Chapitre 2
J’en étais là de l’Histoire de la Fleur jaune et du Hussard de la mort,et j’allais raconter comment Crispinus, le gardien des trésors enfouis par les avares, était apparu à mon ami Sathaniel sous la physionomie d’un lézard vert, lorsqu’en secouant les cendres de ma pipe… j’aperçus en face de moi, sur la pierre de l’âtre, devinez qui ?…
Crispinus lui-même !…
Vous savez que la forme ordinaire de Crispinus est celle d’un lapin blanc. Il était assis au milieu des ténèbres. À sa gauche, dans l’ombre, traînaient un balai, une grande pelle et cinq ou six copeaux roulés en tire-bouchon. Son silence était profond, il me regardait de ses grands yeux avec une attention singulière… ses longues oreilles s’élevaient et s’abaissaient tour à tour.
Figurez-vous ma stupeur.
Je me dis aussitôt que Crispinus venait pour m’empêcher de révéler au monde ce que Sathaniel m’avait raconté de sa malice vraiment diabolique, et j’avoue que cette idée me donna le frisson.
Vous ne sauriez imaginer l’intelligence extraordinaire empreinte dans le regard du follet. Je ne crois pas qu’aucun regard humain possède une telle pénétration… une finesse aussi subtile.
Évidemment il cherchait à me juger, à me connaître, à saisir mon côté faible.
Tantôt il m’envisageait de face… alors sa tête étroite et haute ressemblait au front d’un diablotin surmonté de ses cornes… Tantôt il m’observait d’un seul œil… alors son profil avait un air surprenant de bonhomie. Mais je devinais sa ruse.
Parfois il passait rapidement ses pattes sur ses moustaches, comme font les lapins, pour me donner le change.
Moi, je restais immobile et je le regardais, non sans appréhension, mais bien résolu de lui résister s’il osait m’attaquer ouvertement.
« Follet, me disais-je, tu as beau faire, tu ne m’empêcheras pas de révéler au monde, les choses que Sathaniel m’a dites sur ton compte… Parce que d’autres tremblent et recommandent leur âme à Dieu, rien qu’à voir tes yeux rouges… tu penses me faire peur. Détrompe-toi… Théodore connaît son devoir, et tous les follets du monde ne l’empêcheront pas d’aller jusqu’au bout. Tu as beau tourner la tête et secouer les oreilles, c’est comme cela ! Oh ! tu n’attireras plus personne dans l’abîme, avec tes histoires de trésors enfouis au fond des vieilles citernes… C’est moi qui t’en réponds ! »
L’ombre qui l’entourait favorisait encore sa tactique ; en s’agitant au milieu des ténèbres, il espérait me fasciner, mais grâce au ciel j’étais sur mes gardes.
Malheureusement, à force de le regarder, mes yeux devinrent troubles, il me fallut chercher mon mouchoir pour les essuyer.
Crispinus, qui n’attendait qu’une seconde de distraction, se mit à galoper vers moi, la tête basse, le dos en l’air et la queue en trompette. J’entendis son trot rapide, et comme je ne prévoyais pas cette attaque audacieuse, je bondis de ma place en jetant un cri terrible… La chaise fut renversée… la chandelle roula sur la table, mais elle ne s’éteignit pas tout à fait. Je venais de la relever et je l’agitais avec une angoisse inexprimable pour la rallumer quand Grédel, en jupe de nuit, apparut sur le seuil en fourrant sous sa cornette les longues mèches de ses cheveux gris.
À la vue de cette bonne grosse figure, mon cœur s’épanouit.
— Mon Dieu, monsieur, dit-elle, que se passe-t-il donc ?
— C’est le follet Crispinus, lui répondis-je tout en sueur.
— Le follet ?… Allons donc !… vous avez bien sûr vidé la cruche.
Cette réflexion me surprit… Je jetai un coup d’œil sur la table, et je vis qu’effectivement la cruche était vide !
« Tiens, me dis-je, c’est drôle !… »
Et je regardais Grédel d’un air stupéfait… quand Crispinus bondit tout à coup entre mes jambes, et disparut sous le four comme une flèche.
— Eh ! le voilà, m’écriai-je, le voilà qui se cache dans le cendrier !…
Mais Grédel, loin de s’effrayer, plongea le bras dans le trou jusqu’à l’épaule, et saisit le follet par les oreilles, puis me le montrant d’un air vainqueur :
— Eh ! eh ! mon lapin, fit-elle, tandis que ses grosses dents jaunes, larges comme des touches de piano, apparaissaient derrière un immense éclat de rire… Je l’ai acheté pour votre fête… nous le mettrons à la broche demain… ah ! ah ! ah !
Cette explication ne me parut pas naturelle. Je me rappelai que Hazelnoss, dans sa Démonologie comparée,affirme avoir vu un kobold, serré de près, se transformer subitement en matou noir, et je ne doutai pas que Crispinus n’eût suivi la même tactique : se voyant sur le point d’être pris, il avait endossé la physionomie débonnaire d’un lapin véritable. Cela me parut même hors de doute. Seulement, dans la crainte d’effrayer Grédel, je n’en voulus rien dire, et je fis semblant de rire de ma propre terreur.
Du reste, l’empressement de ma vieille servante à venir à mon secours m’avait ému. Je lui dis combien son cadeau m’avait fait de plaisir, et je l’embrassai sur les deux joues, puis elle remonta se coucher.
Quand elle fut sortie, je voulus reprendre la suite de l’Histoire merveilleuse de la Fleur jaune et du Hussard de la mort,mais l’inspiration était partie : l’oiseau bleu s’était envolé !
J’eus beau faire, je finis par m’endormir en face de ma chandelle, le nez sur la table et la plume à la main.
Lecteur, pardonne au courage malheureux !
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