Chapitre 38 Quatre « boulés » qui s’ignorent
Les hommes forts les plus redoutables d’un comté sont généralement ceux dont les tours n’eurent pas de spectateurs. Il y a bien ceux qui s’ignorent, comme Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, et qui se refusent à « ramasser leurs muscles », tant ils craignent de se donner le coup de mort. Parlons plutôt de ceux qu’on évoque, chaque fois qu’un bon piquet fortement fiché en terre, fut enlevé d’un seul redressement de la colonne vertébrale.
— C’est beau, tout ça, mais t’as pas connu, toué, Pit Lanoue !
Le fameux Pit Lanoue, un jour de grande chaleur, a lancé son cheval par-dessus une clôture. Il s’en est vanté, mais son cheval, un beau percheron, fut le seul témoin d’une pareille impatience.
Pit Lanoue vit donc sur la réputation que lui fait son cheval en le regardant de travers, dès qu’il monte en voiture, surtout s’il s’est attardé à la taverne. Sur la voie du retour, ces jours de relâchement, le cheval se couvre d’écume.
— On aurait dit toute la mousse de la bière que le bonhomme a bue au village, racontait Joë Folcu en évoquant les puissants muscles de Pit Lanoue.
Et, pourtant, à la sortie du village, l’homme fort ne maintenait-il pas sa monture au pas ? Au moindre coup de tête, si elle eût tiré sur sa bride, la bête eût su son maître capable de raidir les rênes et de lui remonter le mors jusqu’aux oreilles.
Faut-il ajouter que le cheval de Pit Lanoue n’était pas le seul à redouter ses impatiences. Les autres chevaux de rencontre, qui voyaient le percheron de Lanoue couvert d’écume, n’hésitaient pas à longer dangereusement les fossés.
— Pour les chevaux qui ont de l’œil, dira encore Joë Folcu, la gourme qui laisse des étoiles sur une route, après le passage d’un confrère, prend un sens d’épouvante, tout comme une mousse de bière, échappée sur le parquet d’une taverne, après la fermeture, peut mettre le client en panique de grande soif.
Or, les bêtes n’étaient pas seules à redouter la force de Pit Lanoue. S’il n’est pas drôle, en définitive, pour un cheval, d’être lancé par-dessus une clôture, que penser de la colère renfrognée d’une fermière qui recevrait, par-delà la clôture, un cheval en pleine figure.
Avec une forte ingurgitation de bière, ne sait-on jamais de quoi était capable Pit Lanoue ? Et comment exiger d’un homme fort une réparation d’honneur ? Un cheval peut ruer en manière de protestation et se faire ramener sur la route par la manière forte d’un coup de main. Quant au Saintoursois, dont la blonde eût été renversée par le flanc d’un cheval au vol, il eût fallu avoir recours à un boulé de comté voulant bien se rencontrer avec les impatiences d’un Pit Lanoue. Et quel boulé reconnu eût osé se « planter », même s’il était bien payé, devant un confrère dont les exploits étaient légendaires.
Avant que de frapper un homme fort, faut-il savoir jusqu’où va sa résistance et comment réagirait-on s’il rappliquait du poing ou d’un coup de tête « à la nègre » !
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Pour l’instant, nulle réclamation, pour coup de cheval à la figure, n’avait été présentée à l’homme fort, mais sa réputation lui valait un bel isolement parmi les boulés de comté. Son cheval avait beau le regarder de travers, aucun des hommes forts n’osait l’imiter.
Joë Folcu, homme fort non avoué, s’était promis de tirer la présumée force de Pit Lanoue au clair. Non pas qu’il allait le provoquer. N’a-t-on pas déjà signalé que le marchand de tabac en feuilles ignorait la puissance et la portée de ses propres coups ? Si l’autre n’allait pas résister ? Belle affaire devant les tribunaux, n’est-ce pas ?
Joë s’était quand même proposé de mettre la force de Pit Lanoue à l’épreuve et enfin l’occasion se présenta. Voici dans quelles circonstances.
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Devant la boulangerie Lusignan, un pâle matin d’automne, quatre beaux boulés, côte à côte sur un banc de galerie, se chauffaient au soleil. Joë Folcu avait choisi la bordure du trottoir pour sa sieste, et Pit Lanoue, trop énorme pour ajouter son poids au banc des boulés, faisait les cent pas.
C’est alors que Joë Folcu, avisant une pièce de bois de chauffage sur un cordon, un beau rondin dont les nœuds pointaient comme des éperons, avait déclaré avec emphase :
— Des rondins pareils, nos grands-pères les cassaient d’un seul coup, sur leurs genoux.
S’emparant de la pièce, du merisier frais coupé, il l’avait lancée par terre, près du banc des boulés. Et sa moue signifiait, à ne pas s’y méprendre : « Vous autres, on vous appelle des hommes forts » !
Le banc avait gémi légèrement. Il faut croire que les quatre boulés, sans bouger, avaient raidi quelques-uns de leurs muscles. Devant l’insinuation, une poussée sanguine était sans doute justifiable. Toutefois, comprenant l’intention dissimulée du marchand de tabac en feuilles, aucun d’eux n’avait relevé la silencieuse apostrophe. Le moment devait appartenir à Pit Lanoue puisqu’il s’était approché du rondin pour n’en pas détourner les yeux. En appréciait-il la résistance ?
— En as-tu peur, susurra quelqu’un ?
— J’ai pas connu mon père, avait répliqué le lanceur de cheval, mais s’il en a cassé des pareils, « j’sus son fils, ou j’l’sus pas… »
Puis il avait brandi des deux mains le rondin au-dessus de sa tête, et levé un de ses genoux.
Sur le banc, les hommes forts, les yeux hors de l’orbite, retenaient leur souffle. Je crois que le banc avait encore craqué. Du moins, la planche du siège en pliait.
Pit Lanoue, en rabattant le rondin, d’un seul han, ne s’était pas fracturé le genou, comme le veut le conte de Jules Renard, mais il se l’était écorché en diable, et à la grande hilarité de l’assistance.
Pour sa part, Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, en avait avalé sa chique.
L’homme fort, le genou dans les mains, ne poussa aucun juron. C’eût été donner trop de prise à ses camarades. Mais il ne pouvait demeurer indéfiniment dans la vallée de l’humiliation. L’homme qui passa un cheval par-dessus la clôture ne pouvait ainsi se faire désarçonner en public.
Ramassant de nouveau le rondin, et fonçant d’une enjambée vers le banc des boulés, il avait hurlé :
— Avez-vous la tête plus dure que mon genou ?
Le banc avait basculé avec le groupe, et, avant que chacun pût se remettre sur pied, le rondin fit des dégâts à la volée. Les hommes forts, quelque peu blessés, ne s’étaient pas précipités d’ensemble sur l’assaillant. Entre hommes forts, dans le comté, la lutte doit être égale, foi de boulé.
Mais comment auraient-ils pu organiser, à l’instant même, un combat légal puisque chacun d’eux souffrait d’une blessure ?
Il y a vingt ans aujourd’hui que l’on parle à Saint-Ours de la prochaine rencontre, à force égale, de Pit Lanoue et de chacun des quatre boulés du comté.
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