux qui étaient au secret depuis vingt ans, se demandaient s'ils n'étaient pas le jouet d'un songe. Ah! les malheureux! c'était la première et la dernière chanson qu'ils devaient entendre avant de mourir.
On touchait à l'automne, et les brouillards plus épais tombaient du haut des tours, lorsque M. de Richelieu quitta la Bastille en grand triomphe. Une des filles de M. le régent s'était jetée aux pieds de son père en demandant la grâce du jeune homme, et le régent s'était laissé fléchir. Le départ de ce joyeux voisin fut encore un ennui pour Mlle de Launay, et plus attristée à mesure que l'hiver était plus proche et la solitude plus profonde, elle écrivit à M. Leblanc le billet suivant:
«MONSEIGNEUR,
«Ce n'est ni l'impatience ni l'ennui qui me forcent à vous importuner. Ce qui m'y détermine est la juste appréhension qu'une personne aussi obscure que moi ne soit totalement oubliée. Cette crainte est d'autant mieux fondée, qu'il est peu vraisemblable que les motifs de ma détention en rappellent le souvenir; je me flatte qu'ils sont aussi peu remarquables que ma personne. Et, dans cette opinion, j'ai trouvé quelque espèce de nécessité de vous remettre en mémoire que j'ai été amenée à la Bastille à la fin de l'année 1718, et que j'y suis encore. Quand je saurai, Monseigneur, que vous vous en souvenez, je me reposerai du reste sur votre équité et sur votre humeur bienfaisante, contente, en quelque état que je sois, d'obéir aux lois qu'on m'impose et de révérer le pouvoir souverain par une soumission volontaire à ses ordres.»
Sa lettre écrite, elle attendit sa délivrance, ou tout au moins l'espérance d'être délivrée. Hélas! rien ne vint, que l'hiver sombre et menaçant. La prisonnière était à bout de courage. Un temps vient où les heures comptent pour des années; la rêverie est impossible; on ne peut plus lire, on ne dort plus; chaque journée est un long supplice, et pourtant la captivité de la jeune lectrice était un plaisir, comparée au séjour de la duchesse du Maine dans la citadelle où elle était enfermée. Elle était seule, et complètement ignorante du sort de tous les siens; pas une distraction, pas une lettre, et cette aimable princesse, heureuse de toutes les choses de l'esprit, en était réduite à supplier M. Leblanc à peu près dans les termes que Mlle de Launay employait pour elle-même. Si bien que lorsque la duchesse du Maine fut rendue à la liberté, et qu'il lui fut permis de revenir dans sa maison de Sceaux, sa captivité ne pouvait pas se prolonger davantage. D'abord elle se trouva bien isolée en ces lieux privés de leur ancienne splendeur. La disgrâce est contagieuse, et de tous ces courtisans empressés à leur plaire il vint un bien petit nombre. Ah! désormais, plus de fêtes, de comédies, de belles nuits enjouées, aux sons des musiques.
Ils avaient payé leur liberté assez cher; M. le régent, qui n'était pas sans pitié, mais qui ne voulait pas être exposé aux récriminations violentes de ses ennemis, comme il n'avait pu rien tirer des principaux complices de la conspiration et que Mlle de Launay, qui la savait d'un bout à l'autre en sa qualité de secrétaire intime de la princesse, absolument se refusait à parler, M. le régent avait exigé de la principale accusée un aveu complet de son crime, et, de guerre lasse, elle avait signé tout ce qu'on voulait. Ainsi la princesse y laissa beaucoup de sa considération, et le prince, un peu de son propre honneur. Il en avait conservé un si grand ressentiment, qu'il refusa longtemps de rentrer dans sa maison de Sceaux. Tous ces aveux retombaient sur Mlle de Launay, que M. Leblanc resserrait toujours davantage. Il voulait obtenir de la confidente un aveu auquel s'était soumise la maîtresse, et il s'indignait qu'une servante eût plus de courage et d'honneur que toutes ces dames et tous ces gentilshommes, trop pressés de racheter leur liberté par des lâchetés misérables.
Mais pendant que le public, bon juge en toutes les choses honnêtes, condamnait hautement la conduite de ces conspirateurs si peu constants avec eux-mêmes, tous les regards et, disons-le, tous les respects se tournaient du côté de la captive. «Ah! disait-on, en voilà une au moins qui ne cède pas aux menaces, et qui maintient ce qu'elle a dit tout d'abord.» Telle est la toute-puissance des louanges populaires, elles franchissent les fossés les plus profonds, elles pénètrent dans les plus hautes citadelles. Mlle de Launay, dans sa solitude, avait comme un pressentiment de l'admiration dont elle était l'objet légitime; elle en était tout encouragée à résister à la violence. Aussi, ni les menaces d'une captivité sans fin, ni l'espérance d'une délivrance prochaine, ni les peines et les infirmités de la prison, qui finit presque toujours par dompter les volontés les plus fermes, ne vinrent à bout de ce grand courage, et la prisonnière fut plus forte que ses geôliers.
Au bout de six mois encore de cette courageuse résistance, elle vit s'ouvrir les portes de la Bastille, et toute contente, et toute joyeuse, elle prit le chemin de Sceaux dans la voiture publique. Autant elle était entrée en grande cérémonie à la Bastille, accusée et complice d'un crime d'État, autant, à cette heure, elle était une simple bourgeoise, et l'on n'eût jamais dit, à la voir, quel grand rôle elle avait joué dans cette illustre tragédie, où les têtes les plus hautes avaient couru un vrai péril. Comme elle respirait en ce moment l'air pur de la liberté! Quel bonheur de retrouver la causerie et les visages de tous les jours dans le véhicule de tout le monde! A chaque tour de la roue indolente, elle se demandait: «Que dira ma princesse, et comment donc en serai-je reçue?» Elle arrive enfin; la porte est ouverte; elle entre. On lui dit que Mme la princesse du Maine se promène dans ses jardins. Elle y court. La dame était en calèche, à demi couchée, et voyant venir cette confidente si fidèle, la seule qui n'eût pas trahi son secret:
--Ah! dit-elle, vous voilà, j'en suis bien aise!
Et voilà tout ce qu'elle en eut. Pas d'autre explication, pas de récompense, à peine un sourire. Elle reprit le lendemain son humble service, à lire, à veiller, à jouer avec Son Altesse, et peu s'en fallut qu'elle ne regrettât le calme et la paix de sa prison. Ces grands seigneurs d'autrefois, _ces fils des dieux_, s'imaginaient que les petites gens étaient trop heureux de les servir et trouvaient leur récompense dans leur dévouement même. Elle avait rapporté de la Bastille du linge et des robes en méchant état, sa princesse ne songea point à remplacer ces nippes usées dans la prison. Désormais Mlle de Launay comprit qu'elle ne devait rien attendre que d'elle-même, et, bien décidée à sortir de cette captivité déguisée, elle s'en fut visiter ses amis de Paris, et entre autres M. de Chaulieu, qui logeait au Temple, et M. Dacier, qui habitait dans un des galetas du Louvre. Hélas! l'aimable poète, ami des doctes soeurs, M. de Chaulieu, dont les douces chansons avaient été le charme et la gaieté de tout un monde évanoui, Mlle de Launay rencontra son cercueil, comme on le portait dans les caveaux des anciens chevaliers du Temple.
Quand elle eut prié pour M. de Chaulieu, ce fidèle ami de sa jeunesse, qui lui était resté fidèle même aux heures sombres de la Bastille, elle s'en fut chez M. Dacier... Il avait perdu dans l'intervalle l'illustre et vaillante épouse dont le nom est resté parmi les gloires suprêmes du siècle agonisant de Louis XIV, Mme Dacier! un éloquent et rare esprit, ami des chefs-d'oeuvre, interprète fidèle de l'antiquité. Fille d'Homère, elle avait traduit de la plus digne façon l'_Iliade_ et l'_Odyssée_, et sa traduction sans rivale n'a pas été dépassée. Elle à traduit des Latins, Plaute et Térence, et si M. Dacier a mis son nom à la traduction d'Horace, il y fut grandement aidé par cette compagne active de ses travaux.
Malgré sa douleur profonde, et tout pénétré de la perte irréparable qu'il avait faite, il advint que M. Dacier trouva dans Mlle de Launay tant de grâce et de bel esprit, et je ne sais quoi de si voisin de la femme qu'il avait perdue, qu'il envoya M. de Valincourt, leur ami commun, demander à _cette fille parfaite_, c'est ainsi qu'il l'appelait, l'honneur de son alliance. Il appartenait aux deux Académies; il était célèbre et fort riche et jeune encore; et Mlle de Launay, que la prison avait faite sérieuse, à qui le malheur avait enseigné la prudence et la résignation, accepta la main qui lui était offerte. Elle mit cependant une condition à ce mariage, à savoir le consentement de Mme la duchesse du Maine, espérant que la princesse n'y trouverait aucun obstacle. Elle comptait qu'elle ne serait pas refusée, elle comptait mal.
A la première ouverture qu'on lui fit de ce mariage, la princesse, hors d'elle-même, se récrie; elle ne saurait se passer, disait-elle, des soins et des services de sa lectrice et de sa confidente; elle ne veut pas que son secret transpira au dehors; elle promet, du reste, de s'occuper de sa fortune. En vain M. de Valincourt et les amis de Mlle de Launay représentèrent à cette fille des rois le nom de M. Dacier, son illustration, sa fortune et le bien qu'il pouvait faire à sa nouvelle épouse, ajoutant que pareille occasion ne serait pas facile à retrouver, elle n'en fut que plus décidée à ne rien entendre, et le mariage fut rompu.
Cependant M. le duc du Maine, après avoir résisté de toutes ses forces au tyran de sa vie, avait fini par rentrer dans sa maison de Sceaux. Là, il menait une vie austère et retirée, appelant la prière à son aide, et trouvant une grande force à se souvenir des leçons de Mme de Maintenon et des pieux exemples de Louis XIV. Ce prince infortuné, dont l'enfance et la jeunesse s'étaient passées dans une abondance infinie et une prospérité de toute chose voisine des fables, quand il eut passé par toutes ces épreuves d'une humiliation sans cesse et sans fin, se vit frapper d'un mal sans remède et grandissant chaque jour. Une lèpre, horrible à voir, s'étendit peu à peu sur son visage, et bientôt il fut impossible de le contempler sans dégoût. Plus il se sentait frappé, plus il s'enfonçait dans l'ombre et dans la solitude, et, cette fois encore, Mlle de Launay, courageuse entre toutes, se fit la gardienne et la consolatrice de ce malheureux prince. Elle pleurait avec lui, elle priait avec lui; elle écoutait sa plainte, et parfois elle le ramenait au souvenir de ses beaux jours, quand le palais de Versailles resplendissait de toutes ses grandeurs.
Que vous dirai-je? Il avait, tout malheureux qu'il était, conservé un coeur tendre et reconnaissant, et quand il se vit voisin de sa dernière heure, il déclara qu'il voulait établir Mlle de Launay avant de mourir. Mais M. Dacier était mort sur l'entrefaite, et M. de Silly, qui parfois semblait regretter sa conduite passée, avait laissé dans le coeur de la délaissée un si cruel souvenir, que son nom seul était pour elle une épouvante. Enfin, quand M. le duc du Maine eut bien cherché une récompense à sa garde-malade, il jeta les yeux sur un officier de sa maison, un honnête homme, d'un esprit médiocre et d'une humble fortune; il avait passé cinquante ans, et toujours vécu de son épée; une petite ferme à Gonesse, la patrie du bon pain, une maison assez jolie, un troupeau de moutons, un grand amour pour la vie des champs, un esprit paisible, il avait tout ce qui fait le bonhomme, et pas d'autre ambition que d'être enfin le capitaine et maréchal de camp aux gardes suisses d'une compagnie dont il était depuis longtemps le lieutenant.
Et si lasse était Mlle de Launay de tant d'émotions et de révolutions dans cette petite cour, qu'elle accepta volontiers la main de ce brave homme, en se chargeant de demander, pour sa dot, ce brevet de capitaine dont il faisait les fonctions depuis tantôt deux années. Cette fois encore, il fallut s'attaquer à la duchesse du Maine, implorer sa bonne grâce, et lui faire accepter les propositions de ce vieil officier, très sage et très prudent, qui voulait bien se marier, mais à condition qu'au préalable on le bombarderait au grade objet de son envie. A la fin, et comme aussi le duc du Maine l'exigeait, la princesse accepta cette alliance; elle consentit, et le duc du Maine, ayant obtenu le brevet du baron de Staal, donna à la mariée une belle tabatière, une belle robe et sa main à baiser. M. de Staal, en revanche, offrit au maître de Sceaux un agneau de sa bergerie.
A la fin les voilà mariés et retirés bientôt dans leur maison des environs de Paris. Sous ces modestes ombrages, dans ces prairies dont la limite était bien étroite, à côté de ce mari qui ne savait que raconter les petites guerres qu'il avait faites et les petits événements dont il avait été le témoin, Mme de Launay, calme et résignée, écrivit les Mémoires de sa vie. Elle eut grand soin, dans cette tâche assez dangereuse, de n'en montrer que les beaux côtés; elle voulait paraître aimable, afin de laisser d'elle-même et de son passage ici-bas un bon souvenir. Cependant nous avons retrouvé un portrait qu'elle avait écrit de sa main, et qui la montre à peu près telle qu'elle était, l'heure n'étant pas venue encore où l'on arriverait à écrire en toutes lettres et sans y rien omettre, non pas même la honte et le mépris, ses propres confessions. On ne lira pas sans intérêt les deux pages que voici:
«Mlle de Launay est de moyenne taille, assez maigre, et désagréable au premier abord. Son caractère et son esprit sont comme sa figure; il n'y a rien de travers, mais aucun agrément. Sa mauvaise fortune a beaucoup contribué à la faire valoir. La prévention où l'on est que les gens dépourvus de naissance et de bien ont manqué d'éducation fait qu'on leur sait gré du peu qu'ils valent; elle en a pourtant eu une excellente, et justement elle en a tiré ce qu'elle a de bon, les principes de vertu, les sentiments élevés, et les droits sentiers d'une conduite exacte que l'habitude à les suivre lui a rendus faciles et naturels.
«Sa folie a toujours été de vouloir dominer par la logique et la raison; et, comme les femmes qui se sentent serrées dans leur corps s'imaginent être de belle taille, sa raison l'ayant incommodée, elle a cru en avoir beaucoup. Toutefois elle n'a jamais pu surmonter la vivacité de son humeur, ni l'assujettir du moins à quelque apparence d'égalité, ce qui souvent l'a rendue désagréable à ses maîtres, à charge dans la société, et tout à fait insupportable aux gens de sa dépendance. Heureusement la fortune ne l'a pas mise en état d'en envelopper plusieurs dans cette disgrâce. Avec tous ces défauts, elle n'a pas laissé que d'acquérir une véritable réputation, qu'elle doit uniquement à deux occasions fortuites: l'une a mis au jour ce qu'elle pouvait avoir d'esprit, et l'autre a fait remarquer en elle de la discrétion et quelque fermeté. Ces événements, ayant été fort connus, l'ont fait connaître elle-même, malgré l'obscurité où sa condition l'avait placée, et lui ont attiré une considération au-dessus de son état. Elle a tâché de n'en être pas plus vaine; mais déjà la satisfaction qu'elle a de se croire exempte de vanité en est une.
