Chapitre 29 Jamais la fin ne se devance
Yvette voulait en finiravec sa belle-mère ; en finiravec Réal qui n’en finissaitplus de ne pas l’épouser ; en finiravec sa béquille qu’elle ne finissaitpas de porter ; avec son déhanchement qui faisait d’elle la risée de Saint-Ours ; avec son père qui « prenait » toujours pour la belle-maman. Et pour en finiravec cette vie de chien, la pauvre Yvette était résolue de finirà la rivière.
Cette résolution d’en finiravec tous ses embêtements, et avec elle-même, fut plutôt spontanée. Yvette ne s’était pas embarquée dans son canoë avec la détermination d’en finir.Cette idée lui était venue d’un spectacle qui n’avait pourtant rien de répréhensible : le fond de la rivière, près de la grève.
Doit-on attribuer au fond gluant du Richelieu un aspect capable d’inciter au vertige ? La végétation sous-marine y est minuscule. Un canoë qui la surplombe y dépose une ombre mouvante, comme celle dont s’accompagne, sur un paysage survolé, la présence fugitive d’un avion. Voilà bien une vision, parmi les soleillées d’un beau matin, qui fausse la proportion.
Les yeux fixés sur le fond, près de la grève, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, avait coutume de comparer le phénomène de sa dérive en embarcation à la non moins phénoménale légende d’une Chasse-galerie. Il est permis, n’est-ce pas, lorsque nous survolons « le lit d’une rivière », d’évoquer le spectacle que le panorama devait offrir à nos grands-pères, les lumberjacks,lorsque ceux-ci, aviron en mains, enlevaient d’un seul han ! un canoë d’écorce au-dessus des forêts hivernales. On se rappelle que les « histoires » de Beaugrand et d’Henri Julien permettaient ainsi à nos ancêtres de déserter la forêt, la veille de l’An, et de voler en canoë jusque chez leurs « blondes » assemblées par un petit « bal à l’huile » traditionnel, au 5e Rang d’une arrière-concession de Saint-Ours, si vous voulez.
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Sa béquille des dimanches posée au fond du canoë, Yvette, agenouillée dans la pince de son embarcation, admirait donc le fond de la rivière (avec un œil de lumberjacken Chasse-galerie peut-être), lorsque le lit du Richelieu s’était mis subitement à prendre de la profondeur.
Pour un être impressionnable qui fixe le fond, une sensation d’envol est fort justifiable. De fait, cette vision d’optique est familière aux êtres contemplatifs, sans pour cela qu’ils soient poètes. Lorsque le fond s’éloigne de vous, et que vous ne le quittez pas des yeux, vous éprouvez un subit allégement, comme si votre canoë prenait de la hauteur plutôt que le fond descendît.
Sous le canoë, les soleillées révèlent une eau glauque. Vous perdez alors votre ombre. La profondeur vous invite au vertige et aux idées sombres. Il fait « noir » vers un fond de rivière qui sombre lentement.
Comment ne pas admettre que la jeune Yvette ne fût pas encline à songer à la fin de ses embêtements. Une simple dérive de son canoë avait pu changer son état d’âme. Ici, la nature se prêtait, malgré le soleil, aux idées sombres.
Avant de se laisser choir et de verser son canoë, Yvette, la malheureuse infirme, avait lancé un défi à l’eau de la rivière de la porter et aux rives de lui déléguer un secours opportun. Son isolement sur le Richelieu lui était une garantie. Tout concourait à vouloir qu’elle en finîtsans recours.
C’est à ce moment que son attention fut attirée par sa propre image sur les eaux. Cette figure renversée au fil de l’eau, Yvette ne s’était pas efforcée de la comparer au visage d’une morte revenue en surface. Le Richelieu lui renvoyait encore l’image d’une Yvette pleine de vie. Mais une brise imprévisible avait ridé ses traits, et la physionomie de sa mère, ce visage confié aux rides, lui était apparu dans son propre décalque.
Pour une fois, avant de mourir, Yvette avait revu sa mère dans ses propres traits. Il avait fallu que son visage fût couvert de rides pour qu’elle lui ressemblât en tous points.
Le visage implorant de sa mère n’était pas de nature à lui inspirer une répulsion de la mort. Bien au contraire. Cette mère, à côté du canoë, sur la rivière, invitait plutôt la jeune fille à la rejoindre dans la mort.
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Somme toute, rien n’eût empêché Yvette de finirdans la rivière si, au moment du plongeon, une lourdeur ne s’était apposée avec autorité sur ses épaules.
Jusqu’à présent, Yvette ne croyait pas au surnaturel. Mais au moment de la mort, cette présence « maternelle » sur ses épaules, car la comparaison de deux mains se posant sur elle s’était imposée à son esprit ; cette présence ne pouvait venir que de l’intercession inexplicable de sa mère dont le portrait s’était révélé, au fil de l’eau, dans ses propres traits.
Et la jeune fille, impressionnée par un fait, croyait-elle, au-delà de la perception, avait réagi subitement contre une première idée de mourir ; une idée fixe qu’elle pouvait avoir confondu avec le vertige d’un fond de rivière la quittant à la mesure d’une dérive.
Et c’est alors qu’elle avait regagné la rive, l’œil rivé cette fois sur le faîte des arbres, les beaux arbres centenaires de Saint-Ours.
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Quelques heures plus tard, le long du quai flottant, le canoë fut retrouvé, la quille à l’envers. Le cadavre d’Yvette n’avait pas quitté la pince de l’embarcation, et la transparence de l’eau, peu profonde à cet endroit, nous la montrait la tête en bas.
L’enquête du coroner a démontré que la jupe de la jeune fille s’était accrochée à un clou, au fond du canoë. Comme elle voulait en descendre, précisa le verdict de « mort attribuée à des causes accidentelles », Yvette, surprise par le heurt d’un vêtement accroché à son canoë, avait perdu l’équilibre.
Sa béquille fut retrouvée au fil de l’eau, deux milles plus bas.
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