Chapitre 46 Peut-on faire « maigre » avec du sang de cochon ?
Souvent, au village, l’égorgement des porcs met le dentiste en vedette. On aime à comparer les cris se dégageant des granges pendant la saignée à ceux des patients sur la chaise de l’« arracheur de dents ». De fait, les jours d’abattage, l’écho déforme quelquefois la grande rumeur de la tuerie domestique. Si plusieurs paroissiens « font boucherie », certains coins du village rappelleront le voisinage d’une cour de collège à l’heure de la récréation.
Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles et grand commentateur, par surcroît, de nos mœurs villageoises, avait coutume, les jours consacrés à la boucherie, de conclure au rapprochement de l’homme et du cochon en présence de la mort.
— Que les cris de la douleur sont humains, qu’ils soient poussés d’un abattoir ou d’un hôpital !
La même comparaison peut s’établir entre les cris arrachés aux chatouillements d’un goret et d’un bambin, mais nous n’en appellerons pas ici à Joë Folcu. Nous risquerions de sortir du sujet sans y revenir.
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Puisque les jours d’abattage s’accompagnent habituellement à Saint-Ours de divertissements intellectuels, pourquoi, demandai-je à Joë Folcu, les saignées du cinquième Rang, l’automne surtout, n’apportent-elles aux quatre échos que les hurlements des gorges tendues ? La chaise du dentiste en est fort éloignée, sans doute, et la cour du collège de même. Pourquoi ici la jeunesse, fort éveillée pourtant, s’abstient-elle de commenter ? L’art dentaire et l’instruction seraient-ils seuls sujets de divertissement ?
Cette interrogation m’a apporté les données d’un drame qui ne cadrent nullement avec les égorgements, en plein village.
Dans le cinquième Rang, chaque fois que le fermier Goudreau « faisait boucherie », les hurlements de la victime s’incrustaient dans le plus complet silence. Ici, le souvenir d’un drame obligeait au respect.
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Pit Goudreau, comme ses voisins, a toujours « fait boucherie », tous les automnes, dans l’entrée de sa grange. Le porc le mieux engraissé de la saison est destiné à la cuisine de la famille, et les autres s’acheminent vers les abattoirs des villes.
Le fermier a toujours suivi la tradition de la paroisse en matière de saignée. Le porc est pendu par les pattes d’arrière, à deux pieds du plancher de la grange. Une corde, passée en nœud coulant dans le groin, le cochon tend la gorge au couteau du sacrificateur, comme le veut la pratique parmi les confessions israélites.
Après le coup de grâce, le porc hurle jusqu’au bout de son sang. Dès qu’il finit, graduellement, son concert, l’animal est descendu dans un baril d’eau bouillante pour être ensuite dépouillé de ses soies. Une vieille coutume voulait autrefois que le porc fût confié aux flammes d’un amas de paille. C’est ainsi qu’on l’épilait, après l’avoir assommé d’un coup de maillet. À cette époque, la saignée venait en troisième lieu.
Le fermier Goudreau, toujours comme ses concitoyens, préférait planter son couteau dans la gorge toute vibrante de l’animal. Le sang, on le sait, tiré ainsi d’un cochon se « vidant en pleine vie », se prête mieux à la confection du boudin.
Le sacrificateur des hautes œuvres, en plus de faire comme les autres, préférait la manière moderne, puisqu’elle lui permettait d’offrir une tasse de sang frais et chaud à son jeune fils. Non pas que l’enfant, son unique petit, aimât tout particulièrement ce gerne de breuvage. Mais la mère était poitrinaire et Pit Goudreau 1 conseils pour prévenir la turberculose du petit.
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Or, un automne que le porc venait de se faire ouvrir la gorge, et que le sang tombait dans une chaudière, Pit Goudreau s’était emparé d’un gobelet à l’usage de son fils et, sans songer que le récipient contenait encore un fond de whisky blanc, l’avait rempli de sang et offert d’une main distraite au petit.
L’enfant n’était pas d’âge à se réjouir d’un petit « goût piquant ». Il était plutôt d’âge à obéir et à boire d’une lampée afin d’en finir avec cette corvée.
Occupé à débiter son porc, le fermier n’avait pas constaté que le petit se dirigeait en titubant vers la maison. Quelle tête eût-il fait, si le visage de l’enfant lui était apparu ?
Sur le seuil de la maison, le petit Goudreau avait d’abord lutté contre la nausée, puis, vomi sur sa chemise blanche. À ce moment, ses cheveux devaient être en broussailles, et sa bouche, pendante. Quant aux yeux, seul le regard d’un ivrogne endurci eût pu les apprécier.
Et c’est ainsi que le jeune Goudreau s’était présenté à sa mère.
Une couple d’heures plus tard, lorsque le fermier eut terminé sa besogne de boucher, un spectacle, que le village n’évoque pas aujourd’hui même, sans frémir encore, s’était offert au malheureux, sur le même seuil de sa maison.
Dans la cuisine, l’enfant dormait, effondré au pied d’une chaise. La bouche baveuse de sang, et la chemise maculée, le petit ronflait comme un ivrogne, et ses joues portaient les couleurs d’une santé toute réjouie.
Au milieu de la pièce, la mère baignait dans du sang… son propre sang. C’était à croire que la mère et son enfant eussent été égorgés, en dépit des joues colorées du petit et du teint blême de la femme.
Madame Goudreau, en présence du petit, tout couvert de sang, et les yeux révulsés par l’alcool, avait poussé le cri affolé d’une mère apprenant l’assassinat de ce qu’elle a de plus cher au monde…
La femme de Pit Goudreau était poitrinaire. L’effort de son cri d’horreur avait déclenché, dans ses poumons, l’hémorragie funeste. Et la mère, tandis que le petit culbutait pour dormir, s’était vidée de son sang, comme une chaudière renversée.
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Cette histoire me fut racontée par Joë Folcu dans la salle à manger d’un hôtel. C’était un vendredi. Le menu portait comme plat de résistance du sang de mouton à la sauce blanche et du boudin.
Je me rappellerai toujours que nous n’avons pas discuté longtemps sur la qualité de ces mets, un jour maigre. Ce jour-là, vendredi, Joë Folcu et moi avons jeûné.
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