«Elle a rempli sa vie d'occupations sérieuses, plutôt pour fortifier sa raison que pour orner son esprit, dont elle fait bon marché. Aucune opinion ne se présente à son esprit avec assez de clarté pour qu'elle s'y affectionne, et ne soit aussi prête à la rejeter qu'à la recevoir; ce qui fait qu'elle ne disputa guère, si ce n'est par humeur. Elle a beaucoup lu, et ne sait pourtant que ce qu'il faut pour entendre ce qu'on dit sur quelque matière que ce soit, et ne rien dire de mal à propos. Elle a recherché avec soin la connaissance de ses devoirs et les a respectés aux dépens de ses goûts. Elle s'est autorisée du peu de conplaisance qu'elle a pour elle-même à n'en avoir pour personne; en quoi elle suit son naturel inflexible, que sa situation a plié sans lui faire perdre son ressort.
«L'amour de la liberté est sa passion dominante, passion très malheureuse en elle, qui a passé la plus grande partie de sa vie dans la servitude; aussi son état lui a-t-il toujours été insupportable, malgré les agréments inespérés qu'elle a pu trouver.
«Elle a toujours été fort sensible à l'amitié, cependant plus touchée du mérite et de la vertu de ses amis que de leurs sentiments pour elle; indulgente quand ils ne font que lui manquer, pourvu qu'ils ne se manquent pas à eux-mêmes.»
Certes, le portrait n'est pas flatté, mais il est simple et vrai; il nous montre en tout son jour cette personne adroite et droite qui s'est trouvée mêlée à de grands événements qu'elle a dominés de la hauteur de son courage et de la sagacité de son esprit. Par un bonheur inespéré, le succès de la vie et des Mémoires de Mme de Staal et le renom de bel esprit qu'elle a laissé l'ont fait confondre, à cinquante ans de distance, avec un des plus grands génies du commencement de l'empire, Mme la baronne de Staël, l'illustre auteur de _Corinne_ et des _Considérations sur la Révolution française_. Heureuse confusion; elle ne saurait attenter à la gloire de Mme de Staël; elle jette une clarté très grande et très heureuse sur le souvenir de Mme de Staal, qui s'en va s'amoindrissant et s'effaçant toujours.
ZÉMIRE
Au bout du pont Royal, sur le quai d'Orsay, non loin de l'ancien hôtel de MM. les gardes du corps du roi, un café de sérieuse apparence est rempli tout le jour d'une foule d'honnêtes gens qui viennent prendre en ce lieu leur repas du matin et leur repas du soir. On y parle à voix basse, et, si parfois quelque étranger s'égare en ces salons bien hantés, il prend soudain le diapason des habitués du café de la rue du Bac; si bien que les femmes les plus distinguées ne redoutent pas d'y venir, en compagnie de leur frère ou de leur mari.
Un beau jour du mois de juin (il avait plu dans la matinée et le pavé était encore humide), un carrosse à l'ancienne marque, sorti des ateliers d'Erlher, et conduit par un cocher aux cheveux blancs, déposa sur le seuil du café une vénérable dame du faubourg Saint-Germain, accompagnée de sa nièce, une personne sérieuse, qui avait déjà dépassé la vingtième année. Elle-même, la nièce, avait pour chaperon, mieux qu'une servante, une amie, uns soeur de lait. Celle-ci s'appelait Mariette; elle avait dix ans de plus que sa compagne; elles se tutoyaient l'une et l'autre, avec une certaine déférence du côté de Mariette. Elle était vêtue en paysanne cossue; à sa tête le vaste bonnet normand ourlé de dentelles, à son cou la croix martelée à Fécamp par les anciens orfèvres de l'antique province. Autant la demoiselle était frêle et d'une apparence chétive, autant la Mariette était d'une opulente et vivace santé. Rien ne gênait son beau rire et son grand art de ne s'étonner de rien. Il y avait déjà trois ou quatre jours que ces dames avaient fait le projet de venir déjeuner _en garçons_ dans cette maison, voisine de leur hôtel; elles s'en faisaient une grande fête. A leur entrée, il y eut parmi les habitués un mouvement de curiosité discrète et bientôt réprimée, chacun ayant compris que les nouvelles venues appartenaient évidemment au meilleur monde.
A peine elles furent assises:
--Ah! mon Dieu, s'écria Mariette, Zémire est perdue! Où donc est-elle? Elle m'est échappée, et Dieu sait si la pauvrette est en peine!
En même temps, elle se levait en criant:
--Zémire! Zémire!
Or Zémire avait retrouvé la piste, et si contente et si gaie elle allait à travers les deux salons, disant à chaque gambade, en petits cris joyeux:
--Rassurez-vous, chères amies, me voilà!
Zémire était une bête charmante de la plus belle race écossaise et grosse à peine comme le poing. Elle avait les grâces et les gaietés de la première jeunesse; ignorante de toute malice, il n'y avait rien de plus leste et de plus enjoué. La nuit venue, elle couchait sur les pieds de Mariette; toute la famille en raffolait; tout le quartier savait son nom. Sa jeune maîtresse l'appelait _l'oiseau_. Que de morceaux de sucre à son intention dans toutes les poches d'alentour! et tendre à l'avenant, un doigt levé lui faisait peur, la grosse voix remplissait son coeur de remords. Mais le moyen de se fâcher contre un si frêle animal qui vous regardait, sous sa chevelure soyeuse, avec ses deux yeux d'escarboucles?
Cependant elle fut grondée:
--O la laide! disait Mariette.
Et la pauvrette, humiliée, se traînait aux pieds de ses trois maîtresses. La plus jeune, enfin, lui pardonna, et soudain ces trois mains bienveillantes la couvrirent de caresses. Alors la voilà ressuscitée, et plus que jamais bondissante à travers ces hommes d'habitudes et d'humeur si différentes. Mais, quoi! dans le premier salon son succès fut complet. Elle, alors, se voyant encouragée, eut la curiosité, disons mieux, l'imprudence de traverser la grande salle par où elle était entrée. Elle arracha le journal de celui-ci, juste au moment où son ministre était traité de Turc à More; elle enleva la serviette de celui-là, comme il allait s'essuyer les mains. Elle eut même l'audace d'effleurer de sa patte, où restait un brin de poussière, le pantalon blanc du sous-lieutenant Joli-Coeur, et le sous-lieutenant se contenta de grogner: «La vilaine bête!»
Oui-da, mais il y avait dans le fond de la salle, au coin de la porte d'entrée, un peu dans l'ombre et prenant une glace panachée autant qu'elle-même, une dame attifée et trop parée. Elle portait une robe à longue traîne, et la malheureuse Zémire, qui ne connaissait pas chez sa maîtresse ces sortes d'embarras, laissa sur l'étoffe traînante l'empreinte légère de ses trois pattes, la quatrième étant essuyée sur le pantalon blanc de Joli-Coeur. Mais, juste ciel! les grands cris que poussa la dame! Elle jurait que sa robe était perdue. Eh! comment finir cette journée? il fallait rentrer au logis. Plus la dame aux riches atours semblait irritée, plus la bestiole implorait son pardon, sans sa douter que cette robe était un phénomène. Enfin un jeune homme qui était avec cette femme irritable asséna sur la tête et sur les deux pattes de la triste Zémire un violent coup de ses deux gants. Tout le café retentit du cri de Zémire.
Hélas! c'était la première fois qu'elle était battue! Elle revint en toute hâte au groupe où sa plainte avait soulevé tant d'angoisses... Un doute arrêta la triste Zémire: elle se demanda si ses trois gardiennes, épouvantées de l'accident, auraient assez de force pour la défendre et de volonté pour la protéger contre un nouvel attentat. Alors, s'étant décidée et, d'un bond plein de grâce, elle se mit à l'abri du commandant Martin, qui déjeunait paisiblement en face de Mariette, Mariette ayant déjà remarqué que son voisin respirait à la fois le calme austère et la bonté d'un homme habitué au commandement.
Martin commandait à tout un escadron de cavalerie légère et pas un de ses officiers qui passât devant lui sans lui présenter ses respects.
Il ne comprit pas, tout d'abord, les malheurs de Zémire, et pourtant, flatté de sa préférence, il l'adopta d'un geste paternel:
--On nous a donc fait un gros chagrin! dit-il, quelque brutal aura marché sur la patte à Zémire! Allons, consolons-nous!
Il disait ces tendres paroles d'une vois si douce, que Zémire en fut toute rassurée, et que les trois dames en furent touchées jusqu'aux larmes. Quand il vit que le mal était dissipé et qu'il pouvait toucher à la tête endolorie:
--Eh bien, ça ne sera rien, reprit-il, et maintenant, qu'en dis-tu, si nous déjeunions?
Ce brave homme avait devant lui une tasse de café au lait, où il mouillait un petit pain qu'il présenta à Zémire. Elle était plus délicate que lui, et refusa le pain, non pas sans tremper sa langue dans la tasse. Il l'encourageait de son mieux. Quand il eut achevé son pain, il offrit dans sa cuiller un peu de brioche à Zémire. Elle avait faim, elle ne fit pas la rechignée et mangea la moitié de la brioche. Alors ce brave homme acheva sa tasse de café au lait sans honte et sans perdre une miette. Il était sobre et vivait de peu. Les trois femmes, qui le regardaient à la dérobée et le dévoraient du regard, se disaient d'un signe imperceptible:
--Il n'y a rien de plus simple et de meilleur que cet homme-là.
Quand tout fut bu et mangé, Zémire s'endormit paisiblement sur le bras de son hôte, et le commandant, retenant son souffle, se mit à lire une revue. Nos trois femmes, qui n'étaient pas non plus que Zémire habituées à tant d'émotions, attendirent assez longtemps leur modeste déjeuner; mais elles se consolèrent de leur attente, quand le commandant fut arrêté dans sa lecture par un de ses frères d'armes. Ils ne s'étaient pas rencontrés depuis longtemps, et celui-ci disait à celui-là:
--Qu'êtes-vous devenu, mon commandant? Nous vous avons laissé mort sur le champ de Solférino, et nous vous avons bien pleuré.
--Mon cher lieutenant, reprenait le commandant Martin, la guerre et la gloire ont leur mauvaise chance, et tout autre mort que le commandant Martin se fût relevé colonel, avec la croix d'officier de la Légion d'honneur. Mais les uns et les autres, vous m'avez trop pleuré, et mes lanciers, petits et grands, ont été quittes avec moi en disant: «C'est dommage!» Revenu de si loin, j'ai retrouvé mon grade et mon escadron, et ma louange étant épuisée, on n'a plus parlé de moi. Cependant je suis fatigué; j'en ai assez de la guerre. Ah! si j'avais seulement quelque bout de ferme où je pourrais, en travaillant, gagner douze cents francs de rentes... Mais je suis pauvre et fils d'une humble famille. Il me faut attendre absolument la croix d'or et le titre de colonel. Toutes ces fortunes réunies, j'irai retrouver mon père, un capitaine marchand du port de Honfleur. Voilà toute mon espérance. Acceptez cependant que je vous offre une modeste absinthe, comme autrefois, quand nous étions à l'École militaire et que la cantinière nous refusait le crédit.
La jeune fille ne perdait pas un mot de cette conversation, où se montraient, dans un jour si modeste, le courage et la bonté du soldat. Mariette aussi enfouissait dans son coeur tous les rêves de _son_ commandant. A la fin, le lieutenant prit congé de Martin, et voyant Zémire endormie:
--Au moins, dit-il, vous avez là un joli camarade, et vous êtes sûr d'être aimé.
--Ce n'est pas à moi, répondit Martin, ça dort comme un enfant sur le premier venu. C'est vraiment une bête charmante.
Ce fut en ce moment que Mariette ayant soldé la carte à payer, les trois dames se levèrent pour sortir, non pas sans faire un beau salut au commandant Martin. La jeune fille, en rougissant, balbutia quelques excuses; la vieille dame entreprit d'expliquer comment elle s'appelait la marquise d'Escars, et qu'elle serait heureuse d'ouvrir au commandant les portes de son hôtel de la rue de l'Université. Mariette eût voulu pour beaucoup embrasser le blessé de Solférino et lui donner sa croix d'or, qui brillait comme un rendez-vous de soleils; mais, avec des allures décidées, Mariette était timide et n'osa pas; elle finit par appeler:
--Zémire!
Alors Zémire, ouvrant un oeil languissant, et comprenant qu'il fallait traverser de nouveau la grande salle où elle avait été si malheureuse, se rejeta d'instinct dans les bras du capitaine. Elle ne reconnaissait plus Mariette elle-même; elle se serait fait tuer plutôt que d'aller rejoindre la porte où se tenait la dame au jupon traînant. Ses trois maîtresses s'étonnaient de cette résistance:
--Allons, je vois ce que c'est, reprit le bon commandant en frottant la tête de Zémire; il faut à mademoiselle un garde du corps.
Puis, sans dire mot et tête nue, il suivit ces dames, qui traversèrent tout le café, et quand elles furent rentrées dans le carrosse, il déposa Zémire sur le giron de la jeune demoiselle.
--Adieu, ma chère petite bête, disait-il, je le laisse entre de belles et bonnes mains.
Puis il rougit d'avoir fait un si long compliment.
Ne vous étonnez pas qu'une humble bestiole ait soulevé tant de sympathies en de si nobles coeurs, et s'il vous fallait un exemple, un témoignage en l'honneur de l'un de ces animaux, qui sont en train de prendre «leurs degrés de naturalisation dans l'espèce humaine», c'est un mot de M. Buffon lui-même, il vous suffirait de lire un admirable passage à la date du 13 novembre 1675:
«Vous êtes étonnée que j'aie un petit chien; voici l'aventure: J'appelais, par contenance, une chienne courante d'une madame qui demeure au bout du parc; Mme de Tarente me dit: «Quoi! vous savez appeler un chien? Je veux vous envoyer le plus joli chien du monde.» Je la remerciai et lui dis la résolution que j'avais prise de ne me plus engager dans cette sottise; cela se passe, on n'y pense plus. Deux jours après, je vois entrer un valet de chambre avec une petite maison de Chine toute pleine de rubans, et sortir de cette jolie maison un petit chien tout parfumé, d'une beauté extraordinaire; des oreilles, des soies, une haleine douce, petit comme une sylphide, blondin comme un blondin. Jamais je ne fus plus étonnée; je voulus le renvoyer, on ne voulut jamais le reporter. C'est ma petite servante Marie qui s'est mise au service du petit chien; il couche dans sa maison et dans la chambre de Beaulieu; il ne mange que du pain; je ne m'y attache point encore, mais il commence à m'aimer et je crains de succomber. Voilà l'histoire, que je vous prie de ne point demander à Marphise, car je crains les bouderies. Au reste, une propreté extraordinaire; il s'appelle _Fidèle_; c'est un nom que les amants des plus belles princesses ont bien rarement mérité...»
Depuis toute une semaine, le commandant Martin et ses bontés pour Zémire furent le sujet des conversations les plus suivies dans l'hôtel d'Escars. On en parlait tout le jour et tous les jours; il n'était pas un habitué de la maison, entre deux parties de whist, qui ne fût forcé d'entendre une oraison presque funèbre du chevalier sans peur et sans reproche. La tante et la nièce, et surtout Mariette, se disputaient pour savoir si le commandant était le bien invité à venir chez la marquise. Elle soutenait que oui; elles disaient que non, et qu'il fallait plus de cérémonie. Il fut enfin décidé qu'une belle lettre serait écrite au commandant Martin par la dame de céans, et que Mariette, qui ne doutait de rien, la porterait à la caserne.
--On te conduira jusque-là, disaient la tante et la nièce.
