‹ Contes pour les bibliophilesChapitre 31 sur 34 · V

V

--Mais, dites-moi, cher comte, s'écria, à la fin de ce récit, lord L***, il me semble que le très prudent docteur Eobanus Bolgnuth a dû consigner dans ses notes, en homme méthodique, les formules précises de son procédé d'embaumement; car, après avoir traîné au fond des crédences et dans les caves des brocanteurs, cette tête de Bernard d'Harcourt est vraiment surprenante de conservation, je dirais presque de fraîcheur, si je ne craignais d'être irrespectueux; cela nous touche peut-être davantage que son système spécial de trépan, qui ne saurait être à la hauteur des vilebrequins de notre chirurgie moderne.

--Son procédé de dessiccation... en effet, je crois m'en souvenir, car il m'a frappé, reprit notre amphitryon; il consiste, si ma mémoire est exacte, dans un lavage à l'eau, après évacuation de la matière cérébrale et des lobes des yeux, et dans un bain constant de sublimé corrosif pendant plusieurs semaines, après quoi interviennent l'alun et le tannin qui achèvent de rendre la peau imputrescible et la garantissent des insectes et des vers.

--N'aviez-vous rien fait, demandai-je à mon tour, pour restituer aux arrière-neveux du comte Bernard d'Harcourt cette tête de héros si providentiellement retrouvée, car il existe encore, vous le savez sans doute, de nombreux d'Harcourt en France, dont quelques-uns ont été mis en vue durant ces dernières années?

--Je me suis informé, croyez-le, car je ne me considérais point comme possesseur définitif de cette relique, dont de proches descendants pouvaient légitimement s'enorgueillir et qu'ils n'auraient point manqué d'enfermer dans un pieux tabernacle; je fis donc copier avec soin par mon secrétaire les papiers si curieusement documentés du médecin Eobanus Bolgnuth, et j'écrivis personnellement une longue lettre au chef actuel de la famille d'Harcourt, le mettant au fait de ma singulière trouvaille... mais... j'attends encore la réponse.--Peut-être la bizarrerie de l'aventure fit-elle douter du sérieux de ma missive; peut-être y eut-il négligence, en tout cas je ne recueillis de ma tentative que du silence.

Si la chose vous intéressait particulièrement, ajouta aimablement le comte W***, en se tournant vers moi, si cette triste épave de l'un de vos vaillants compatriotes pouvait, à un titre quelconque d'artiste ou de croyant, vous séduire, soit pour la conserver chez vous, soit pour en faire don à quelque musée de Paris, vous n'avez qu'un mot à dire, et bien volontiers je vous remettrai ce crâne trépané et tous les papiers dont je viens de vous fournir le résumé. Après deux cent trente-six ans d'exil sur la terre étrangère, j'estime que votre ancêtre aurait quelque droit à être définitivement hospitalisé sur le sol natal.--N'est-ce pas votre avis?

[Illustration]

--Mon Dieu, cher comte, vous êtes l'amabilité, la courtoisie même, et j'apprécie votre généreuse proposition; mais il n'y a rien de plus encombrant que les morts, rien de plus difficile à caser, et je sais ce qu'il me faudrait de démarches pénibles et réitérées pour ne pas réussir à faire admettre cette superbe figure de guerrier dans le plus modeste de nos Panthéons. La famille, vous avez pu vous en convaincre, a fait la sourde oreille, nos gouvernants feraient de même, et je craindrais de ne pouvoir forcer la porte de nos musées ou de nos nécropoles. Resterait donc le souci de conserver à la maison, à titre de bibelot historique, cette mâle tête d'assaillant, et ici, je vous l'avoue, je ne serais pas assuré de ma propre sensibilité.--Je suis un solitaire, et, comme beaucoup de solitaires, très accessible aux idées du surnaturel; je ne crois réellement ni aux esprits, ni aux revenants, ni aux manifestations de l'autre monde; mais il ne me déplaît pas de m'envelopper l'âme d'une chemise de mystère et de rechercher des phénomènes d'outre-vie; les ténèbres, le silence, les bruits incertains éveillent en moi des frissons d'inconnu dans lesquels je me complais, parce qu'ils agitent en mon être des sensations dramatiques que je ne saurais formuler; Des _que sais-je?_ et des _peut-être!_ troublent mon incrédulité et je reste délicieusement vibrant aux inquiétudes de la nuit, au murmure du vent, au craquement des meubles parce que je les sais sans cause anormale.--Si je possédais chez moi, dans un coffret de cèdre ou dans le coin d'un meuble, la belle tête momifiée de Bernard d'Harcourt, je ne vivrais plus dans le dilettantisme du mystère; j'attribuerais à l'influence du mort tous les menus événements qui peuplent ma vie contemplative, et je ne saurais comment me défaire de cet hôte gênant.

