Chapitre 26 Le collectionneur est-il un avare ?
Entre l’avare et le collectionneur, s’il faut en croire Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, la marge ne les place pas aux antipodes. Tous deux accumulent ; l’un des valeurs qu’il n’utilise pas ; l’autre, des inutilités.
Nous exclurons toutefois le conservateur de musée et le collectionneur de timbres-poste. Dans le coffre de l’avare, au grenier, ou recouvert, à l’étable, d’une tonne d’avoine, les billets de banque n’ont pas d’avenir. Leur destin a des similitudes avec les horaires de chemin de fer que le collectionneur sédentaire conserve empilés au fond d’une malle.
En fait, la ressemblance des deux espèces peut se justifier par les moqueries qu’ils s’adressent. Si l’avare dépose, au soleil, sur l’allège de sa fenêtre, toutes ses chiques, après mastication, n’est-ce pas afin de fumer ensuite, par pure économie, ses chiques asséchées ? Le fumeur collectionneur qui conserve, accrochées au mur, ses pipes culottées, se rira de l’avare chiqueur. N’ont-ils pas cédé, tous deux, à un goût de collectionneur ? Pour une fois, l’un consomme, et l’autre ne fait que conserver.
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Joë Folcu, avec son histoire de chiqueur et de « culotteur de pipes » me remet en mémoire une aventure vécue par Honoré de Balzac et que nous révèle un de ses vieux amis de Saumur. Je n’aurais pas deviné à quel point Balzac pût être aussi collectionneur que son Grandet fût avare.
Disons, au bénéfice de l’auteur d’Eugénie Grandet,que son goût de collectionneur l’avait mis en contact avec celui qui devait être le prototype du père Grandet, l’avare type.
Mais pourquoi cet avare de Saumur ne fut-il pas « croqué » sur le vif ? Balzac en eût-il été ridicule ? Le romancier avait des raisons pour modifier son personnage et que nous connaîtrons plus tard. Pourtant, le collectionneur de « faits vécus » était aussi emballé de son prototype que celui-là de son futur romancier. C’était si facile qu’un collectionneur pût devenir l’intime de l’avare. Les points de sympathie s’imposent.
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Balzac, au collège de Vendôme, s’était lié d’amitié avec un dénommé Denis Bouchard, nous raconte l’histoire. Vers 1865, le romancier était déjà célèbre qu’il n’avait pas renoncé à correspondre avec son vieux Bouchard.
La persistance de cette amitié était pourtant intéressée. D’abord, pour Bouchard, cette amitié lui permettait de s’en vanter dans Saumur. Pour Balzac, ce vieil ami, dans chacune de ses correspondances, lui racontait les potins des alentours, et ces « morceaux de vie », il n’en faut pas douter, inspiraient le romancier. Quand on fait « vivant », notre bien se trouve où il se trouve, comme dirait, en d’autres termes, le vieux Boileau.
Lorsque Balzac entendit parler du père Niveleau, un vieil avare fabuleusement riche, ses tiroirs de collectionneur en avaient frémi. Et l’avare d’information « sur nature » s’était porté au-devant de l’avare nullement collectionneur, si ce n’est ses pièces de monnaie.
Et nous verrons comment le collectionneur avait pu s’entendre avec l’avare de Saumur.
Selon Bienstock et Curnonsky, où nous avons pêché ce détail de coulisse, dans Le Wagon des fumeurs,précisément, Balzac s’était amené à Saumur.
— Je viens voir ton bonhomme ! avait-il, tout simplement dit, en se présentant.
Afin de faciliter l’entretien, l’avare Niveleau avait été invité à déjeuner chez Bouchard.
Pendant le repas, explique l’hôte, Mlle Niveleau, également invitée, et qui ne pensant qu’à sa mère mourante, ne prononça pas dix paroles, M. de Balzac, que j’avais présenté sous le nom de Morel, ne la quittait pas des yeux. Cependant, il soulevait avec l’avare une discussion d’intérêts qui passionnait le bonhomme. Ils étaient enchantés l’un de l’autre. Et M. de Balzac sut jouer son personnage avec une telle perfection que le père Niveleau me dit en se retirant :
— Ce M. Morel est un des hommes d’affaires les plus merveilleux que j’aie encore rencontrés. Et je m’y connais !
Quant à Balzac, il débordait d’enthousiasme, comme un philatéliste.
— Il dépasse tout ce que j’espérais. Je comptais repartir dès demain. Toute réflexion faite, j’abuserai toute la semaine de votre hospitalité. Mme Niveleau peut mourir d’un jour à l’autre, dites-vous. J’ai idée qu’il se passera quelque chose d’extraordinaire.
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En effet, il s’était passé des choses incroyables, et qui convenaient parfaitement au romancier célèbre et au collectionneur amateur de faits divers.
Mme Niveleau était à peine morte que l’avare apprenait que le transport du cadavre par la diligence allait lui coûter, comme il disait, « les yeux de la tête ». Il faut dire que la défunte avait spécifié, dans son testament, qu’on dût l’enterrer dans le terrain de sa famille, trois villages plus loin.
Pendant toute la journée, explique Bouchard, l’avare chercha le moyen de concilier l’économie avec l’exécution des dernières volontés de sa femme. La nuit venue, il avait revendiqué l’honneur de veiller seul auprès du cadavre. Au petit jour, lorsque sa fille se présenta dans la chambre mortuaire, le corps avait disparu.
— Ne t’inquiète pas, fillette, fit le père Niveleau, avec un affreux sourire, j’ai profité d’une occasion : ta pauvre mère est déjà en route.
La jeune fille s’était évanouie.
Le bonhomme s’était entendu avec un employé des pompes funèbres, et le cadavre de madame Niveleau, plié dans une malle, avait été mis dans le wagon, à titre de colis, avec les bagages. À l’arrivée chez les parents de la morte, il fallut l’enfermer dans un cercueil triangulaire. Le cadavre avait conservé la rigidité de sa position dans la malle.
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Pourquoi cette histoire n’est-elle pas racontée dans le roman du père Grandet ? Si Joë Folcu avait vécu à cette époque, Balzac en eût-il agi autrement afin de faire mentir le marchand de tabac en feuilles ?
M. de Balzac était artiste avant d’être collectionneur. Ce fait divers ne l’avait qu’inspiré. Le contraire aurait démontré que le collectionneur se fût rapproché de l’avare…
L’art est un « arrangement », non un décalque. Le collectionneur qui conserve et choisit ensuite avec discernement n’est pas un avare.
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