Au fait, à quatre heures sonnantes, on pouvait les voir qui longeaient, en leur carrosse, le quai d'Orsay, plongé dans la consternation. Il y avait, autour de la caserne, des femmes et des enfants qui pleuraient, des créanciers désolés, des amis au désespoir. On se disait adieu, on se serrait les mains. Les lanciers saluaient de la lance et les dames de leurs mouchoirs. La musique sonnait de toutes ses sonneries: trompettes, clairons et bassons. Le drapeau déployait sa flamme à tous les vents; les chevaux hennissaient, les sous-officiers juraient, les lanciers riaient, les chiens hurlaient. Sur un cheval blanc se tenait un grand corbeau les ailes étendues; il appelait la tempête, et la tempête ne venait pas.
Tout disparut dans les lointains poudreux du Champ de Mars. Les officiers venaient à la suite, et, le dernier de tous, le commandant Martin, simple et calme à son habitude. Il reconnut ces dames, et la petite bête à la portière, qui regardait, curieuse, tout ce départ. Le capitaine alors les saluant de l'épée:
--Adieu, Zémire!
Et Zémire aboya douloureusement.
Sur l'entrefaite revint Mariette. Un maréchal des logis chef, interrogé par l'intelligente servante, répondit que c'était tout au plus si le commandant savait à l'avance la destination du régiment, et Mariette, attristée, avait pensé qu'il était inutile de remettre la lettre d'invitation.
Tout fit silence.
--Ah! ma tante, s'écria la nièce, je suis bien malheureuse, et que nous avons de reproches à nous faire! Au moins devais-je lui dire le nom de notre famille et que mon père était un des chefs de l'armée. Hélas! le voilà parti sans se soucier de ces ingrates... Adieu, Zémire!
Et Zémire, voyant pleurer sa jeune maîtresse, essuya ces beaux yeux qui n'avaient pas souvent pleuré.
C'est une tâche ingrate, une entreprise difficile, de conduire à cent lieues de distance une troupe de cavaliers. La route est longue, les étapes sont désignées à l'avance, les rafraîchissements sont rares. Chemin faisant, plus d'un cheval se déferre, et plus d'un homme en proie au soleil tombe et se blesse dans la poussière du grand chemin. Toutes ces responsabilités, petites et grandes, pèsent sur la tête du commandant. Il répond de la santé de ses bêtes et de ses hommes. Il faut qu'il improvise à chaque instant une ambulance, un hôpital; c'est pis que la guerre une pareille marche, et sitôt que nos soldats n'ont plus qui les regarde, à peine ils ont traversé les cités curieuses et les hameaux étonnés, soudain s'en va toute gaieté; plus de rire et plus de chanson. Rien de triste et de sérieux comme un grand chemin qui n'en finit pas; surtout l'heure était mauvaise et mal choisie au mois de juin. Pas un brin d'herbe à la prairie et pas une ombre aux arbres languissants. Les anciens se montraient là-bas une longue vallée où murmuraient l'an passé tant de ruisseaux sur des rives hospitalières. O misère! les eaux limpides avaient disparu; le ruisseau était plein de cailloux; le cheval, harassé, cherche en vain sur les pommiers du sentier quelques fruits verts pour apaiser la soif qui le dévore. Le pommier n'a plus de fruits, le soleil plus de nuages. Elle-même, la nuit, favorable au repos, la nuit était brûlante. Il fallut huit jours pour trouver à Vernon un répit dont ces malheureux avaient si grand besoin.
Hommes et cavaliers, Vernon leur fut un véritable Paris. Bientôt rafraîchis par deux jours de repos, ils gagnèrent Rouen, la capitale de la Normandie, et Rouen les garda trois mois pour remplacer un régiment de cuirassiers qui tenait garnison dans l'antique Évreux, sous les murs hospitaliers de Saint-Taurin. Enfin toutes ces forces étant réparées, hommes et bêtes en bon état, le jour vint où le commandant Martin, faisant l'inspection de ses lanciers, les trouva si beaux et dans un état si prospère:
--Enfants, dit-il, nous entrerons demain dans la capitale du Calvados. La ville appartient à des magistrats qui nous feront bonne mine d'hôtes, et j'espère que nous nous conduirons tous en honnêtes gens.
Le commandant ne haïssait pas les bonheurs d'une courte harangue. Il était content d'avoir accompli toute sa tâche; il se disait que l'heure du repos était venue et que maintenant sa destinée était accomplie, ayant renoncé à toute espérance d'avancement; puis il se sentait chez lui. Il chantonnait entre ses dents la chanson nationale:
J'irai revoir ma Normandie, C'est le pays qui m'a donné le jour.
Ainsi songeant, ils entrèrent, en bon ordre et rendus à la discipline austère, dans l'antique cité de Guillaume le Conquérant. La ville de Caen est l'une des plus vieilles de la grande province. A chaque pas vous rencontrez une maison curieuse et vous foulez une longue histoire. La ville est sévère, et les habitants, silencieux, respectent le passage des gens de guerre. Toutefois chaque habitant s'en vint sur le seuil de son logis saluer ces nouveaux arrivés. Il y eut même (et c'étaient des joies à n'en pas finir) plus d'un père et plus d'une mère qui reconnurent leur fils le brigadier, leur fils le trompette ou le sous-lieutenant. La troupe alors s'arrêtait un instant pour les premières effusions; puis les passants continuaient leur chemin aux hennissements des chevaux, qui comprenaient enfin qu'ils étaient arrivés. Le commandant allait cette fois le premier, cherchant, mais en vain, quelque visage connu. Il entendit cependant à la fenêtre d'une grande maison, gardée par une sentinelle, un cri de surprise et de joie, et même il lui sembla qu'une main bienveillante envoyait à son adresse un baiser qui se sentait dans les airs:
--Si c'était pour moi! se disait le commandant.
Il se sentait déjà moins seul et moins perdu dans cette illustre cité, où l'église et la magistrature, la science et le droit avaient posé leurs tabernacles.
Ils arrivèrent ainsi à la porte de la caserne où les attendait l'état-major du régiment.
--Soyez le bienvenu, commandant, disait le colonel, mais vous avez diablement tardé! nous sommes ici depuis quinze jours.
Ce colonel n'était pas un méchant homme; il était un officier de fortune. Il n'avait pas trouvé d'obstacle en son chemin: tout lui avait réussi, et surtout la faveur des inspecteurs généraux, pas un de ces messieurs ne voulant déranger un contentement si parfait. Il faut dire aussi que ce colonel trop heureux était plus jeune de dix années que le commandant Martin. Il n'avait pas dans tout son corps une seule blessure; il se portait à merveille, et M. son père lui faisait une haute paye de deux cents louis, ce qui représente une grosse somme au régiment le mieux tenu. Quand toutes les formalités furent accomplies, chaque homme à sa place et le cheval à la provende, les officiers de tout le régiment dînèrent ensemble, et les premiers arrivés portèrent la santé des nouveaux venus.
--Nous voilà bien loin de Paris, disait le lieutenant Charlier, et Dieu sait quand nous déjeunerons au café de la rue du Bac.
Alors chacun raconta son histoire, et, chose étrange, le commandant Martin, le seul homme qui eut une histoire à raconter, ne la raconta pas.
La fin de la soirée fut consacrée aux principaux fonctionnaires, non moins qu'aux plus belles personnes de la ville de Caen. M. le premier président d'Orival et Mme Morton, la jeune femme de l'avocat général, furent cités pour leur hospitalité généreuse. Plusieurs jeunes gens, d'une seule épaulette, plus redoutable que les épaulettes étoilées, proclamèrent le nom des belles danseuses: Mlle Sophie et Mlle Marie, enfants de l'Hôtel de ville, et la belle entre les belles, Mlle Amélie avec sa soeur Aurore.
--Quant à moi, disait un sous-officier de la veille, je ne trouve rien de plus charmant que Mlle Mariette, l'honneur et la grâce de la maison du général de Beaulieu.
Et la conversation s'empara du général; les uns disaient que c'était l'un de nos meilleurs officiers généraux, les autres affirmaient qu'il était dur et sans pitié.
--Il n'est pas juste.
--Il n'a fait de bien à personne.
--Il a brisé les plus belles carrières, disaient ceux-ci.
--Au contraire, affirmaient ceux-là, le général de Beaulieu est la bonté même...
Au demeurant, les uns et les autres se rappelèrent qu'ils devaient le lendemain leur première visite au général commandant la ville de Caen.
Le lendemain, sur le midi, à l'heure militaire, le colonel, suivi des officiers en grande tenue, frappait à la porte de M. le lieutenant général comte de Beaulieu. Ces messieurs furent reçus dans le grand salon, orné d'une vieille tapisserie où l'on voyait l'histoire de Macette. L'appartement était vaste et sombre. Le colonel présentait ses officiers; ceux-ci saluaient, et le général disait un mot agréable à chacun. Quand vint le tour du commandant Martin, le colonel le présenta au général en le nommant d'une voix brève:
--Et si vous n'avez pas reçu plus tôt la visite du régiment, mon général, la faute en est au commandant, qui s'est fait attendre.
Ce manque inusité de courtoisie, à propos d'un tel homme en un pareil moment, fut assez mal reçu dans toute la compagnie. Heureusement le général, très brave homme et très juste en dépit de tous les discours, s'approchant du commandant:
--A coup sur, lui dit-il, vous êtes l'officier Martin, le ressuscité de Solférino. Faites-moi l'honneur de me donner la main. Si vous êtes arrivé trop tard dans notre garnison, au moins vous avez ramené tout votre monde, bêtes et gens, sans oublier le corbeau du régiment. Vos devanciers ont laissé vingt hommes dans les hôpitaux civils et militaires. Soyez donc le bienvenu, mon cher commandant. Mais comment se fait-il qu'après vos belles actions d'Italie vous ayez été si mal récompensé? Je suis-là, Dieu merci, pour rappeler vos droits et vos services. Comptez donc sur mon zèle et mon amitié.
Ces nobles paroles furent accueillies par un murmure approbateur.
--Mon général, répondit le commandant Martin, me voilà payé de toutes mes peines. A quoi bon la récompense? elle ne peut rien ajouter à l'honneur que vous me faites. Tant pis pour moi, qui n'ai pas trouvé pour me défendre et me protéger quelque protectrice à la mode. Elles font les colonels, elles défont les capitaines.
Comme il achevait de parler, la gardienne du logis, se précipitant dans le salon avec des cris joyeux, monta sur la table et couvrit le bon Martin de ses plus vives tendresses. Sa joie allait jusqu'au spasme, et, pour peu qu'on ne l'eût pas ménagée, elle touchait à la folie. Un instant le général parut très étonné, mais il se remit bien vite.
--Pardieu, commandant, que disiez-vous de la cruauté des dames? En voici une qui vous compromet devant tout le monde, et vous pouvez en être fier; vous êtes le premier pour qui Mlle Zémire ait jamais montré une si grande passion.
--Elle et moi, reprit Martin, nous avons déjeuné un jour au quai d'Orsay, à la même table, et je suis bien content qu'elle ait daigné s'en souvenir.
--Après la recommandation de ma fille, reprit le général, je n'en sais pas de plus puissante que l'amitié de ma petite Zémire. Elle est la joie de la maison.
Le colonel fut reconduit chez lui par tous les officiers, mais les vrais saluts et les félicitations de ces braves gens s'adressèrent surtout à leur exemple, à leur ami le commandant Martin. Cette fois donc justice était rendue, et pas un ne s'étonna lorsqu'aux premiers jours de juillet un officier d'ordonnance apporta sous un pli cacheté aux armes du général l'invitation que voici:
«Mlle Louise et Zémire de Beaulieu et M. le général de Beaulieu prient M. le _colonel_ Martin de leur faire l'honneur de dîner, demain mardi, à l'hôtel du général.»
Le lecteur a deviné que dans l'intervalle une grande amitié s'était établie entre le colonel Martin et le général de Beaulieu. Le colonel était reçu comme un ami de tous les jours, et c'était dans ce logis bien tenu à qui s'empresserait de lui faire oublier son isolement. Quant à s'inquiéter des sentiments qu'il pouvait inspirer à Mlle Louise de Beaulieu, il ne s'en inquiétait pas le moins du monde. Il entourait la jeune fille de ses meilleures déférences et de tous ses respects. Pensez donc s'il fut étonné lorsque Mlle Mariette, l'interrogeant à la façon du juge d'instruction:
--Nous voudrions savoir, Monsieur le colonel, dans quelles intentions vous venez si souvent dans notre maison. Il serait temps de le dire, surtout si c'est notre jeune demoiselle qui vous attire. A vous parler franchement, il ne dépend que de vous d'obtenir la main de Mlle de Beaulieu. Il nous a semblé que vous n'étiez pas mal vu de Mlle Louise, et que votre mariage serait facile avec elle, n'était le chagrin que son père en ressentirait.
A cette déclaration inattendue, qui fut bien étonné? Le bon Martin. Il resta quelque temps confondu et pénétré du bonheur qui l'épouvantait. Mais enfin, d'une voix très émue il répondit:
--Pensez-vous donc, Mademoiselle Mariette, que je pourrais oublier la dette que j'ai contractée envers le général de Beaulieu, mon bienfaiteur, en lui dérobant le coeur de sa fille? Je serais son père, avec plusieurs années par-dessus le marché. Non, non, à Dieu ne plaise que j'oublie ainsi tous mes devoirs! Moindre est mon ambition, et cependant j'ai bien peur qu'elle ne soit encore au-dessus de mes espérances. Maintenant que j'ai de quoi vivre, avec un beau grade, il me semble que je pourrais obtenir la main d'une belle fille de Normandie, avenante et bonne, qui me permettrait de l'aimer et peut-être aussi de fonder une famille avec son aide et sa protection. Vous m'avez raconté plusieurs fois, Mariette, que du chef de votre père et de votre mère vous étiez propriétaire d'une ferme à dix lieues d'ici. Ajoutée à mes pensions, qui seront réglées avant peu, cette ferme est une fortune. Enfin, si vous êtes plus jeune que moi, je puis du moins, sans trahir les lois naturelles, solliciter une si belle union.
Il parlait encore; en ce moment parut Louise au bras de son père et, les voyant qui se tenaient par la main, Mlle de Beaulieu comprit toutes les choses qu'ils venaient de se dire. Elle passa tour à tour d'une grande pâleur à l'incarnat de la pivoine, et pour cacher sa rougeur elle se jeta dans les bras de son père. Alors, prenant son courage à deux mains, le colonel Martin, tête nue et debout:
--Mon général, dit-il, avec la permission de sa jeune maîtresse, accordez-moi la main de Mlle Mariette. Elle ne m'a rien dit encore; c'est la première fois que je lui parle mariage, et cependant je sais qu'elle ne me refusera pas d'unir sa destinée à celle d'un officier de fortune.
On eût pu voir en ce moment, sur le visage du général, un contentement qu'il ne cherchait pas à cacher.
--Qu'il soit fait ainsi que vous le désirez, mon cher camarade. Apprenez que je marie en même temps Mlle de Beaulieu avec son cousin le comte d'Escars, un des plus beaux noms de France, et j'en suis bien heureux.