Je ne vous demanderai donc pas, dis-je en terminant, un inutile sacrifice, mais à titre de souvenir et sachant qu'entre autres talents vous possédez l'art de faire exécuter d'admirables reproductions solaires, il me sera très agréable de tenir de votre bonne grâce deux belles photographies de cet obscur vaincu de la guerre de Trente ans.--Est-ce dit?

--C'est dit;--comptez sur moi, répondit le comte, je n'insisterai pas davantage.

· · ·

Le lendemain, à mon hôtel, le comte W*** me faisait remettre deux photographies du sinistre décapité, l'une de profil, l'autre de face, et je traînai ces poignantes images tout le long d'un voyage en Orient et en Palestine.

Il y a de cela nombre d'années déjà.--C'est en recherchant il y a peu jours, au fond d'un carton d'épreuves d'eaux-fortes, des documents indispensables à un travail urgent, que ces macabres photographies m'apparurent et que, me remémorant l'aventure invraisemblable que nous conta naguère le grand seigneur viennois, il me prit fantaisie d'écrire le récit qu'on vient de lire. L'authentique figure ici reproduite dans le texte est celle du comte Bernard d'Harcourt, gentilhomme normand, blessé mortellement à la bataille de Nördlingen, puis décapité et précieusement embaumé par les soins du docteur Eobanus Bolgnuth de Nuremberg.

La tête originale a dû, je le suppose, demeurer à Vienne, dans le cabinet d'antiquité du comte W***..., dont la maison est d'origine polonaise. Les modernes d'Harcourt pourraient peut-être encore la réclamer et l'obtenir aujourd'hui.

LA MOMIE FATALE

Nos histoires se suivent et ne se ressemblent pas; toutefois, celle-ci se trouve en quelque sorte directement liée à la précédente par l'origine et par la filiation des faits qui m'amenèrent à l'entendre exposer en toute simplicité quelques années plus tard.

Parmi les convives rencontrés au dîner de Vienne, dont il est question plus haut, se trouvait,--l'ai-je dit?--lord L***, qui venait de quitter la vice-royauté des Indes pour voyager en Europe.

Le hasard fit que lord L***, envoyé en qualité d'Ambassadeur d'Angleterre à Paris, devint pour moi un des compagnons les plus chers de ces heures de loisir qu'il est si exquis de consacrer à l'amitié bavarde, à la causerie intellectuelle et intime, plutôt que de les gaspiller dans ces médiocres et vides soirées de réception où l'on ne recueille que la fausse monnaie des grimaces et la banalité des phrases de politesse.

[Illustration: LE MANUSCRIT DE LA MOMIE (L'une des peintures du second coffre)]

Lord L*** était mieux qu'un diplomate habile, discuté et discutable; il se sentait au-dessus des finesses de la politique internationale, et son esprit de dilettante n'était sensible qu'à la beauté des formes et des idées. Volontiers paradoxal, lettré comme le sont ses compatriotes quand ils ont passé par Oxford ou Cambridge et voyagé aux quatre coins du monde, il avait vu et lu immensément, et sa mémoire était prodigieuse, bien qu'il fût beau buveur et abusât fréquemment de tous ces excitants que Baudelaire nommait: _les Paradis artificiels_.

[Illustration]

Un des plaisirs de ce singulier ambassadeur, qui fuyait le plus possible les contacts du monde officiel, était de s'entourer de quelques artistes ou littérateurs dont la cérébralité lui convenait et d'improviser des dîners d'été sans grand cérémonial dans les jardins de son palais du faubourg Saint-Honoré. Là, cet homme, généralement sombre et taciturne, s'éveillait, devenait humoriste et brillant conteur, et il n'est point un de ceux qui, l'ayant approché dans ces circonstances, n'ait conservé de cet esprit distingué et rare le plus intense souvenir.

