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Chapitre 15 Sautes d’humeur qui s’inscrivent sur les semelles

Lorsque Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, remplaça le cordonnier, subitement atteint de maladie dans sa boutique, on aurait dû lui donner le conseil bien latin de « Cordonnier, tiens-t’en à la chaussure ». Mais allez donc exiger d’une commère qu’elle se taise ?

La chaussure ! En voilà un beau sujet pour le psychologue-né qu’était Joë Folcu. Vous savez que l’on peut juger d’un homme par la façon, toute personnelle, qu’il a d’user ses semelles. Joë n’allait-il pas se trouver aux pieds des Saintoursois ? Et sans humilité de sa part, naturellement, puisque ceux-ci devaient se déchausser !

À Saint-Ours, tout citoyen qui tient à ses pieds, ou qui se respecte, se chausse, au choix, dans l’un des quatre magasins de marchandises générales, mais en revanche il se déchausse, par économie, chez un seul cordonnier. Mais oui, pour une fois, Joë Folcu allait, en retour, se mettre aux pieds des siens et, en définitive, juger de leur caractère et de leurs habitudes par leurs pieds.

Quels beaux jours pour Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles ! Sur le banc du cordonnier, parmi la confusion des bottines et des souliers, toutes semelles tournées vers le plafond, il se donnait l’impression de regarder le monde par-dessus. Si les trottoirs avaient des yeux, n’est-ce pas, que de discrétions devraient-ils faire foi ?

Mais Joë Folcu n’était pas discret. On en jugeait à la façon qu’il remettait à chacun sa paire de bottines et de souliers et sans jamais se tromper. Reconnaît-il tous les clients à leurs pieds ? La question se passe de commentaires. Il faut le voir à l’œuvre.

Depuis la décennie en cordonnerie que le marchand de tabac en feuilles a consacrée, il ne pourra plus être dupe des jupes longues et des raisons qui déterminent certaines femmes à ne pas suivre la mode convenue des robes écourtées.

— Examinez ses semelles et vous saurez que telle dame n’a point tort de dissimuler ses jambes cagneuses et arquées, suivant qu’elle use ses chaussures du côté des gros orteils ou des petits. La déviation des jambes ne commence pas toujours aux chevilles, mais souvent aux pieds mêmes des « mal-faites » du bas.

Joë est aussi en posture de savoir pourquoi certains fanfarons usent leurs talons plus rapidement que les autres et avec plus d’insistance. Tous n’ont pas adopté de marcher sur les talons afin de nuire aux fondements de qui les précèdent, sur les trottoirs de bois. Souvent il en est qui marchent sur les talons, à la maison même, et sur la recommandation de leur femme, tous les lundis matin, après le grand nettoyage des « prélarts ». Ceux-là ne sont que des lâches qui ne sauraient marcher autrement sous l’œil endiablé de ces dames.

Parlons maintenant de ceux qui usent leurs semelles avec symétrie. Il s’agit encore d’une manifestation de lâcheté. Ceux-là se frottent les pieds sur des « frotte-crotte » coupants que l’on dépose à leur égard sur les galeries et le seuil des portes de l’arrière. « Laisse ta boue à la porte ou déchausse-toi. »

Et c’est ainsi que ces petits messieurs laissent leur signature à l’entrée des portes, sur des rugs rugueux et une partie de leurs semelles.

Toujours selon les observations du marchand de tabac en feuilles, le Saintoursois qui userait plus avant sa semelle gauche que la droite souffrirait d’indécision dans ses résolutions. Comme toute personne bien née, il se met en marche résolument du pied gauche, mais sa jambe droite ne suit pas avec conviction. Elle traîne quelque peu et s’appuie avec mollesse contre la route ou dans les avenues du parterre. Cet homme est un hésitant, soit par esprit critique, mollesse ou la peur des conséquences. De toute façon, sa conscience n’est pas en paix et son voisinage n’est pas recommandable au cours d’une partie de cartes.

Joë Folcu a trouvé une formule toute personnelle pour nous entretenir des chaussures « craquantes ». Il est des jours, dit-il, où toutes les chaussures sont en émeute, surtout les lendemains de pluie, ce qui les rend bavardes (craquantes). Chacune d’elles a l’air d’entretenir sa comparse de quelques flaques inévitables qui procurent des rhumes sonores, ou des excréments qui résistent aux cirages.

Quelquefois le tempérament d’une personne se détermine aux soins qu’elle apporte à ses empeignes.  Surnommées, autrefois à Saint-Ours, le « cap », ces empeignes n’étaient rien autre chose que la partie de la chaussure située entre le cou-de-pied et l’extrémité du pied.

À l’époque où le « cap » était aussi bombé qu’une ampoule, il suffisait d’y appuyer le bout du pied pour le réduire à sa plus simple expression. En d’autres termes, se faire écraser le bout du pied se traduisait par « se faire aplanir le cap ». Et c’est alors que les tempéraments s’exprimaient de façons différentes.

Nous ne parlerons pas des cors et oignons que le « cap » abritait, mais sans les protéger. Souvent, et pour cause, la douleur s’exprimait par un juron de provenance inconnue.

Pour en revenir au malheureux qui se faisait « écraser » le « cap », on a vu des tempéraments scrupuleux qui se déchaussaient pour rétablir « son cap » d’un coup de doigt introduit à l’intérieur de la chaussure.

Sans trop insister sur l’impatience des victimes des « caps », Joë Folcu a constaté, par l’état des bouts de certaines chaussures, que des personnes prévoyantes, lassées de se déchausser à chaque « écrasement » des « caps », se les « écrasaient » elles-mêmes, tous les matins, avant de se rendre au village. Si la mode des empeignes gonflées eût continué, il est à croire qu’il aurait été de coutume, somme toute, de les porter aplanies toute la journée, quitte à ne les redresser que pour la nuit, au moment de se déchausser définitivement.

Sur le chapitre des « caps », Joë Folcu a reconnu plusieurs de ses clients à des taches indélébiles de chique sur les bouts de chaussures. On sait que le marchand de tabac en feuilles se prévaut de ne livrer au public que du tabac fort.

— Le tabac à chiquer, dira-t-il, n’est pas en vente pour les enfants.

— Ni pour les cireurs de bottes, sera-t-il convenable de répondre.

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