Le mariage de Mariette et du colonel Martin fut un mariage à la hussarde. On y mit de part et d'autre un grand empressement. L'église et le régiment firent de leur mieux pour cette heureuse cérémonie. On eût dit que le ciel même avait voulu sa part dans ces justes noces. Depuis tantôt trois mois le soleil brûlait la plaine, et la terre, au désespoir, subissait nuit et jour des astres implacables. Les premières gouttes de la pluie, appelée à grand renfort de prières, tombèrent juste au moment où Mariette, au bras du général, touchait le seuil de Saint-Étienne. Alors la fiancée, avec un geste pieux, offrit son voile à la pluie et le consacra, tout mouillé, à la Vierge de la chapelle où fut béni son mariage. Oh! la charmante offrande! Il y avait encore à sa couronne de la salutaire rosée, et plus d'un parmi le peuple, aujourd'hui, vous racontera que cette couronne d'oranger offerte à la sainte Vierge a décidé du grand orage. Il grondait terrible et fulgurant, lorsque Mariette et son mari montèrent dans le chariot de leur fermier, pour se rendre à leur maison des champs. Comme ils longeaient la rue où le général les avait précédés, Louise apparut, tenant dans ses bras la petite Zémire et disant:
--Je ne veux pas séparer ces trois êtres, désormais inséparables. Adieu, ma bonne Mariette, embrassez-moi; et vous, Monsieur le colonel, ayez grand soin de Zémire et de ma soeur de lait.
La pluie, en cet adieu, tombait à verse, et Louise en toute hâte rentra dans la maison paternelle. Mariette et son mari firent un beau voyage à travers ces plaines, par ces collines vivifiées et ranimées. L'écho redisait, joyeux, le bruit de ce tonnerre heurtant le nuage et le précipitant sur la maison à demi brûlée. A chaque pas se relevait la plante; on entendait dans le sillon le boeuf aspirer de ses naseaux la fraîcheur de ces belles ondées. L'oiseau chantait son cantique à la Providence; au-devant de l'orage accouraient tête nue le laboureur, le vigneron, le jardinier, rendant grâce à la saison clémente, et la joie universelle et l'orage allaient grandissant toujours. Le sol fécondé s'enivrait de la divine rosée; on entendait déjà bruire entre ses rives rajeunies le ruisseau tari si longtemps. La bénédiction de là-haut s'unissait aux bénédictions d'ici-bas.
Mariette et son mari, silencieux et charmés, s'enivraient de ce grand miracle. Ils ne disaient rien, se disant tant de choses; ils avaient oublié même Zémire. Elle perdit toute patience, et fit un appel à ses deux compagnons. Ils s'aperçurent alors qu'elle portait, en guise de collier, le bracelet favori de Mlle de Beaulieu.
Comme ils gravissaient la dernière montagne et qu'ils approchaient de l'humble maison où leur destinée allait s'accomplir, soudain un grand corbeau, les ailes étendues, et partageant la joie universelle, entoura de trois grands cercles le char rustique.
--Il m'a semblé, disait Martin, reconnaître un ancien ami, don Corbeau? Le voilà bien content d'échapper à l'amitié de MM. du 3e lanciers...
En effet, c'était don Corbeau. Il chantait d'une voix rauque, à la nature entière, un cantique d'actions de grâces.
--Il est parti à notre droite, et c'est d'un bon présage, disait le colonel à sa jeune femme.
Ils arrivèrent enfin dans cet enclos voisin de la ferme.
--On y peut nourrir deux vaches et un petit cheval, disait Mariette.
A peine entrés chez eux, l'orage, qui s'était un peu calmé, recommença de plus belle, et les torrents desséchés se montrèrent plus limpides que jamais. Debout à sa fenêtre, et tout pénétré de bonheur, Martin contemplait ces glorieuses tempêtes, et s'abandonnait doublement au bonheur de la sécurité présente, à tous les bonheurs de l'avenir.
VERSAILLES
O miracle de l'histoire! grandeur des souvenirs! on aurait grand'peine à vous retrouver, aujourd'hui qu'il est consacré à toutes les gloires nationales, ce palais qui avait peine à contenir la gloire d'un seul homme. Eh bien, quels que soient l'intérêt et la majesté du palais changé en musée, il y a des esprits rebelles, et nous sommes du nombre, qui regrettent les tristesses, les douleurs, la pitié, le charme enfin de l'ancien château de Versailles dans ses beaux jours. Un abîme et, que dis-je? une suite imposante de révolutions séparent le Versailles d'aujourd'hui du Versailles de 1681. Que ces vastes demeures seraient étonnées si elles pouvaient se reporter par la pensée et par le souvenir à leurs premiers jours de grandeur, quand il n'y avait à cette place chargée de pierres et de marbres que des chênes séculaires! Henri IV venait relancer le cerf, Louis XIII quittait les chênes de Saint-Germain pour les bois de Versailles, et quand la nuit le surprenait, le roi couchait dans un cabaret, sur la route.
Enfin, en 1660, le véritable enchanteur du palais de Versailles, celui qui devait élever ces murailles et les peupler d'hôtes de génie, Louis XIV paraît. A sa voix cet immense chaos est remplacé par une magnificence pleine d'art et de goût. En vain la nature, et la disposition des lieux, et l'aridité du terrain semblent mettre autant d'obstacles invincibles aux volontés du jeune monarque; présidé par Louis XIV, un conseil d'hommes de génie se réunit pour édifier ces superbes demeures. Mansart élève les plafonds que Lebrun charge de chefs-d'oeuvre; Le Nôtre dispose les jardins et répand dans ces terrains stériles des fleuves entiers, détournés de leur cours naturel par une armée de travailleurs; Girardon et le Puget peuplent ces rivages, ces bosquets, ces grottes humides, d'une armée de nymphes, de tritons, de satyres, de tous les dieux de la gracieuse mythologie; et quand enfin le palais fut bâti et digne du roi Louis XIV, Colbert, le grand Condé, tous les maîtres du dix-septième siècle en prirent possession comme de leur demeure naturelle, et avec eux tous les esprits de cette belle époque, les rois de la pensée et de la poésie. Et n'oublions pas d'autres puissances qui voyaient à leurs pieds les rois ainsi que les poètes: Henriette d'Angleterre et Mlle de La Vallière, Mme de Montespan et Mme de Maintenon.
Louis XIV, le roi de toutes les grâces et de toutes les élégances, le tout-puissant qui avait en lui-même le sentiment de toutes les grandeurs, avait fait de ce palais le seul asile qui fût digne de sa gloire, le seul abri de ses travaux et des sévères préoccupations de sa vieillesse empreinte de majesté, de tristesse et de résignation. Sa vie entière, sa florissante jeunesse, son âge mûr respecté, son déclin, derniers rayons du soleil, elle s'est écoulée dans ces murs. Eaux jaillissantes, marbres, bronzes, vieux orangers chargés de fleurs, vaste pelouse foulée par tant de rois, de reines, tant d'ambassadeurs, tant de saints évêques, tant de béantes profanes, royauté d'autrefois qui se peut suivre à la trace dans ces magnifiques jardins, il est impossible de tous saluer de sang-froid. Chaque pas que l'on fait dans ces sombres allées est un souvenir, chaque pas que l'on fait dans ce château funèbre est une élégie. En vain ces murs sont recouverts de toiles nouvelles; en vain sont-ils chargés de bas-reliefs et d'emblèmes; en vain toutes sortes de statues se tiennent debout dans ces galeries splendides...; on respire en ces lieux magnifiques je ne sais quelle senteur de mort qui épouvante.
Voici la chambre auguste où devait mourir le grand roi; le lit est orné de la draperie brodée à Saint-Cyr par Mme de Maintenon; le portrait de _Madame_, «une des têtes de morts les plus touchantes de Bossuet,» sourit, comme autrefois, de ce sourire attristé par tant de malheurs. La balustrade où si peu de gens avaient le droit de pénétrer, la voilà fermée à jamais; sur le prie-Dieu, une main pieuse a posé le livre de prières; le précieux couvre-pieds, en deux morceaux, a été retrouvé, une moitié en Allemagne, et l'autre part en Italie. Les deux tableaux, de chaque côté du lit, représentent une _Sainte Famille_ de Raphaël, une _Sainte Cécile_ du Dominiquin; le plafond peut compter parmi les miracles du grand Vénitien, Paul Véronèse; l'empereur Napoléon lui-même, au plus beau moment de ses conquêtes, a rapporté cette toile superbe de la galerie du conseil des Dix. Les portraits, inestimable ornement de ces portes du palais du Soleil, sont dignes de Van Dyck, qui les a signés.
Si plus loin, encore ébloui de ces splendeurs, vous entr'ouvrez d'une main pieuse cette porte à demi cachée, aussitôt quelle retraite austère! Là s'agenouillait Louis XIV aux pieds de son confesseur! Quelle vie bien remplie! quelle vieillesse abreuvée de chagrins! quelle mort ferme et chrétienne!
Dans cet autre appartement, qui a conservé je ne sais quel aspect funèbre malgré les peintures riantes, expira, non pas sans peines et surtout sans remords, le roi Louis XV.
C'est ainsi que, dans ce long voyage à travers les magnificences du vieux palais de Versailles, vous passez du triomphe à la défaite, de la royauté au néant. Ce roi si jeune et si brillant, adoré plus qu'un dieu, le même tout-puissant qui se promenait dans ces jardins magnifiques, au bruit de tant de jets d'eau qui se taisaient toutes les nuits, vous le verrez tout à l'heure étendu sur son lit de mort.
Vanité des vanités! vanité de la ruine et de la résurrection! Regardez! on dit que cette dévastation est l'_Oeil-de-Boeuf_, l'Oeil-de-Boeuf, cette antichambre à l'usage des plus humbles courtisans... Quelle solitude après tant de foule, et quel silence après tant de bruits! Où donc êtes-vous, rois du génie et de l'esprit français, Bossuet, Corneille, La Fontaine, Molière, Fénelon, Despréaux, Racine? Autant de rêves!
Nous voilà maintenant dans la chapelle, à l'heure où Bourdaloue et Massillon remplissaient ces voûtes dorées de leur voix éloquente. En vain vous chercheriez les orateurs et leur auditoire... Autant de fantômes. Le P. Bourdaloue ne viendra pas; Massillon ne viendra pas; le roi n'est plus même dans son cercueil de plomb des caveaux de Saint-Denis; Mme de Maintenon dort depuis plus d'un siècle du sommeil éternel. Chapelle inutile! et pourtant la revoilà tout entière. En ces murs silencieux brillent encore vingt-huit statues de pierre; le maître-autel est de marbre et de bronze, les murs sont chargés de bas-reliefs. La tribune a conservé ses vitraux; la voûte, à son sommet lumineux, porte encore la composition de Coypel. Ah! comme un seul homme du grand siècle remplirait ce silence, animerait ces solitudes! comme on croirait alors à cette résurrection!
Qui voyait Versailles, autrefois, assistait à la vie entière de Louis XIV. De même qu'il disait: _L'État, c'est moi_, le maître souverain de tant de millions d'hommes aurait pu dire: Versailles, _c'est tout mon règne_. Or, c'est justement ce grand règne et ce grand roi que nous allons rechercher avec le zèle et le respect de sujet fidèle et d'honnête historien.
Le palais de Versailles, dans son ensemble et dans ses moindres détails, obéissait à des règles tracées à l'avance, qu'il était impossible de franchir. Chaque homme ici présent,--et chaque dame,--avait son droit et son devoir.
Tous les pas étaient comptés; chaque place était indiquée; il y avait les grandes et les petites entrées, les privances, les capitaineries, la domesticité, les _services_ et les _honneurs_.
Il ne fallait pas confondre le domestique et l'officier, les grandes charges de la couronne avec les emplois militaires, la chambre avec le cabinet, les grands appartements et les petits appartements, la grande écurie et la petite écurie, les chiens du grand veneur avec les chiens du cabinet. L'aumônerie avait ses lois et la chapelle avait les siennes. Il y avait le conseil royal des finances et le conseil des dépêches.
Le _tabouret_, le _carreau_, le _tapis_, le _fauteuil_, le _pliant_, la _chaise longue_, représentaient un chapitre à part. C'était une grande question de savoir si _Monsieur_, en reconduisant _Mademoiselle_ sa fille, après le mariage, irait à droite ou prendrait à gauche. Les dames d'honneur et les demoiselles d'honneur n'avaient pas les mêmes privilèges. La question du carrosse! il fallait avoir fait certaines preuves de noblesse pour monter dans les carrosses du roi. Il y avait le _grand coucher_, le _petit coucher_, où le roi faisait donner le bougeoir à qui lui plaisait; le grand lever et le petit lever, et si le roi se levait de mauvaise humeur, tant pis pour le capitaine des gardes qui avait l'honneur d'ouvrir les rideaux.
La maison militaire du roi était une grosse affaire. Brevet pour toute chose: il y avait même des _justaucorps à brevet_.
Mme la Dauphine, au commencement de chaque bal, nommait les cavaliers qui devaient conduire les princesses. Le carrousel même avait ses juges du camp, ses chefs de quadrille et ses livrées désignées: or et vert, noir et or, orange et ponceau, tant de trompettes et de timbaliers, et tant d'aubades.
Quand le doge arriva à Versailles, où _ce qui l'étonna le plus, c'était de s'y voir_, le cérémonial était réglé à l'avance: il devait entrer par telle porte; il devait avoir un maréchal de France à sa gauche, et tant de sénateurs génois à sa suite. Il devait être aussi reconduit par les princes et les princesses, mais les princesses du sang restèrent sur leur lit, pour ne pas avoir à le reconduire. Partout des cérémonies: cérémonie à Versailles, à Trianon, à la Ménagerie, au dîner du roi, à la collation; cérémonie pour les fontaines du jardin. Un grand honneur, c'était de donner au roi sa chemise, et le roi lui-même donnait la chemise aux princes du sang, le soir de leur mariage.
Chaque cour avait son nom: la cour de la chapelle, la cour du balcon. Cérémonies à Marly. Le roi voulait qu'on lui demandât une invitation pour Marly; on saluait jusqu'à terre en disant: «Marly, Sire.» Heureux les invités! mais le refus même était accompagné d'un sourire.
Celui-là eût été perdu de réputation qui, parmi les divers officiers du roi, n'eût pas distingué le premier gentilhomme de la chambre du grand chambellan, le premier écuyer du chevalier d'honneur, les menins des gardes de la manche. Même aux sceaux, il y avait la cire verte pour les arrêts, la jaune pour les expéditions courantes, et la rouge pour la Provence et le Dauphiné. La cire blanche était réservée à l'ordre du Saint-Esprit, qui avait son chancelier à part. Le grand deuil était en noir. Une princesse, en dînant avec Mme la Dauphine, témoigna un jour quelque chagrin de ce que Mme de Biron n'eût pas baisé le bas de sa robe...; il fut décidé que la princesse avait tort. Premier carrosse et second carrosse, où chaque dame avait sa place désignée.
Il y avait un cérémonial pour les premières audiences des nonces du pape et des ambassadeurs des têtes couronnées. Quand le roi admettait un cardinal à sa table, il le faisait asseoir sur un pliant et servir par le contrôleur général de sa maison. Ce n'était pas le même honneur d'être introduit par le grand maître des cérémonies et par l'introducteur des ambassadeurs. Le roi, buvant à la santé du pape, ôtait son chapeau et se levait de son siège. Le pape n'écrit jamais le premier à personne, et les princes qui n'ont pas encore écrit à Sa Sainteté, le nonce ne leur doit pas de visite.