Ce qui m'avait frappé particulièrement en lui, c'était son fatalisme, ses croyances au surnaturel, ses goûts mystérieux pour l'occultisme et ses théories sur l'irresponsabilité des êtres ici-bas. Nous connaissons, disait-il, les effets de bien des causes, mais nous ignorons souvent les causes de la plupart des effets; nous suivons tous une destinée toute tracée, dont nous ne pouvons nous éloigner; la vie est un purgatoire sinon un enfer où nous purgeons la condamnation de fautes commises en des périodes antérieures dont nous n'avons plus ni la notion ni le souvenir; la lutte généralement est vaine, nous sommes les forçats d'un bagne où la seule porte de sortie est celle de la mort, et, comme disait Proudhon, la fatalité est l'ordre absolu, la loi, le code, le _fatum_ de la constitution de l'univers.

· · ·

Un soir d'août 1888, nous dînions en tête à tête sur la terrasse en plein air, débarrassés de l'énervante observation des laquais gourmés en faction près de la table; je me plus à rappeler au cher lord les conditions de notre première rencontre à Vienne chez W***, le comte antiquaire, et j'évoquai le souvenir de cette terrible tête de momie dont notre hôte nous avait narré l'histoire vraiment intéressante.

--Savez-vous, me dit-il, que j'y ai beaucoup pensé, à ce Bernard d'Harcourt, et que la vision de ce crâne tailladé, de cette hardiesse dans la mort m'a souvent hanté depuis cette visite à Herrengasse? Je n'aurais pas, je vous l'avoue, le courage du comte et n'aimerais pas posséder chez moi cette terrible dépouille.

Il y eut un silence.--A quelques centaines de mètres devant nous, au delà des jardins, les cafés-concerts des Champs-Élysées nous envoyaient les refrains canailles et les joyeux et vulgaires éclats de leurs orchestres. Tous deux nous pensions au décapité dont je venais tout à coup de rafraîchir le cliché sur le gélatino-bromure de notre cervelle.

Je repris:

--Eh bien, mon cher ami, j'ai failli accepter, après l'avoir tout d'abord refusé, le cadeau que le comte désirait me faire de cette tête troublante; sa possession m'attirait et m'effrayait à la fois; j'éprouvais à sa pensée une sensation morale de vertige faite de désir et de peur, et chaque fois que je voyais l'image photographique du masque tragique et superbe, je songeais à écrire à Vienne pour en réclamer l'envoi. Peu après mon retour à Paris, je fus vraiment malade du fait de cette lutte constante entre le vouloir et la crainte de posséder. Ce qui me mit à la raison fut une lecture d'article d'un bizarre écrivain allemand, dont j'ai oublié le nom, et qui essayait de démontrer la sorte de fatalité et d'envoûtement que l'intimité entre les vivants et les morts, j'entends de cohabitation, peut exercer sur l'homme assez téméraire pour faire de son logis une sépulture profane de tout ou d'une partie d'un corps défunt. Vous allez peut-être taxer cette opinion de folle, mais qui pourrait affirmer que les morts n'ont pas ce que les Égyptiens nommaient _ka_, c'est-à-dire un _double_, un second exemplaire du corps presque éthéré, quelque chose approchant de ce que les Indous nomment le corps astral, et, alors, jugez de l'imprudence qu'il y a de s'attirer ainsi, sans raison chez soi, une personnalité invisible, peut-être hostile, absorbante et dominatrice...

--Non, non, répondit lentement le lord rêveur,--_lord Dreamer_, comme je me plaisais à le nommer souvent,--non, mon ami, cette théorie n'est point folle, et vous serez encore plus frappé de la possibilité de la soutenir quand vous saurez que notre aimable hôte de Vienne, le comte W***, est mort il y a quelques mois à peine, chez lui, auprès de la néfaste tête de Bernard d'Harcourt dans des conditions particulièrement mystérieuses, frappé au front d'une balle de revolver, sans qu'on ait jamais pu déterminer s'il y avait meurtre ou suicide.

Si je crois aussi fermement aux lois inconnues du surnaturel, c'est que bien des événements dans ma vie cosmopolite m'en ont fait comprendre la marche fatale et la puissance indiscutable, et, tenez, pour ne point trop vous laisser l'impression de la triste nouvelle dramatique que je viens de vous apprendre et qui, je le vois, vous trouble à l'excès, permettez-moi de vous faire le récit d'une aventure dans laquelle une momie d'Égypte joue un rôle non moins terrible et non moins meurtrier; j'ai connu la victime, et tout Londres, tant au British Museum que dans le monde du journalisme, pourra vous certifier l'absolue authenticité des faits que je vais avancer.

[Illustration]