Chapitre 23 Haine de chien, rage de voisin
Il existe encore, entre voisins, des haines ancestrales. Ceux-là, jamais leurs clôtures mitoyennes, et toujours en bon ordre, ne sont garnies de barrière. Entre ces maisons, l’herbe pousse drue. C’est qu’on arrose fréquemment cette végétation, de peur qu’elle ne sèche et que l’un des voisins n’y mette le feu, lorsque le vent donne du côté de l’autre. Les puits en commun, au croisement des routes, la crainte des poisons les relègue. Même qu’on yjette, par expérience, des grenouilles et qu’elles ymeurent le plus souvent de faim.
Quelquefois, on ne connaît pas les raisons de ces haines. Elles sont trop anciennes, mais quand même inhérentes aux biens laissés par les vieux.
De tels voisins feignent de s’ignorer et pourtant, à force de s’observer à l’écart, des descendants se connaissent mieux que des amis entre eux. Derrière les persiennes, la méchanceté s’ennoblit dans l’humidité.
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Selon Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, les animaux de la ferme partagent les querelles de leurs maîtres. Les chiens s’observent des galeries et ne lèvent jamais la patte contre les clôtures mitoyennes. Les bestiaux, à l’heure de la traite, ne broutent pas entre les maisons ennemies et y déposent plutôt leur bouse en matière d’indifférence. Les pigeons font de même lorsqu’ils survolent, chaque lundi, jour de blanchissage, la corde à linge de la famille. La nuit, les granges et les écuries ne s’échangent-elles pas leurs rats les plus affamés, et, les cheminées, leurs chauves-souris ?
— J’ai connu, dira Joë, des chevaux de traits qui « tiraient » beaucoup mieux, sur la route, en passant devant la façade voisine, même si les ennemis de leurs maîtres, derrière les concombres grimpants des galeries, ne pouvaient assister à leurs exploits de chevaux « sans-cœur ».
Toujours en face de chez le voisin, c’est là que les essieux cèdent le plus souvent et que les chargements de cailloux ou de terre glaise, invariablement, se renverseront.
Disons que les charretiers ne sont pas seuls dans la manœuvre et que le cheval, au repos devant le jardin, pendant les réparations d’urgence, n’attend pas l’ordre de son maître pour y plonger la tête et manger, pour une fois, des fleurs qu’il déteste en principe.
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Joë Folcu, habituellement, n’aime pas que l’on se déteste sans raisons avouées. Comment voulez-vous que l’on se mêle à la querelle ? Il revient pourtant à chacun, dans une paroisse, d’embrouiller les cartes ou d’établir une paix sans recours. Ces pauvres voisins vont-ils donc faire classe à part, dans le cinquième rang de leur arrière-concession ?
Et c’est alors que Joë Folcu me raconta comment les animaux des Cormier, partageant la haine de leurs maîtres, étaient parvenus, mais sans intention préconçue, à mettre fin à une querelle ancestrale.
Je n’ai pas à dire avec Joë que les vaches, désireuses de paix, poussèrent leur exemple d’humanité jusqu’à s’entre-lécher par-dessus la clôture, ou à manger toute l’herbe mitoyenne. Bien au contraire, elles pratiquaient la ruade entre elles et plusieurs belles bêtes, sur la route, et malgré les vachers, se déchirèrent mutuellement le pis.
Comme partout ailleurs, entre les branches cadettes des Cormier, voisines seulement d’un arpent, les persiennes donnant les unes vis-à-vis des autres étaient closes et les animaux, chaque fois qu’ils s’entrevoyaient, séparés par la clôture, levaient la tête avec dignité… même les vaches.
Quant aux chiens, dédaigneux des pistes et des odeurs, nous leur accorderons ici des rôles de vedettes, puisque toute cette histoire va reposer sur l’un d’eux, le défunt Rover, chien berger à cette époque et suffisamment bâtard de race pour marcher le derrière plus haut que la tête et dont le museau, au naturel, ne quittait pas le sol. Fouilleur né, Joë Folcu aurait dû le surnommer « charrue ».
Or, le chien-charrue, généralement peu nourri, était assigné à la grange de l’un des Cormier et en montait la garde. Inutile d’ajouter qu’avec ses allures si peu canines, la vue de cette bête, encadrée dans une porte de grange, était effrayante.
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En vertu de sa rage ancestrale, le voisin de cette grange si bien gardée, le frère Alfred Cormier, avait conçu le projet de l’incendier si l’autre frère Cormier eût retardé quelque peu de renouveler ses assurances.
Mais comment devait-il procéder pour s’attirer les amabilités du chien-charrue et afin qu’il pérît dans l’incendie de la grange ? Car l’animal ne devait pas survivre. Doué d’un instinct développé à la mesure de son manque de développement physique (la loi des compensations, n’est-ce pas ?), le chien Rover, après l’incendie, aurait doublé sa haine envers l’incendiaire et les suspicions eussent été éveillées.
Plusieurs tentatives de séduction, auprès de l’animal, à l’aide de sucreries, avaient déjà été concluantes. Rover ne résistait pas à un carré de sucre et d’emblée il franchissait la clôture. Mais à peine était-il en possession de sa part des politesses qu’il retournait à son poste de gardien, dans l’entrée de la grange. C’est là qu’il dégustait, au grand désavantage d’Alfred Cormier.
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Nous dirons que toutes ces tentatives n’étaient que préliminaires au grand soir, le soir même où les voisins Cormier allaient se trouver en défaveur vis-à-vis de la compagnie d’assurance. Pour l’exécution de son projet, Alfred avait d’autres cordes à son arc. Maintenant que le chien, le soir tombé, avait pris l’habitude bien ancrée de répondre à l’appel du sucre, il ne restait plus qu’à ajouter le dernier fion au projet.
Puisque le chien-charrue, en grossier personnage, s’empressait, le carré de sucre en gueule, de retourner à la grange, pourquoi Alfred n’en aurait-il pas profité ?
— Tu réponds à mes invitations, mais tu manges chez toi, avait monologué l’incendiaire. Ce désir tant exprimé de rentrer chez toi, la gueule pleine, va me servir, saudit chien que t’es !
Et c’est ainsi que le grand soir venu, Alfred Cormier, tout en offrant ses sucreries au chien-charrue, ne l’en avait pas moins imbibé d’essence, avant que d’y mettre le feu.
Le chien Rover, transformé en torche vivante, devait, selon Alfred, rentrer ventre à terre, et le museau itou, dans sa grange, et l’incendier.
— C’est toué qui va mettre le feu, maudit sans-cœur, avait-il pensé.
Mais ce même Alfred, si haineux qu’il fût, et si débrouillard, n’avait pas compté sur les méfaits d’un chien partageant la haine ancestrale de ses maîtres.
Le poil enflammé, et la gueule pleine de sucre, c’est bien vers la propre grange d’Alfred que le chien incendiaire avait dirigé sa course.
En moins d’une heure, chien et grange s’étaient anéantis ; et sans que le frère voisin ne vînt à la rescousse. Les deux familles avaient assuré leurs granges respectives à la même époque, et celle d’Alfred se trouvait également « à découvert » en présence des assureurs.
Le lendemain, de conclure Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, les familles Cormier avaient adopté le principe de se « sacrer la paix » mutuellement.
— Sait-on jamais, avec des animaux haineux…
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