On ferait un gros tome avec la seule charge de capitaine des gardes du corps du roi. C'était une question considérable, en ce temps-là, de savoir si le roi allant dîner à la maison de ville, la femme du prévôt des marchands aurait l'honneur de dîner avec Sa Majesté. Le roi décida qu'elle dînerait à sa table, et la pauvre femme en mourut de joie. Il y avait un capitaine des becs-de-corbin, qui tenait à son emploi tout autant que le premier gentilhomme de la chambre. Il y avait le confesseur du roi, qui tenait une place immense en ce château de Versailles. La préséance et l'ancienneté, pour être reconnues, exigeaient des lettres patentes. Quand la question était en doute et qu'il fallait la décider tout de suite, on écrivait dans les registres: _A la prière du roi._ Si nous voulions réunir dans un seul exemple les difficultés de cette préséance qui tenaient la cour attentive, il nous suffirait de relater la réception de M. le duc du Maine au Parlement de Paris. Quand il fut en âge d'être établi, et même un peu plus tôt, les ducs et les pairs s'inquiétèrent fort du rang qu'il allait prendre, et voici ce qui fut décidé après maintes délibérations:
«M. le duc du Maine, au Parlement, _aura beaucoup des traitements qu'on fait aux princes du sang_; mais, en beaucoup de choses aussi, il ne sera traité _que comme pair_, car il prêtera le serment ordinaire; _il ne passera point dans le parquet_, et le premier président, en lui demandant son avis, le traitera de comte d'Eu; on ne nomme les princes du sang par aucune qualité; les traitements de prince du sang qu'on lui fera seront que le premier président le haranguera au nom du Parlement, _qu'il lui ôtera son chapeau_ en lui demandant son avis. M. du Maine, avant d'être reçu, ira voir le premier président, tous les présidents à mortier, les avocats généraux, le procureur général, le doyen du Parlement et le rapporteur; _mais il les fera avertir_ avant que d'y aller; il n'ira voir aucun des ducs.»
La mort de Mme la Dauphine, au milieu de cette grande et sincère douleur, est entourée à tel point de cérémonies funèbres, qu'on la peut citer comme un exemple de l'étiquette consacrée à la cour. Mme la Dauphine, après avoir essayé des remèdes de tous les charlatans, expire après une agonie de sept heures et demie, et le roi lui ferme les yeux. Puis on la transporte de son petit lit dans le grand lit d'honneur, et, la dame d'atour ayant réclamé le droit de donner la chemise à la défunte, le roi décide qu'il en doit être ainsi:
«Le roi a réglé qu'on rende les mêmes honneurs à Mme la Dauphine qu'à la feue reine; il n'en prendra point le deuil, parce que c'étoit sa belle-fille, _et qu'un père ne porte point le deuil de ses enfants_; elle étoit sa parente par beaucoup d'endroits; mais la qualité de fille efface toutes les autres parentés. Comme le roi ne prend pas le deuil, _les princes étrangers et les officiers de la couronne ne feront point draper_, il n'y aura que les princes du sang _et les domestiques_. Les dames ont commencé à garder le corps de Mme la Dauphine aujourd'hui à neuf heures du matin, et elles se relèvent d'heure en heure; il y en a quatre auprès d'elle; il y a toujours auprès du corps les aumôniers, les pères de la Mission, les récollets de Versailles et les feuillants de Paris, qui ont le droit d'assister; le clergé est à la droite du lit; on a mis deux autels dans sa chambre, où on a commencé à dire la messe dès le point du jour. Sur les sept heures du soir, vingt-quatre heures après la mort, on fit l'ouverture du corps, la dame d'honneur et la dame d'atour étant présentes. Quand le chevalier d'honneur, la dame d'honneur, la dame d'atour, les duchesses, les maréchales de France viennent pour donner de l'eau bénite, _les hérauts d'armes leur donnent des carreaux_, la femme du chevalier d'honneur en a aussi. Mme la Dauphine _a eu le visage découvert_ jusqu'à ce qu'on l'ait ouverte, _et on a fait une faute_; c'est que pendant ce temps-là les dames qui n'ont pas droit d'être assises devant elle pendant sa vie, ont été devant son corps à visage découvert, _ce qui ne devoit pas être_.
«Jusqu'ici les dames ont été garder le corps de Mme la Dauphine sans être nommées par le grand maître des cérémonies, _ce qui est contre l'étiquette_.»
Tout est réglé, tout est compté. On ne tendra pas la porte de l'avant-cour, parce que l'on ne tend que pour le maître ou la maîtresse de la maison. Tant de chandeliers, tant de fauteuils, tant d'évêques; tant d'intervalle entre le duc d'Anjou et le duc de Berri, entre la grande-duchesse et Mme de Guise. A M. de Meaux, à Bossuet, appartient l'honneur de donner le goupillon à toute la famille royale; mais c'est l'aumônier de quartier qui le donne aux princes et princesses. Ceci fait, l'aumônier de quartier remet la goupillon au héraut d'armes, et le héraut d'armes le donne à son tour aux ducs et pairs.
Tout ceci est de la pure étiquette; mais faites éloigner un instant le maître des cérémonies, le second maître, les dames d'atour, les dames d'honneur, faites entrer Bossuet, le maître de l'éloquence et l'un des Pères du l'Église française, et contiez à ses mains tremblantes d'une indicible émotion le coeur de l'illustre princesse: aussitôt nous ne voyons plus que le grand spectacle d'une immense douleur. Peu nous importe en ce moment que l'évêque de Meaux soit accompagné de la vieille princesse et de la jeune princesse de Conti, que la dame d'honneur et la dame d'atour occupent les deux portières, et que ce carrosse plein de deuil ait un cortège de trente-six gardes à cheval portant des flambeaux, sans compter les pages, les valets de pied et les laquais de la princesse expirée: il nous semble, à cette heure de minuit, que nous voyons entrer sous les voûtes du Val-de-Grâce, où l'attendent l'abbesse et les religieuses, ce noble coeur qui ne bat plus. Quelles ont été, en ce moment, les paroles de l'illustre orateur? quelles ont été ses prières sur cet autel improvisé où il déposa le coeur de Mme la Dauphine? Ici, la plus simple expression est la meilleure, et l'étiquette même a son éloquence:
«Les princesses étaient dans les bancs hauts, les dames d'honneur et d'atour étaient dans les bancs bas, le chevalier d'honneur à la droite, et le premier écuyer à la gauche, auprès de la représentation. Après les prières et les encensements, M. de Meaux reprit le coeur et on marcha processionnellement jusqu'à la chapelle Sainte-Anne, dans le même ordre où l'on étoit venu. On y trouva une autre représentation, sous laquelle sont des tiroirs dans lesquels on a mis les coeurs des reines et des enfants de France, chacun avec des couronnes en haut, selon son rang, et non selon le temps de sa mort. Là, on recommença les prières, les encensements, et à donner de l'eau bénite, et puis on ressortit en passant par les mêmes lieux.»
Voilà pour les deuils de la cour. Tous ceux qui viendront plus tard subiront les mêmes règlements. On n'y peut rien changer. La grande et l'éternelle différence est celle-ci: l'oraison funèbre prononcée par Bossuet! C'est celui-là qui donne l'immortalité. Toutes les grandeurs qu'il n'aura pas signalées ne seront que des grandeurs passagères. Versailles peut tomber et tombera, la parole de Bossuet, éternellement vivante, ira d'âge en âge et grandissant toujours.
Mais quoi! nous ne faisons pas ici l'histoire du roi Louis XIV; c'est l'histoire même du palais de Versailles. Nous n'en voulons pas sortir; nous y resterons jusqu'à la fin, avec la chronique et les chroniqueurs. Nous ramassons çà et là les causeries de Marly et de Trianon, du grand lever et du petit lever.
Si le roi se porte bien, tout la palais est en fête; grande chasse au matin, grand jeu le soir, des masques, des loteries, des musiques tant qu'on en veut. Le roi distribue au hasard des lots d'or et d'argent; les joueurs, vêtus en comédiens italiens, tiennent le jeu du roi et de Mme de Montespan, qui perd souvent mille louis sur une carte.
Marly est tout semblable à un bal masqué; les princesses, mêlées aux comédiens, dansent les intermèdes du _Bourgeois gentilhomme_. Dans les boutiques, tenues par les duchesses, sont exposés les plus belles étoffes, le plus beau linge et les plus agréables pierreries qui se puissent voir. On joue à tout gagner, à ne rien perdre.
Après le jeu, la comédie; après la comédie, la souper. A la fête des rois, l'empressement redouble avec la dépense:
«Le soir, à huit heures, le roi entra dans son grand appartement avec beaucoup de dames. Monseigneur et Mme la Dauphine étoient à la comédie, qu'ils avoient fait commencer de bonne heure, et vinrent ensuite trouver le roi. Avant souper, on joua à toutes sortes de jeux; puis on servit cinq tables pour les dames, qui furent tenues par le roi, par Monseigneur et par Mme la Dauphine, par Monsieur et par Madame; et, outre cela, il y eut dans le billard une grande table pour les seigneurs. Le repas se passa fort gaiement; on fit des rois à toutes les tables; il y avoit musique dans les deux tribunes de la salle où l'on mangea; il y avoit soixante-dix dames, outre les cinq personnes qui tiennent les tables; et cependant il y en eut encore à Versailles qui ne furent point priées. Un peu après que Mme la Dauphine fut arrivée, le roi lui dit, en lui montrant un grand coffre de la Chine qui étoit demeuré là avec plusieurs habillements de la dernière loterie qu'il avoit faite, qu'il la prioit de se donner la peine de l'ouvrir. Elle y trouva d'abord des étoffes magnifiques, puis un coffre nouveau dans lequel il y avoit force rubans, et puis un autre où il y avoit de fort belles cornettes; et enfin, après avoir trouvé sept ou huit coffres ou paniers différents, tous plus jolis les uns que les autres, elle ouvrit la dernier, qui étoit un coffre de pierreries fort jolies, et dedans il y avoit un bracelet de perles, et dans un secret au milieu du coffre un coulant de diamants et une croix de diamants-brillants magnifiques. Mme la Dauphine distribua les rubans, les manchons et les tabliers aux demoiselles qui l'avoient suivie.»
Une autre fois, à peine arrivé à Marly, le roi, qui était de très bonne humeur, mena les dames dans son appartement, où il avait «un cabinet magnifique, avec trente tiroirs pleins chacun d'un bijou d'or et de diamant. Il fit jouer toutes les dames à la rafle, et chacune eut son lot. Le cabinet vide fut pour la trente et unième dame. Dans chaque lot il y avoit un secret, et dans chaque secret des pierreries qui augmentaient fort la valeur du lot. Il n'y a pas eu une dame qui n'ait été très contente de ces chiffonneries. Il y en avait pour quatre mille pistoles.»
Au mois de juin 1688, le soleil étant très chaud et les bains très courus, Mme de Maintenon donnait à Mme de Chevreuse un équipage de bain, tout entier de point d'Alencon et des plus magnifiques. Le même soir, on entendit un petit concert de très jolis airs, composés par Mme la Dauphine sur des paroles de Fontenelle. Il se glisse habilement dans tous ces lieux de plaisirs, M. de Fontenelle. Il se fait humble et caché avec autant de soin que les autres poètes en prennent pour se faire voir. On louerait vraiment sa modestie, si l'on y pouvait croire. Il mènera pendant cent ans cette heureuse vie, et M. le régent d'Orléans lui commandera, plus tard, une déclaration de guerre contre les Anglais.
Notez bien que la musique était partout, dans Versailles, à Marly. Les _petits violons du roi_, comme on disait alors, représentaient tout un orchestre. Il y avait parmi ces petits violons des trompettes, des clairons et des tambours; ils faisaient danser les danseuses du grand appartement; ils accompagnaient les princesses dans les caveaux de Saint-Denis. Quand on buvait à la santé du roi, les petits violons chantaient en musique: _Vive le roi!_ au bruit des orgues, des trompettes et des timbales. Que de _Te Deum_ ils ont célébrés, et combien de _De profundis!_
Manger avec le roi était le plus grand honneur que Sa Majesté pût faire à l'un de ses sujets. Quand M. de Vauban eut élevé cette formidable ligne de défenses sur nos frontières du Nord, quand il eut renversé tant de villes ennemies, le roi lui donna cent mille francs, et le pria à dîner. Jamais M. de Vauban n'avait eu l'honneur de manger avec le roi; c'est pourquoi vous ne croirez pas un mot de cette étrange histoire de Louis XIV invitant Molière à déjeuner.
Quant aux sujets des causeries de Versailles, ils sont innombrables. Tous les bruits de la ville arrivent aux oreilles de la cour. Chacun de ces salons habités par les dames, jusque sous les combles du palais, répète en véritable écho les actions les plus fabuleuses, les anecdotes les moins croyables. Surtout les morts de chaque jour tiennent une grande place en ces menus propos:
Le comte de Bussy-Rabutin est mort dans ses terres, en Bourgogne. Il était en pleine disgrâce, et pas un des courtisans ne songe à reconnaître en cet homme, insolent avec les petits, prosterné devant les grands, un véritable écrivain.
Mme de Brégi, femme de chambre de la reine mère, a fait une restitution de deux cent cinquante mille livres à Monsieur, qui n'a pas été fâché de cette heureuse aubaine.
Mme de la Sablière, à qui nous devons de charmantes poésies, est morte aux Incurables, en vrai poète.
Écoutez cependant la fameuse dispute entre le grand maître de la garde-robe et le maître de la garde-robe qui va entrer en année: M. de La Rochefoucault prétend que M. de Souvray lui doit porter chez lui les robes de chambre qu'on a faites pour le roi, et M. de Souvray prétend que le maître de la garde-robe n'est point obligé de rendre ce devoir-là au grand maître de la garde-robe.
Le chevalier de Forbin est arrivé ce matin au lever du roi, avec le fameux Jean-Bart. Prisonniers de guerre en Angleterre, ils se sont échappés de leur prison. Le roi les a faits capitaines et leur a donné de l'argent. L'argent du roi, on ce temps-là, était un grand honneur, et les plus grands seigneurs tendaient la main volontiers et publiquement.
M. le Dauphin ayant commandé vingt-cinq justaucorps magnifiques pour la chasse du loup, les courtisans qu'il oublia dans sa distribution furent au désespoir. Qu'on ne s'étonne plus, après cela, de Mme Geoffrin donnant des culottes de velours aux beaux esprits de son salon.
Pendant que l'on causait à perte de vue pour savoir si le capitaine des gardes avait, oui ou non, le droit de prêter serment l'épée au côté, à peine si l'on accordait une ou deux minutes d'attention à la mort de la reine de Suède, la fameuse Christine, morte à Rome, à l'âge de soixante-cinq ans, dans la plus grande solitude, et dans un silence voisin du mépris.
Ce grand musicien, le bouffon de Versailles, qui faisait rire aux éclats le grand roi dans ses plus mauvais jours, Baptiste Lully, est mort; on a trouvé chez lui trente-sept mille louis d'or, vingt mille écus en espèces, et beaucoup d'autres biens. Le privilège de l'Opéra a été laissé à sa femme et à ses enfants.
M. Dacier, que sa savante femme a rendu célèbre, obtient à peine une mention honorable dans les discours de Versailles.
Quinault lui-même, un des grands amuseurs de ces beaux lieux, celui qui présidait, avec Corneille et Molière, aux _fêtes de l'Ile enchantée_, à l'inauguration de Versailles, il est mort, repentant de toutes ses belles comédies.
A son tour, Lebrun, le peintre fameux à qui la grande galerie de Versailles devait son plus riche ornement, il disparaît de la scène du monde, et le roi n'a pas un mot pour son peintre ordinaire.
Mais l'étonnement redouble à la mort de Mme la duchesse de Schomberg. Peu de gens se souviennent, dans ces domaines de l'oubli, que cette aimable duchesse de Schomberg avait été le chaste amour de Louis XIII; qu'elle pouvait jouer un grand rôle à la cour d'un roi si timide, et qu'elle s'en était effacée, heureuse de sauver sa bonne renommée, et de ne pas laisser un remords à ce jeune roi qui l'aimait. Pourtant, la cour entière était partagée, au moment de la mort de Mme de Schomberg, entre Mme de Montespan déclinante et Mme de Maintenon qui grandit chaque jour.
