Chapitre 13 Et cette fois-là, le fleuve aurait coulé « en montant »
Louis Fréchette, poète couronné, mais conteur nu-tête en présence de l’Éternel – et dont la bonne franquette, quand il racontait une bonne blague, lui vaudra de survivre – mettait généralement les lecteurs de ses contes en appétit, au moyen de préambules qui se prêtaient à toutes les invraisemblances.
« C’était dans le temps », écrivait-il, afin de fixer l’époque de son conte, « où le fleuve Saint-Laurent coulait en remontant ».
Et si le personnage du conte, pour justifier une intrigue par trop corsée, dépassait les limites convenues de la lucidité, notre conteur national s’en tirait par ces mots d’usage :
« Excusez-la, c’est une forçante. »
Louis Fréchette, le meilleur conteur après Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles (on le croit du moins à Saint-Ours et peut-être ailleurs), n’était sans doute pas l’auteur de ces formules de politesse. Mais il s’en servait à bon escient et ce lui est une bonne excuse. Un trou, une cheville, n’est-ce pas ?
Ce cher Fréchette savait-il, lorsqu’il empruntait ainsi à l’usage des bons conteurs, qu’il pût, un jour, se trouver une époque où le fleuve se surprît à couler véritablement en remontant, et sans changer de cours, ni causer d’inondation ?
Je n’étais pas sur le fleuve, au moment où il aurait fallu ramer à rebours afin de se rendre en aval, et nulle marée improvisée, sur la grève, n’avait mouillé mes pieds.
Je tiens plutôt ce récit d’un témoin dont les pieds n’étaient pourtant pas mouillés, quand il s’est rendu compte de cette invraisemblance. Si le conteur Fréchette eût été là, jamais il n’aurait, par la suite, utilisé la formule de politesse en usage dans nos bonnes familles : « Excusez-la, c’est une forçante. »
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Cette fois-là, où le fleuve Saint-Laurent avait coulé en montant, John Sullivan, le seul témoin de l’événement, avait quitté la rive de l’Hudson, près de New York, pour se rendre en yacht à Québec par le lac Champlain et le Richelieu.
Cette randonnée de vacances était fort en vogue avant la guerre. Je l’ai moi-même accomplie en canoë, de Montréal à New York. Je dois vous dire qu’à cette époque j’avais encore des bras et que mes vacances duraient toute la belle saison.
À deux, comme le voyage était agréable. Souvent, après un arrêt à Sorel, où nous faisions notre plein de whisky blanc, le bon village de Saint-Ours, en amont, nous confondait avec des sauvages. Je parle, naturellement, de notre teint bronzé par le soleil. Je dirai même, en passant, que c’est au cours d’un de ces voyages que j’ai eu l’honneur, à Saint-Ours, de faire la connaissance du fameux Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles.
Le lendemain, comme nous remettions la pince de notre canoë en plein courant, une bonne partie de la population de Saint-Ours, heureuse de notre manœuvre, s’était assemblée sur la grève. Je dois dire que nous avions encore le pied marin et des feuilles de tabac piquées dans les cheveux.
Le Newyorkais John Sullivan, qui descendait, quelques années plus tard, le Richelieu en yacht, avait-il à son tour connu, en route vers Québec, le Joë Folcu de Saint-Ours, ou tout simplement des bons chantiers maritimes de Sorel, quatre lieues plus loin ?
L’histoire ne le dit pas, et Joë Folcu ne s’en vante peut-être pas, mais lorsque le yachtman américain dépassa la pointe de Sorel, il devait avoir l’air quelque peu sauvage.
De toute façon, un matin que je me promenais sur la jetée du bassin Victoria, avec l’église de Notre-Dame-de-Bon-Secours à ma gauche, et les courants Sainte-Marie à ma droite, un commis du service des signaux, installé dans une cabane de bois, sur le bord du quai, m’avait invité à le remplacer au téléphone.
Le pauvre diable, mal initié au slang américain, ne pouvait comprendre l’information que lui demandait, d’un hôtel de Montréal, un certain Newyorkais du nom de John Sullivan.
Le liseur des contes de La Patrie a sûrement compris qu’il s’agissait ici de mon yachtman, le navigateur du Richelieu qui s’était proposé la ville de Québec comme objectif de son voyage.
Que faisait-il à Montréal ? Avait-il laissé son yacht dans le bassin Louise de Québec, à l’abri des marées, pour compléter ses vacances à Montréal ? Un peu de chemin de fer, après une randonnée de plusieurs jours en yacht, n’avait rien d’absolument désespéré.
Ce raisonnement, je me le suis posé après avoir renseigné mon voyageur en goguette.
Mais, somme toute, que demandait-il, par téléphone, que le commis fédéral ne réussissait pas à comprendre ? C’était assez simple pour celui qui connaît bien le slang.
Monsieur s’inquiétait, tout simplement, de la marée… Arrivé la veille à Montréal, il avait amarré son yacht dans le bassin même de Victoria, et, se croyant à Québec, les changements de niveau dans le fleuve s’étaient posés en problème à son esprit, dès le réveil, dans un hôtel de la rue Windsor.
Le pauvre diable, après un arrêt à Saint-Ours, chez Joë Folcu, ou dans les chantiers de Sorel, avait remonté le fleuve Saint-Laurent avec l’intention bien arrêtée de se rendre à Québec, port de marée et d’inquiétudes pour les marins d’eau douce en vacances.
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Mais oui, ce cher Louis Fréchette ne savait dire si vrai. Cette histoire s’était passée à l’époque bien heureuse où le Saint-Laurent, pour une fois, avait coulé en « remontant ».
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