Chapitre 1
CONTES POUR LES PETITS GARÇONS
5e SÉRIE PETIT IN-19.
[Illustration]
CONTES POUR LES PETITS GARÇONS
PAR SCHMIDT.
1885
LIMOGES EUGÈNE ARDANT ET Cie, ÉDITEURS
CONTES POUR LES PETITS GARÇONS.
DIEU.
M. Leblond était un négociant que son commerce avait obligé à faire un long voyage en Amérique. Sa femme était restée en France avec deux petits garçons, l'un qui n'avait que quelques mois, et l'autre âgé d'un an de plus. L'absence du père dura plus de cinq ans.
Un matin que madame Leblond venait de faire faire à ses enfants leurs prières, elle entendit l'aîné qui disait au plus jeune:--Ça m'ennuie de prier le bon Dieu et de le remercier; le vois-je? me donne-t-il quelque chose? La mère fut profondément affligée de ce propos impie; elle allait appeler l'enfant pour le réprimander et lui faire une instruction, lorsqu'on apporta une caisse que son mari lui envoyait. Les enfants accoururent et ils virent qu'il y avait dans la caisse de belles étoffes pour leur faire des habits ainsi qu'à leur mère, des confitures d'ananas, d'autres sucreries d'Amérique, enfin de l'argent pour acheter tout ce qui était nécessaire aux besoins de la famille. Il y avait aussi une lettre dont la mère lut à ces fils ce passage: «Dis à mes chers enfants qu'ils soient toujours bons et sages, nous serons bientôt réunis. Quand ils pourront être auprès de moi, je leur ferai des présents bien plus beaux que ceux contenus dans la caisse.» Adolphe, dit la mère à son fils aîné, crois-tu que ton père existe? tu ne l'a jamais vu.--Oh! maman, j'en suis bien sûr: d'abord vous m'en parlez toujours, et puis voilà des cadeaux qu'il nous envoie, sans compter les belles promesses qu'il nous fait dans sa lettre.--Bien, mon fils; mais comment doutes-tu de l'existence de Dieu? je t'en parle tous les jours, la lumière du soleil, les fruits, les fleurs, tout ce qu'il y a de bon et de beau sur la terre, sont des présents qu'il fait à chaque instant à toi et à tous les hommes. Le saint Evangile est un écrit qu'il a dicté lui-même, et par lequel il nous promet à tous un bonheur éternel si nous lui témoignons notre reconnaissance par une bonne conduite: tu vois bien que tu as les mêmes motifs de croire à l'existence du bon Dieu que de croire à l'existence de ton père.
LA PLUIE.
Un marchand, parti de bon matin, se rendait à la ville voisine. Il était à cheval et avait une valise remplie d'or et d'argent, car il voulait faire de grands achats. Il tombait une pluie violente, et l'eau ruisselait sur les vêtements du pauvre homme.--En vérité, disait-il, Dieu, qui fait tomber la pluie quand il veut, aurait bien pu attendre jusqu'à ce soir!
La pluie cessa et le marchand arriva sur le bord d'un grand bois qu'il lui fallut traverser. Quand il fut au milieu, il vit paraître deux voleurs qui lui crièrent d'arrêter, et comme le marchand se sauvait de toute la vitesse de son cheval, chacun d'eux voulut lui tirer un coup de fusil, mais la longue pluie avait mouillé la poudre des voleurs, et leurs fusils ne partirent pas.
Quand le marchand fut sorti du bois, il éleva les mains au ciel et dit:--O Jésus, mon Dieu, j'ai murmuré contre vous et contre la pluie qu'il vous plaisait d'envoyer, parce qu'elle m'incommodait dans mon voyage. Cependant, cette pluie était un bienfait. Si le temps eût été sec et beau, la poudre des voleurs se fut enflammée, ils m'eussent tué et volé. Pardonnez-moi mon offense, ô mon Dieu! à l'avenir je me soumettrai respectueusement à votre sage volonté.
LA SOURCE.
Le petit Guillaume était plein de fougue et d'impétuosité; quelque chose qu'il fit, il s'y livrait avec trop d'ardeur. Parfois il travaillait avec tant d'acharnement qu'il se rendait malade. Dans ses jeux il mettait tant de vivacité et d'abandon que souvent il se faisait des blessures dangereuses. Un jour que, dans l'été il courait après des papillons, il se livra avec emportement à ce plaisir, et se mit tout en nage et hors d'haleine. Mourant de soif, il rencontra une belle source dont l'eau claire comme le cristal, et froide comme la glace, coulait à l'ombre d'un bocage. Guillaume se précipita vers cette eau et en but à longs traits: à peine eut-il commis cette imprudence qu'il se sentit malade et ne put qu'à grand'peine retourner chez son père; on le mit au lit, il fut pris d'une fièvre dangereuse, et sa vie fut en danger.
--Ah! mon père, disait-il un jour, qui eût pensé que cette belle source contînt un poison si dangereux? que les apparences sont trompeuses.--Tu accuses à tort la source, répondit le père; c'est elle qui fournit le ruisseau dont nous buvons l'eau chaque jour, jamais elle ne nous a nui; mais toi, tu l'as rendue malfaisante en la prenant la plus fraîche possible, au moment où ton corps était tout bouillant de chaleur; c'est ton imprudence qui a fait un poison de cette eau salutaire: n'oublie pas que l'excès corrompt les meilleures choses.
LES POMMES.
Tous les vices se tiennent par la main, la gourmandise mène le vol. Philibert était un petit gourmand: de la fenêtre de sa chambre, il voyait de belles pommes dans un jardin près de là, Il succomba à la tentation que l'aspect de ce fruit lui faisait éprouver, et de grand matin il chercha à pénétrer dans le jardin où se trouvait l'objet de sa convoitise. Il découvrit à la haie qui en formait la clôture un petit trou qu'il parvint à agrandir, et y passa avec grande peine en s'égratignant les mains et en salissant ses vêtements. Il arriva enfin auprès du pommier et se hâta de remplir de plus beaux fruits les poches de son habit. Au moment où il allait partir, il vit arriver le maître du jardin, qui se mit à sa poursuite. Comme Philibert courait bien, il parvint à temps au trou de la haie, engagea promptement sa tête et ses épaules; mais, comme l'espace était juste, les poches gonflées de pommes ne purent passer, et le retinrent comme dans un piége.
Le maître du jardin arriva, et après avoir ri de grand coeur de l'aventure singulière, il reprit ses pommes, fustigea le voleur et lui dit:--C'est la chose même que tu as volée qui est cause que tu es puni pour ton vol.