Au dernier Marly, Mme de Montespan, se voyant seule, avec un triste sourire, disait au roi: Me voilà pourtant réduite à divertir l'antichambre!» et des larmes soudaines envahirent ses grands yeux pleins d'éclairs.
Chaque jour, comme on voit, amenait sa curiosité, grande ou frivole.
Aujourd'hui, Despréaux prononce un discours à l'Académie, et le roi lui sait bon gré de ses belles paroles.
Huit jours après, le roi est à Chambord avec Molière, chargé du _divertissement_. On vient dire au roi que le _bonhomme_ Corneille est mort la veille, et le roi qui le laissait mourir de faim, ne s'inquiète guère du poète, impérissable honneur du grand siècle.
Le même jour, disparaît le _bonhomme_ Mignard, presque centenaire. Il était premier peintre du roi. Toutes les gloires et toutes les beautés du siècle de Louis le Grand avaient posé devant l'infatigable artiste.--On perdit, le même soir, M. Nicole, un des grands écrivains de Port-Royal, le digne ami de M. Arnauld. Vous trouverez dans toutes les lettres de Mme de Sévigné le nom austère et charmant de M. Nicole. A toutes les grâces d'un écrivain très élevé, il unissait l'accent même et la foi d'un chrétien. Très bonhomme, il disait un jour à M. Arnauld, qui lui proposait un grand travail:
--Mais enfin, Monsieur, je voudrais bien me reposer avant de mourir!...
--Y pensez-vous, Monsieur, s'écriait M. Arnauld, vous avez toute l'éternité pour vous reposer!
Courageuse et fière parole! Ces noms-là ne plaisaient guère aux oreilles du roi; les meilleurs esprits de sa cour s'entretenaient tout bas des vertus de Port-Royal.
Mais voici bien une autre mort, et celle-là irréparable. On apprenait, le jeudi 26 avril 1696, que Mme la marquise de Sévigné venait de mourir dans le château de Grignan, sans que pas un, autour d'elle, et sa fille elle-même, eût prévu cette fin subite d'une si belle vie. On peut dire avec assurance que Mme la marquise de Sévigné, non moins que Mme de Montespan et Mme de Maintenon, tient sa place au premier rang des intelligences à qui la langue française est redevable de la plus grande part de son charme et de sa clarté. Pas un écrivain plus que Mme de Sévigné n'a parlé dignement du château de Versailles. Elle en savait toutes les grandeurs, elle en disait toutes les gloires, et le roi, qui la connaissait bien, ne manquait pas d'aller au-devant d'elle et de lui offrir son bras pour la conduire au milieu de ces enchantements. Élégante et charmante en sa vie, elle fut résignée et simple dans sa mort: «Ma fille, écrivait-elle peu de temps avant l'heure fatale, j'ai bien vécu; Dieu me prendra dans sa grâce, je l'espère, et, quant à ma fortune, je mourrai sans dettes et sans argent comptant: c'est toute l'ambition d'une chrétienne.»
En ce moment apparaît à cette cour, dont elle fut la joie et le deuil, la princesse de Bourgogne, le dernier printemps de la cour de France.
Un grand esprit en latin (le latin tenait encore à la langue universelle), appelé Santeuil, remplissait la ville et la cour de ses vives saillies. Il n'était pas fou, il était bizarre. Un brin de génie et l'amitié de Despréaux, sans oublier la protection de Bossuet, voilà Santeuil. Ses belles hymnes, toutes remplies de l'inspiration de l'ode antique, adoptées par toute l'Église de France, étaient chantées dans les grands jours, et lui-même il s'enivrait de sa propre inspiration. Mais ce bonhomme (et voilà cette fois le mot juste) se plaisait un peu trop à la suite des grands seigneurs. Comme il dînait à la table de M. le prince de Condé et que chacun se plaisait à l'entendre, le prince eut l'idée abominable de jeter dans le verre de Santeuil une poignée de tabac d'Espagne, et le malheureux expira dans les convulsions les plus atroces. C'est au souvenir de cette catastrophe impunie que le grand justicier de ce siècle, La Bruyère, écrivit plus tard: _Ce que j'envie aux plus grands seigneurs, c'est qu'ils sont servis par des hommes qui valent mieux qu'eux_. C'est bien le même homme qui s'indignait en voyant _les comédiens en carrosse éclabousser Corneille à pied_.
Cependant nos armes sont malheureuses. Nos meilleurs généraux se laissent battre. En vain nous nous prosternons devant la reine et le roi d'Angleterre, hôtes passagers du château de Saint-Germain, la nécessité nous force enfin de saluer la majesté du roi Guillaume et d'implorer la paix du même prince que le roi ne voulait pas reconnaître. Il est vrai que, la paix conclue, ordre fut donné aux musiciens de la chapelle de ne rien chanter qui pût chagriner les hôtes de Saint-Germain. M. Dangeau, l'historien des jours heureux et des jours sombres, quand à peine il inscrit dans ses pages le nom de Guillaume d'Orange et de la reine Marie, aussitôt qu'un rayon se lève et resplendit du côté de l'Espagne, a grand soin de raconter par quel miracle et soudain _il n'y a plus de Pyrénées_. L'historien entre alors dans les moindres détails du duc d'Anjou devenu roi d'Espagne; les fêtes, les plaisirs, les comédies, le grand appartement, la duchesse et le duc de Bourgogne représentant devant les deux rois (les trois rois, en comptant celui d'Angleterre) _les Plaideurs_ de Racine. Un instant maltraités au Théâtre-Français, _les Plaideurs_ s'étaient relevés à Versailles, la cour ayant cassé l'arrêt de la ville, et maintenant les acteurs de cette heureuse pièce, outre le duc et la duchesse de Bourgogne, n'étaient rien moins que la duchesse de Guiche, Mme d'Heudicourt, la comtesse d'Ayen, Mme d'O et de Mongon, et Mme de Normanville.
Racine, hélas! n'eut pas l'honneur de cette représentation royale. Il se mourait, à l'heure même où _les Plaideurs_ remplissaient l'appartement de leurs gaietés. Racine était pis que malade, il était en disgrâce pour avoir écrit en faveur des pauvres gens un mémoire que Mme de Maintenon lui avait commandé. Quand il fut mort, le premier voeu de son testament fut d'être enterré à Port-Royal, _ce qu'il n'eût pas osé faire de son vivant_, disaient MM. les courtisans, qui riaient de tout. Le roi, cependant, le regretta, et donna une pension de deux mille livres pour sa veuve et ses enfants. Il avait pleuré Molière un peu moins que Racine, et s'était à peine inquiété de ses funérailles.
Sur la même page on lit (car tous les mortels sont égaux à Versailles): M. Soupir, capitaine aux gardes, est mort pour s'être fait couper un cor au pied.--La reine de Portugal est morte pour s'être fait percer les oreilles.--Le général des carmes a salué le roi, conduit par M. de Saintet, introducteur des ambassadeurs.--Le roi de Maroc a demandé en mariage Mme la princesse de Conti. Notons ici une fête, un _masque_ à Marly, dans les jours gras de 1700:
«Mme la duchesse de Bourgogne soupa chez Mme de Maintenon avec les dames qui devoient se masquer avec elles; ces dames étoient les duchesses de Sully et de Villeroy, la comtesse d'Ayen, Mlles de Melun et de Bournonville; elles étoient habillées en Flore, et la mascarade étoit fort magnifique. Mlle de Saint-Génie, qui entend fort bien cela, avoit eu soin de toute la parure de Mme la duchesse de Bourgogne, et la coiffa elle-même. Dès que le roi fut hors de son souper, il entra dans le salon; Mme la duchesse de Bourgogne y entra avec toute sa troupe; Mme la duchesse de Chartres et Mme la Duchesse s'etoient masquées de leur côté avec plusieurs dames, et Mme la princesse de Conti s'étoit masquée avec Mmes de Villequier et de Châtillon; les dames masquées avec Mme la duchesse de Chartres et Mme la Duchesse étoient les duchesses de Saint-Simon et de Lauzun, Mlle d'Armagnac, Mme de Souvray et Mlle de Tourbes. Quand toutes les troupes de masques furent placées, le roi dit au petit Bontems de faire entrer une mascarade qu'il avoit préparée: c'étoit la reine des Amazones, avec des instruments de guerre; cela fut mêlé d'entrées de voltigeurs, de faiseurs d'armes, d'entrées de ballet que dansoient Balan et Dumoulin, et tout cela entremêlé de chansons par les filles de la musique et les meilleurs musiciens du roi. On fit ensuite sortir cette dernière mascarade, et l'on commença le bal, qui dura jusqu'à deux heures, et où le roi fut toujours.»
Nous avons vu comment on s'amusait à la cour. A Paris. les jeunes gens, impatients d'un nouveau règne, couraient la rue avec des brandons de paille, et mettaient le feu aux enseignes. Chez Mme de Maintenon, le roi chantait avec les dames; il enseignait au jeune duc d'Anjou tout le détail d'une couronne à porter. L'éducation du roi d'Espagne a duré plus d'une année, et quand il fallut que le nouveau roi s'en fût prendre enfin possession de son royaume, il y eut bien des larmes versées de part et d'autre. Huit jours après, reparaissaient les danses aux chansons, mais c'est en vain que les fêtes anciennes remplissaient de leurs mille bruits ces échos attristés par tant de funérailles. La mort est proche; elle abat sans pitié les têtes les plus hautes. Elle menace, elle frappe, elle est sans respect. Elle s'attaque au Dauphin, au duc d'Orléans, le vieux frère de ce roi qui vieillit. Elle trouve, oublié dans son coin, le roi Jacques, et va l'enfouir chez les Bénédictins anglais, réfugiés dans un faubourg de Paris. Qui l'eût jamais cru? M. Fagon, premier médecin du roi, est considérablement malade; il meurt... le roi va courre le cerf à Marly, Ce docteur Fagon est toute une figure; il a joué dans la santé du roi le plus grand rôle. Il tenait un registre exact du moindre incident de la chambre et de la garde-robe du roi. Ne riez pas! tout ce qui touche à Sa Majesté Louis XIV est très sérieux.
Pour peu que l'on ait assisté aux comédies écrites par les contemporains de Molière et par Molière en personne, on comprendra que ces détails d'alcôve ne déplaisaient pas à Louis XIV bien portant. Au contraire, il riait volontiers de son médecin inutile, et prenait sa part des rires de don Juan, quand le damné disait: «Un médecin est un homme que l'on paye pour conter des fariboles dans la chambre d'un malade, jusqu'à l'heure où le malade est emporté par le remède, s'il n'est pas tué par le médecin.» Ce siècle, heureux entre tous, n'a pas manqué de médecins célèbres: Valot, Brayer, Desfougerais, Guénaut, le médecin du cardinal Mazarin, dont il est parlé dans la _Satire_ de Despréaux:
Guénaut, sur son cheval, en passant m'éclabousse...
Un jour qu'il traversait les halles, une dame de l'endroit s'écriait: _Faisons place, mes commères, à celui qui nous a délivrés du Mazarin._ En dépit de ces moqueries populaires, la charge de médecin du roi était une charge importante. Il marchait au premier rang des grands officiers de la maison royale; il prêtait serment entre les mains du roi; il n'obéissait qu'au roi; il avait droit à tous les privilèges et honneurs du grand chambellan. On l'appelait: _Monsieur le comte_; il portait une couronne de comte dans ses armes, et la transmettait à ses enfants. Conseiller d'État, il en avait le costume; il intervenait dans toutes les causes de la profession. Le médecin du roi eut l'honneur de défendre au Parlement l'émétique et la circulation du sang.
Et de même que le jeune roi fut un des premiers à se purger avec l'émétique, un des premiers il essaya le quinquina, et, s'en étant bien trouvé, il en acheta la secret d'un empirique anglais, nommé Talbot, moyennant quarante-huit mille livres, deux mille francs de pension viagère et le titre de chevalier. C'était payer royalement, et, le remède acheté, le prince en fit présent à son peuple, avec l'approbation de la Faculté de Paris et de la Faculté de Montpellier.
_Rabelais, docteur de la Faculté de Montpellier!_
Donc, il y avait à Versailles, dans la chambre du roi, un grand-livre aux armes royales, écrit en partie double et jour par jour, et de la main du premier médecin, lequel livre était intitulé: _Journal de la santé du roi_ De tous les livres qui s'écrivaient au dix-septième siècle (et Dieu sait que les chefs-d'oeuvre ne manquaient pas!), ce _Journal de la santé du roi_ est, sans contredit, le plus considérable et d'un intérêt tout-puissant. C'est surtout dans ces pages inattendues en pareille histoire que vous trouverez, en dépit de Molière, un témoignage authentique en l'honneur de ces médecins, tant moqués quand le roi était jeune. A chaque instant, à chaque ligne de ce grand-livre, on frémit en songeant à l'état où serait le roi de France s'il était exposé aux malédictions de M. Purgon: «Je vous abandonne à votre mauvaise constitution, à l'intempérie de vos entrailles, à la corruption de votre sang, à l'âcreté de votre bile, à la féculence de vos humeurs!»
Ah! que ce roi Louis XIV, illustre entre tous les rois de France, une si grande image, un si beau type, un prince avec toutes les apparences des héros, le regard de l'aigle et la démarche auguste de Jupiter tonnant, si vous quittez la grande histoire et la représentation quotidienne de cette illustre majesté, pour pénétrer dans les secrets de sa garde-robe, était bien le digne fils de ce roi Louis XIII, à qui son médecin, le docteur Houvard, infligea en une seule année deux cent quinze médecines, deux cent douze lavements et quarante-sept saignées. Il est rempli, ce grand-livre pharmaceutique, de toutes sortes de fameux chapitres: _Potions pour le roi; emplâtres pour le roi; lavements pour le roi_. A ce mot: _lavement_, on s'étonne; il nous semblait que l'Académie, interrogée à ce sujet par le docteur Fagon, avait répondu qu'il fallait dire: _un remède!_ «Sire, le remède de Votre Majesté!» Or, c'était l'usage de la cour: la chaise du roi, les jours ordinaires, était portée par les pages de sa chambre; aux jours de médecine, elle était portée par MM. les gentilshommes. Il n'y avait donc pas à s'en dédire et rien à cacher, et la cour entière savait, le même soir, le résultat de toutes ces formules:
_Recipe: Olei amygdalium dulcium [symbole]. Mellis violacei [symbole]. Electuarii lenitivi [symbole].
Dissolve in decocto hordei.--Fac clister. injiciend. hodie mane._
Singulière façon de vivre, et bien triste! A chaque instant, ce roi gourmand, glouton, morose, et sujet, de bonne heure, à de légères congestions cérébrales, est purgé ou saigné de main de maître. A vingt ans déjà commençait cette inquisition de tous les jours: «Le roi a trop dansé! le roi a trop mangé! le roi a bu trop d'eau glacée!» Et le sirop de chicorée, et le séné, et la rhubarbe, et le tamarin, et les juleps d'entrer en danse. Longtemps sa bonne constitution résiste et se défend contre la pharmacie et la médecine. «Mais enfin, vous dira le docteur Fagon, après avoir bien attendu, je fus obligé d'en venir aux remèdes, commençant par la saignée et la purgation, et, en suite de ces deux remèdes, j'ai ordonné les spécifiques, comme les opiats de conserve de fleurs de pivoine, roses rouges, magister de perles, corail et le diaphonique; ensuite, je me suis servi des préparations les plus exquises de mars, tantôt en opiats, d'autres fois en conserves, tablettes, liqueurs et autres préparations, entre autres mon esprit spécifique de vitriol, de cyprès et celui qui se prépare avec la pivoine et la mélisse après sa purification, qui ont toujours bien réussi à apaiser les accès de ces mouvements turbulents.» O Molière! auriez-vous ri, lisant ces ordonnances... si le nom du roi ne s'y fût pas rencontré! Il faut dire aussi qu'il y avait tant de fêtes, de baptêmes, de collations, de soupers, de grandes chasses, de petits déjeuners à Versailles, à Saint-Germain, à Marly, à Chambord, et que le roi se faisait tant de bile avec _les gloutons_ de la cour, et puis _un ventre si mal réglé, une tête si remplie de vapeurs_, et tant de _mélancolies_! La victoire et la défaite avaient leur action inévitable sur les entrailles du roi; les jours du carnaval et l'abstinence du carême lui étaient également funestes. Ajoutez la goutte à tous ces malaises. Il eut son premier accès de goutte, et, Dieu soit loué, c'était bien fait, le jour funeste où il signa la révocation de l'édit de Nantes! On l'opéra de la fistule un mois plus tard; il eut la fièvre à la mort de M. de Louvois, une fièvre suivie d'un grand mal de tête. En revanche, il fut très bien portant dans sa campagne de Flandre. En ces mêmes instants où tant de médecins contemplaient le bassin du roi pour en tirer tant de pronostics, il y avait dans le Nord un prince, appelé Charles XII, qui s'endormait, tout botté, sur la glace, et qui faisait dix lieues à cheval, après être resté cinq jours sans boire ni manger!
Cet homme était de for; Louis XIV, en un seul jour, absorbait plus de médecines que Charles XII n'en prit en toute sa vie, et comme il eût souri de pitié, le Suédois, si on lui eût raconta que le roi, son frère, avait été purgé onze fois en un seul jour!
Et comme on s'étonne aussi de cotte chambre à coucher du palais de Versailles où le _froid_ pénètre, et de ce lit royal dont les _punaises_ empêchent le roi de dormir un soir que Sa Majesté avait mangé beaucoup d'esturgeon et de sardines salées avec du ragoût de boeuf aux concombres, quantité de gibier et beaucoup de fromage et raisin muscat.
Les courtisans d'autrefois auraient écouté tout ce récit avec l'intérêt qu'ils portaient aux contes de Perrault. Les lecteurs d'aujourd'hui (il n'y a plus de courtisans, Dieu merci!) trouveront peut-être que nous pouvions ne pas aller si loin; mais le moyen d'effacer tout un gros tome, écrit par des mains si savantes? Permettez-nous cependant un dernier détail dans lequel la lâcheté des hommes apparaît dans tout son jour. Tant que le roi est resté le tout-puissant, le journal de sa santé est écrit d'une main pieuse; aussitôt que disparaît sa fortune, on voit disparaître en même temps le souci de sa garde-robe. Enfin, quatre ans avant sa mort, dans ces derniers jours où la santé des vieillards est soumise à tant de variations, le premier médecin a cessé de rien écrire. Il ne s'inquiète plus de la santé du roi!...
C'est même une chose incroyable de voir que soudain tout diminue et s'assombrit dans le palais de Versailles. La vieillesse habitait avec la majesté ce logis des fêtes et des splendeurs. Il y avait déjà quatre ou cinq ans que le marquis de Dangeau écrivait sur son registre:
«Le roi est entré aujourd'hui dans la soixante-cinquième année de son règne, chose dont il n'y a aucun exemple en Europe depuis la naissance de Notre-Seigneur.»
La mort accomplissait autour du roi ses oeuvres les plus cruelles, frappant sans pitié les premiers compagnons de son règne, et ses héritiers encore au berceau. Tel un vieux chêne de la forêt de Fontainebleau: tout périt à son ombre, et lui seul il résiste à l'assaut des orages et des années. Les poètes meurent en même temps que les capitaines: Vauban et Despréaux disparaissent le même jour, lassés de vivre, et plus inquiets de leur salut que de la faveur du roi. Le peuple, appauvri par le faste de son maître et par la famine, a déjà fait entendre au loin les premiers murmures:
«Mme de Maintenon alla à Meudon, et vit Monseigneur dans sa petite galerie du château neuf; messeigneurs les ducs de Bourgogne et de Berri y étaient. Monseigneur lui fit beaucoup d'honnêtetés, malgré l'incognito. Elle était partie de Vincennes à midi; et le peuple, dans le faubourg Saint-Antoine, voyant passer deux carrosses à six chevaux, commençait à dire des insolences, et elle fut fort aise de trouver les mousquetaires qui la firent passer.»
Ces plaintes des faubourgs iront grandissant toujours. Mais aussi, que d'aventures étranges dans cette noblesse impatiente de l'autorité du maître! Un duc de Mortemart perd aux dés son régiment, contre le prince d'Isenghein. On introduit à Versailles même un charlatan qui fait de l'or. La guerre est partout avec sa défaite, et Dangeau lui-même écrit ceci, parlant de son dieu sur la terre: «Le roi est accablé de lassitude et de chagrins.» Déjà se manifeste, au milieu des vices inconnus à cette cour, le jeune duc de Fronsac, qui sera plus tard le maréchal duc de Richelieu. Ainsi, le passé s'efface; ainsi, chaque instant emporte un débris du règne. En moins d'un an, trois dauphins, le grand-père, le père et le fils avec la dauphine. Il y avait encore, oubliées et vivantes, reines des belles années et des beaux jours, Mlle de La Vallière et Mme de Montespan... les voilà mortes. Mais il est réservé à ce grand écrivain nommé Saint-Simon de nous montrer ces deux images:
«Mme de La Vallière mourut en ce temps-ci (1710) aux carmélites de la rue Saint-Jacques, où elle avait fait profession, le 3 juin 1675, sous le nom de soeur Marie de la Miséricorde, à trente et un ans. La fortune et la honte, la modestie, la bonté dont elle usa, la bonne foi de son coeur sans aucun autre mélange, tout ce qu'elle employa pour empêcher le roi d'éterniser la mémoire de sa faiblesse et de son péché, ce qu'elle souffrit du roi et de Mme de Montespan, ses deux fuites de la cour, la première aux bénédictines de Saint-Cloud, où le roi alla en personne se la faire rendre, prêt à commander de brûler le couvent; l'autre aux filles de Sainte-Marie de Chaillot, où le roi envoya M. de Lauzun, son capitaine des gardes, avec main-forte pour enfoncer le couvent, qui la ramena; cet adieu public si touchant à la reine qu'elle avait toujours respectée et ménagée, et ce pardon si humble qu'elle lui demanda, prosternée à ses pieds devant toute la cour, en partant pour les carmélites; la pénitence si soutenue tous les jours de sa vie, fort au-dessus des austérités de sa règle; cette suite exacte des emplois de la maison; ce souvenir si continuel de son péché; cet éloignement constant de tout commerce et de se mêler de quoi que ce fût, ce sont des choses qui, pour la plupart, ne sont pas de mon temps ou qui sont peu de mon sujet, non plus que la foi, la force et l'humilité qu'elle fit paraître à la mort du comte de Vermandois, son fils. Mme la princesse de Conti (sa fille) lui rendit toujours de grands devoirs et de grands soins, qu'elle éloignait et qu'elle abrégeait autant que possible. Sa délicatesse naturelle avait infiniment souffert de la sincère âpreté de sa pénitence de corps et d'esprit, et d'un coeur fort sensible dont elle cachait ce qu'elle éprouvait. Mais on découvrit qu'elle l'avait portée jusqu'à s'être entièrement abstenue de boire pendant toute une année, dont elle tomba malade à la dernière extrémité. Ses infirmités s'augmentèrent; elle mourut enfin dans des douleurs affreuses, avec toutes les marques d'une grande sainteté, au milieu des religieuses dont sa douceur et ses vertus l'avaient rendue les délices, et dont elle se croyait et se disait sans cesse être la dernière, indigne de vivre parmi des vierges.»
L'héritière de cette innocente beauté, celle à qui Mme de Maintenon devait succéder dans les déférences et dans les respects du roi son époux, appartient encore à M. le duc de Saint-Simon, et ce n'est pas nous qui voudrions la lui disputer:
«Mme de Montespan mourut brusquement, aux eaux de Bourbon, à soixante-six ans, le vendredi 27 mai (1707), à trois heures du matin... A la fin, Dieu la toucha. Son péché n'avait jamais été accompagné de l'oubli; rien ne lui aurait fait rompre aucun jeûne ni un jour maigre.
Des aumônes, estime des gens de bien, jamais rien qui approchât du doute ni de l'impiété; mais impérieuse, altière, dominante, moqueuse, et tout ce que la beauté et la toute-puissance qu'elle en tirait entraînent après soi. Résolue enfin de mettre à profit un temps qui ne lui avait été donné que malgré elle, elle chercha quoiqu'un de sage et d'éclairé, et se mit entre les mains du P. de la Tour, ce général de l'Oratoire si connu par ses sermons, par ses directions, par ses amis, et par la prudence et les talents de gouvernement. Depuis ce moment jusqu'à sa mort, sa conversion ne se démentit point, et sa pénitence augmenta toujours.
«Peu à peu, elle en vint à donner presque tout ce qu'elle avait aux pauvres. Elle travaillait pour eux plusieurs heures par jour à des ouvrages bas et grossiers. Sa table, qu'elle avait aimée avec excès, devint la plus frugale; ses jeûnes fort multipliés, et à toutes les heures elle quittait tout pour aller prier dans son cabinet. Ses macérations étaient continuelles; ses chemises et ses draps étaient de toile jaune la plus dure et la plus grossière. Elle portait sans cesse des bracelets, des jarretières et une ceinture à pointes de fer, et sa langue, autrefois si à craindre, avait aussi sa pénitence. Elle était, de plus, tellement tourmentée des affres de la mort, qu'elle payait plusieurs femmes dont l'emploi unique était de la veiller. Elle couchait tous ses rideaux ouverts, avec beaucoup de bougies dans sa chambre; ses veilleuses autour d'elle, qu'à toutes les fois qu'elle se réveillait, elle voulait trouver causant, jouant ou mangeant, pour se rassurer contre leur assoupissement.
«Parmi tout cela, elle ne put jamais se défaire de l'extérieur de reine qu'elle avait usurpé dans sa faveur et qui la suivit dans sa retraite. Il n'y avait personne qui n'y fût si accoutumé de ce temps-là, qu'on n'en conservât l'habitude sans murmure. Son fauteuil avait le dos joignant le pied de son lit; il n'en fallait point chercher d'autre dans la chambre... Belle comme le jour jusqu'au dernier moment de sa vie; sans être malade, elle croyait toujours l'être et aller mourir. Cette inquiétude l'entretenait dans le goût de voyager, et dans ses voyages elle menait toujours sept ou huit personnes de compagnie. Elle en fut toujours de la meilleure, avec des grâces qui faisaient passer ses hauteurs et qui leur étaient adaptées. Il n'était pas possible d'avoir plus d'esprit, de fière politesse, d'expressions singulières, d'éloquence, de justesse naturelle qui lui formaient comme un langage particulier, mais qui était délicieux et qu'elle communiquait si bien par l'habitude, que ses nièces et les personnes assidues auprès d'elle, ses femmes et celles qui, sans l'avoir été, avaient été élevées chez elle, les prenaient toutes, et qu'on le sent et qu'on le reconnaît encore aujourd'hui dans le peu de personnes qui en restent. C'était le langage naturel de la famille, de son père et de ses soeurs.»
Nous ne porterons pas ces doubles funérailles au compte de Louis le Grand, mais au compte du dix-septième siècle agonisant dans l'indifférence publique.
Dans les revers de ces dernières années, et quand ce roi superbe eut supporté l'extrême humiliation d'implorer, disons le mot, le pardon de ces Hollandais qu'il regardait comme des marchands, il sut trouver encore de grandes et nobles paroles dignes de son ancienne majesté. Ces Hollandais victorieux eurent le grand tort de manquer de déférence et de respect pour ce digne porteur d'une si belle couronne. A peine s'ils daignèrent écouter les ambassadeurs du roi, M. l'abbé de Polignac et M. le maréchal d'Uxelles, l'héroïque défenseur de Mayence. Pas un peuple ayant conservé la sagesse, qui n'eût accepté avec reconnaissance les propositions de ces deux négociateurs. Ils proposaient l'abandon de l'Alsace, une de nos meilleures provinces, dont la conquête nous avait donné tant de gloire, et, bien plus, ils s'engageaient, au nom de la France, à donner aux États de Hollande un million par mois, qui devait servir aux alliés pour précipiter Philippe V, un prince Bourbon, du trône d'Espagne. Ah! quelle misère et quelle honte! et combien les Hollandais furent mal inspirés quand ils rejetèrent cette paix si chèrement payée de notre argent et de notre honneur!
«Messieurs, leur disait l'abbé de Polignac, nous rendons grâces au ciel de votre aveuglement. Mais prenez garde aux décrets de la Providence; elle se lassera de votre orgueil, et s'il plaît à Dieu, puisque, en effet, vous abusez de la victoire, avant qu'il soit peu de temps, nous traiterons de vous, chez vous et sans vous.»
C'était noblement parler, c'était dignement servir la France. Elle était indispensable, en effet, à l'équilibre européen, et maintenant que les deux couronnes de France et d'Espagne étaient heureusement séparées, il importait à la sécurité de l'Europe de ne pas écraser cette antique monarchie et cette France, honneur des nations. Définitivement, par un de ces retours de fortune qui n'appartiennent qu'aux grands peuples, le maréchal de Villars sauva la France à Denain, et le grand roi, résolu à s'ensevelir sous les ruines de sa propre monarchie, eut du moins le suprême honneur de laisser une France agrandie et prépondérante dans les destinées de ce bas monde.
Donc, à soixante et quatorze ans, le vieux roi se retrouva jeune et victorieux. La paix qu'il avait mais en vain implorée, il eut l'honneur de la dicter à ses ennemis implacables, et lui-même, il entonna ce dernier _Te Deum_ dans la chapelle de Versailles, où s'étaient rendus, par députations, le Parlement, la Chambre des comptes, la Cour des monnaies, la Cour des aides, l'Hôtel de ville, le grand Conseil, l'Université, l'Académie française. Le roi eut un dernier sourire pour les lettres et donna huit cents livres de pension au traducteur d'Homère. On n'est pas fâché de rencontrer enfin ce grand nom d'Homère sous la plume de Louis XIV; on n'est pas fâché que, le lendemain de ce dernier _Te Deum_, les comédiens ordinaires aient joué _le Mariage forcé_.
Tels étaient la règle et l'ordre en toute cette existence royale, où chaque heure avait son emploi, qu'à lire en ces pages écrites par un courtisan de Versailles, on finit par trouver que toutes ces journées se ressemblent. A huit heures du matin, le premier valet de chambre en quartier (il avait couché dans la chambre du roi) éveillait Sa Majesté. La premier médecin et le premier chirurgien entraient dans la chambre; le roi changeait de chemise.
Au même instant, arrivaient le grand chambellan et le premier gentilhomme, avec les grandes entrées. La capitaine des gardes ouvrait les rideaux du lit et présentait l'eau bénite, et, si quelqu'un de ces seigneurs avait quelque chose à dire au roi, c'était le moment, chacun s'éloignant et le laissant libre. On présentait ensuite à Sa Majesté le livre qui contenait l'office du Saint-Esprit (tous les chevaliers de l'ordre y étaient obligés), et l'office étant dit, l'un des seigneurs donnait au roi sa robe de chambre, pendant que les secondes entrées assistaient à sa toilette. En ce moment, le roi se livrait à son barbier, et prenait, sur un plat d'or, une serviette, mouillée d'un côté, sèche de l'autre, avec quoi il se lavait. Puis, il s'agenouillait à son prie-Dieu, ses aumôniers agenouillés avec lui, tous les autres restant debout.
Le roi passait de là dans son cabinet. Sa journée étant arrangée, il restait seul avec ses architectes, ses jardiniers et ses principaux domestiques. Toute la cour, moins le capitaine des gardes qui ne perdait jamais le roi de vue, attendait dans la galerie, et si quelques audiences étaient accordées, il recevait les ministres étrangers ou les ambassadeurs. Ceci fait, le roi allait à la messe, où la musique chantait chaque jour un motet. Après la messe, le roi allait au conseil. Tel était l'emploi de sa matinée.
Au conseil, assistaient tous les ministres. Le vendredi, après la messe, appartenait au confesseur. Le roi dînait à midi, seul, dans sa chambre, sur une table carrée, à la fenêtre du milieu. Il mangeait de beaucoup de plats et de trois services, sans compter le dessert. Aussitôt que la table était apportée entraient les principaux courtisans; le premier gentilhomme avertissait le roi et le servait, se tenant derrière le fauteuil. Si M. le Dauphin était présent, il donnait la serviette au roi et restait debout. Bientôt le roi lui donnait le permission de s'asseoir; le prince faisait la révérence et s'asseyait jusqu'à la fin du dîner.
Le roi parlait peu à son dîner. Au sortir de table, il rentrait dans son cabinet, mais il s'arrêtait un instant sur le seuil, et c'était encore un moment favorable pour lui parler. L'instant d'après, il s'amusait à donner à manger à ses chiens couchants, puis on l'habillait, en présence de peu de gens, les plus considérés, que laissait entrer le premier gentilhomme de la chambre.
A peine habillé, il sortait par un escalier dérobé dans la cour de marbre pour monter en carrosse, et, dans le trajet, aller et retour, lui parlait qui voulait. Il aimait le grand air; il ne redoutait ni le froid ni la chaleur. Il sortait même par la pluie, et sa grande joie était de chasser dans les forêts de Versailles, de Marly ou de Fontainebleau. Il était très adroit et de bonne grâce, et pas un chasseur qui tirât mieux que lui. C'était encore un de ses plaisirs de voir travailler ses ouvriers, de se promener dans ses jardins, de donner la collation aux dames, et de faire avec elles le tour du canal, les dames et les courtisans dans leurs plus riches habits. _Le chapeau, Messieurs_, disait le roi, quand il permettait aux courtisans de se couvrir.
La chasse au cerf était de plus grande cérémonie, et ceux qui la suivaient étaient vêtus d'un justaucorps orné de galons d'or et d'argent. Cela s'appelait un _justaucorps à brevet_. Qu'on le suivit à la chasse, à la promenade, le roi était content. Que l'on jouât gros jeu dans le salon de Marly, le roi applaudissait. Lui-même, il était bon spectateur des joueurs de paume. A quatre heures, il y avait un conseil de ministres, et, le reste du temps, le roi le passait avec les dames, à la promenade en été, et, le soir venu, quelque loterie où les dames gagnaient, à coup sûr, de riches étoffes, de l'argenterie, des bijoux. A dix heures, le roi ayant changé d'habit, le souper était servi dans l'antichambre de Mme de Maintenon, toujours au grand couvert, avec la maison royale, c'est-à-dire uniquement avec les fils et filles de France et grand nombre de dames, tant assises que debout. C'était le moment où les courtisans disaient au roi: _Sire, Marly_? Il ne déplaisait pas au roi d'être importuné.
Après souper, le roi se tenait quelques moments debout au balustre du pied de son lit, environné de toute la cour. Puis, avec des révérences aux dames, il passait dans son cabinet, où se trouvaient les princes et les princesses de sa famille. A onze heures, Sa Majesté donnait le bonsoir à tout le monde d'une inclination de tête.
Chacun sortait; seules, les grandes entrées attendaient, pour sortir, que le roi se mit au lit. Le colonel des gardes prenait l'ordre, et, la prière étant faite, les aumôniers se retiraient. «Le roi, disait Saint-Simon, n'a manqué la messe qu'une fois dans sa vie, à l'armée, un jour de grande marche. Il a toujours fait maigre, à moins qu'il ne fût très malade. Il exigeait l'abstinence du carême; il se tenait très respectueusement à l'église, et trouvait fort mauvais s'il entendait parler à l'office divin.»
Il communiait en grand habit, en rabat, en manteau, et la collier de l'ordre à son cou. Il disait son chapelet à la messe, et toujours à genoux. Les jours ordinaires, il portait un habit de couleur brune, orné d'une légère broderie, et des pierreries à ses souliers seulement. Rien n'était pareil au soin, aux égards, à la politesse du roi pour ses hôtes de Marly ou de Fontainebleau.
Mais, dans les dernières années, chacun portait impatiemment la fin d'un si long règne. Le palais de Versailles était las de ces longues cérémonies, toujours les mêmes. Paris finissait par ne plus supporter ce joug, que chaque jour rendait plus lourd. Les provinces étaient à bout de leurs sacrifices. L'oubli était général des merveilles dont s'honoraient les quarante premières années de ce grand règne. Il était temps enfin que le roi disparût et fit place au nouveau règne. Ainsi, dans les ardeurs de l'été brûlant, le laboureur invoque les rayons du soleil couchant. Juste à l'heure qu'elle avait désignée aux horloges de Versailles, la mort frappait à la porte même de la chambre royale, après avoir visité toutes les autres. A son tour, le roi est touché. Il comprend que son heure est venue. Il souffre; il est en proie à la fièvre ardente, et pourtant il travaille encore. Rien n'est changé: les tambours et les hautbois donnent sous les fenêtres l'aubade accoutumée; il dîne à son grand couvert, pendant que les vingt-quatre violons jouent leurs sarabandes dans l'antichambre.
En ce moment, le roi revoit d'un coup d'oeil toute sa vie; il serait volontiers son propre juge. A deux serviteurs qui pleurent au pied de son lit: «Pourquoi pleurez-vous? dit-il. Est-ce que vous pensiez que j'étais immortel?» C'est qu'en effet, dans ce palais de Versailles, chacun pensait que le grand roi ne pouvait pas mourir.
«Le samedi 31 août 1715 (c'est encore Saint-Simon qui parle, et nos lecteurs ne s'en plaindront pas), la nuit et la journée furent détestables. Il n'y eut que de courts et rares instants de connaissance. La gangrène avait gagné le genou et toute la cuisse. On lui donna du remède de feu abbé Aignau, que la duchesse du Maine avait envoyé proposer. Les médecins consentaient à tout, parce qu'il n'y avait plus d'espérance. A onze heures du soir, on le trouva si mal qu'on lui dit les prières des agonisants. L'appareil le rappela à lui. Il récita les prières d'une voix si forte, qu'elle se faisait entendre à travers celle du grand nombre d'ecclésiastiques et de tout ce qui était entré. A la fin des prières, il reconnut le cardinal de Rohan, et lui dit: «Ce sont là les dernières grâces de l'Église.» Ce fut le dernier homme à qui il parla. Il répéta plusieurs fois: «_Nunc et in hora mortis_;» puis dit: «O mon Dieu, venez à mon aide, hâtez-vous de me secourir!» Ce furent ses dernières paroles. Toute la nuit fut sans connaissance, et une longue agonie, qui finit le dimanche 1er septembre 1715, à huit heures un quart du matin, trois jours avant qu'il eût soixante-dix-sept ans accomplis, dans la soixante-douzième année de son règne.
«Il s'était marié à vingt-deux ans, en signant la fameuse paix des Pyrénées, en 1660. Il en avait vingt-trois quand la mort délivra la France du cardinal de Mazarin, et vingt-sept ans lorsqu'il perdit sa mère, on 1666. Il devint veuf à quarante-quatre ans en 1683, perdit Monsieur à soixante-trois ans, en 1701, et survécut à tous ses fils et petits-fils, excepté à son successeur, au roi d'Espagne et aux enfants de ce prince. L'Europe ne vit jamais un si long règne et un roi si âgé.
«Pour l'ouverture de son corps, qui fut faite par Maréchal, son premier chirurgien, avec l'assistance et les cérémonies accoutumées, on trouva toutes les parties de son corps si entières, si saines, et tout si parfaitement conformé, qu'on jugea qu'il aurait vécu plus d'un siècle sans les fautes des médecins, qui lui mirent la gangrène dans le sang. On lui trouva aussi la capacité de l'estomac et des intestins double au moins des hommes de sa taille, ce qui est fort extraordinaire, et ce qui était cause qu'il était si grand mangeur et si égal.
«Ce fut un prince à qui on ne peut refuser beaucoup de bon, même de grand, en qui on ne peut méconnaître plus de petit et de mauvais, duquel il n'est pas possible de discerner ce qui est de lui ou emprunté; et, dans l'un et dans l'autre, rien de plus rare que des écrivains qui en aient été bien informés, rien de plus difficile à rencontrer que des gens qui l'aient connu par eux-mêmes et par expérience, et qui soient capables d'en écrire, en même temps assez maîtres d'eux-mêmes pour en parler sans haine ou sans flatterie, et de n'en rien dire que par la vérité nue en bien et en mal.»
M. le duc de Saint-Simon, parlant de Louis XIV, après s'être si longtemps incliné sous sa loi souveraine, a manqué, sinon de respect, tout au moins d'indulgence. Il commence par refuser ce qu'il appelle un grand esprit à ce jeune roi de vingt-trois ans, qui grandit si vite et si bien, au milieu de tant de beaux génies, espoir de la guerre, honneur de la paix. Tant de grands poètes, de ministres habiles, de généraux aimés de la victoire. En même temps, les femmes les plus considérables par leurs grâces et par leur beauté, qui enseignèrent au jeune prince l'élégance et la politesse. Il était né avec la majesté, et pas un de ses sujets n'a jamais pensé qu'il pût être autre chose qu'un grand roi. Il le sentait lui-même; il comprenait les devoirs du règne. Il avait près de lui, pour lui enseigner le gouvernement, le grand ministre Colbert. A peine roi, il fut appelé hors de ses frontières par des guerres nationales; il agrandit la France; il fit sentir l'autorité française en Italie, en Allemagne, en Espagne, et de très bonne heure il habitua l'Europe à dire tout simplement: _le roi!_ sans ajouter: le roi de France. _Le roi est mort!_ retentit dans le monde entier.
En même temps, que de chefs-d'oeuvre éclos à l'ombre éclatante de ce grand trône! Il avait Molière à ses ordres; Racine, initié dans les passions de sa jeunesse, les transportait sur le théâtre. Il y eut dans le jardin de Versailles de telles fêtes, que la poésie en devait garder le souvenir. Des paroles furent prononcées, dans cette chapelle de Versailles, d'une solennité si grande, que l'écho doit s'en prolonger jusqu'à la fin des siècles: le sermon sur _le petit nombre des élus_, par exemple. Adoré des uns, redouté de tous, admiré du grand nombre, il était le maître, il était l'arbitre, et pas un sujet qui refusât de donner pour le roi sa vie et sa fortune. Il ne voyait qu'obéissance autour de son trône: obéissance de son frère, obéissance de son fils unique, obéissance des princes de la maison de Condé, obéissance de la ville et de la cour, des Parlements, des provinces, avec tant de dignité qui ne l'a pas quitté un seul jour, non pas même à son agonie. Et quand il fut au cercueil, ses serviteurs les plus proches s'étonnèrent qu'il n'eût que la taille ordinaire des hommes, pas un n'ayant osé le regarder face à face.
Il faisait toute chose; il était le commencement et la fin de toutes les fortunes de son siècle. Il tenait les maréchaux de France sous sa dépendance immédiate, et de son cabinet il leur envoyait le plan de leurs campagnes tracé de sa main. En même temps, plus de seigneurie et plus de seigneurs; Richelieu avait abattu les têtes les plus hautes, et, désormais, qui voulait vivre accourait à Versailles, trop heureux quand le roi lui accordait un coup d'oeil, et lui faisait donner le bougeoir, lorsqu'au sortir de sa prière il désignait le courtisan favorisé qui le devait accompagner jusqu'au seuil de sa chambre.
Il voulait être accompagné et suivi partout: à Meudon, à Versailles, à Marly, à Fontainebleau, demandant pour quel motif celui-ci s'était absenté la veille, et bien persuadé qu'un homme était mort, qui ne l'avait pas salué depuis huit jours. Pas de secrets pour le roi; il voulait tout savoir, il savait tout. Des gens à lui violaient le secret des lettres, et lui rapportaient les mystères les plus cachés de chaque famille. Il savait la valeur de son sourire, et le prix de son moindre regard. Telle était sa politesse, qu'il levait son chapeau pour toutes les femmes, les connues, les inconnues. Chacun s'extasiait devant ses révérences. Il avait inventé cette définition: que _l'exactitude était la politesse des rois_. Exact jusqu'à la minutie, il disait une fois: _J'ai pensé attendre!_
Enfin, si profonds étaient les respects dont on l'entourait, qu'ayant envoyé une lettre au duc de Montbazon, gouverneur de Paris, par l'un de ses valets de pied, M. le duc de Montbazon fit dîner ce valet à sa table, et le reconduisit jusqu'au milieu de sa cour. Quoi de plus juste? Il était venu de la part du roi! En revanche, il était toujours à sa tâche, et sans un instant de répit, dans la décence et dans la grandeur. Superbe à pied, à cheval, en carrosse, à la promenade, au repos. Très habile à conduire, en ses jardins, quatre petits chevaux vifs comme la poudre. Ami du luxe, amoureux de magnificence, il ne savait pas le nombre de ses maisons, de ses pavillons, de ses forêts bien percées pour la chasse à courre. Il ne connaissait pas d'obstacles, et s'il fallait tyranniser la nature, il y mettait une constance impitoyable, abaissant la montagne, aplanissant le vallon, cherchant les eaux absentes à main armée, et ce fut ainsi qu'il éleva Versailles, _ce favori sans mérite_, dont il fit le rendez-vous universel de toutes les grandeurs du grand siècle. Versailles finit par l'emporter sur toutes les maisons d'alentour.
Avec Mme de Maintenon reparut l'ordre, oublié si longtemps dans les transports de la jeunesse. Il redevint tout à fait le roi. Accablé au dehors par des ennemis irrités qui le croyaient perdu sans ressources, le roi résista par sa propre force. Accablé chez lui par des malheurs incomparables, avec tant de soupçons de crime et de poison, il se montra si fièrement au-dessus de son malheur, qu'il finit par arracher la pitié de l'Europe, épouvantée à l'aspect de tant d'humiliations, et de cette fin misérable d'un règne éclatant entre tous les règnes. Il disait en ses derniers moments: _Quand j'étais roi!_ Mais à son accent on comprenait qu'il était resté le roi!
Ce grand courage, on l'a vu, l'a soutenu jusqu'à la fin; ajoutez la confiance en Dieu. Plus il s'humiliait sous la main puissante, et plus il se relevait plein de confiance dans le Dieu qui pardonne. Il se confessa publiquement d'avoir trop aimé la guerre. Il parla comme un père et comme un roi au pauvre enfant qui devait porter sa lourde couronne, et voilà par quelles vertus ce grand roi, le plus grand du monde, après tant de justes et violentes attaques, et tant d'accusations sans rémission, a fini par sauver sa gloire.
La Révolution même, qui le devait arracher de ces caveaux du monastère de Saint-Denis, où reposaient tant de monarques ses aïeux, ne devait pas enlever à Louis XIV la place à part qu'il tient justement dans l'histoire des grands rois.
LE POÈTE EN VOYAGE