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Chapitre 6 Où les barbues mentent autant que le pêcheur

Maintenant que la débâcle s’est produite sur le Richelieu, et que les jurés des concours d’histoires de pêche ont primé quelques menteurs de la province, il est temps que Joë Folcu « y aille de la sienne ».

Notre marchand paroissial de tabac en feuilles n’entend pas nous répéter de « vieilles peurs » à faire dormir le pêcheur, et le poisson tout autant. On sait qu’il a déjà « pris » des poissons au fusil. L’exploit est bien simple : pour économiser sur l’amorce, il faisait feu sur le poisson qui saute à la mouche.

Quand à l’histoire des dorés levant le nez sur ses vers, je ne crois pas qu’il y revienne. Ce « conte », s’est-il un jour rendu compte, nuisait à son négoce du tabac. Tout comme l’histoire précédente, celle-ci est encore simple. Comment vouliez-vous qu’un doré mordît à un ver sur lequel, auparavant, et pour « la chance », il avait craché d’abondance ? Les poissons, d’habitude, ne chiquent pas comme les pêcheurs, même si l’amorce est au préalable arrosée copieusement d’un jus de chique distinguée.

Il y a des histoires de pêche offertes par les journaux et que nous lisons en fin de semaine, les pieds sur la bavette du poêle, dans la cabane en bois rond. Il y a celles qu’on écoute en attendant que ça morde, ligne en main, ou le flacon.

L’histoire que nous présente aujourd’hui Joë Folcu peut être lue au lit, avec le téléphone « débrayé » sur la table de nuit, ou l’avis « Do Not Disturb » fixé à la porte d’une chambre d’hôtel. Elle peut se lire aussi dans une bibliothèque paroissiale, un jour de pluie, ou de budget endommagé.

Ici, je recommande plutôt la bibliothèque, ou le musée nautique, puisque ce conte de pêche est voué, de par ses éléments de véracité, à l’histoire même, pour ne pas dire à la postérité.

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À Saint-Ours, au temps où Joë Folcu était petit homme, les pêcheurs aux flambeaux observaient une tradition chère à tous les pêcheurs de barbue (il faut prononcer « barbotte »).

Dès l’eau haute, c’est-à-dire au lendemain de la débâcle, la première barbotte saisonnière, arrachée à la première ligne dormante, devait être brûlée vive, sur le rivage, bien avant l’aube, au milieu d’un grand feu de brousse.

J’ignore, nous explique Joë, de quel délit ce poisson avait pu se rendre coupable. La coutume le voulait ainsi. La première barbotte, prise de nuit, devait subir la peine du feu. En voulait-on à ses sœurs d’avoir résisté à l’eau froide hivernale ?

Or, à Saint-Ours, les baies et les pointes, où chacun pêchait au flambeau, étant nombreuses, tous les groupes de pêcheurs brûlaient leur première barbotte, sans vraiment s’inquiéter de la prise de leur voisin, et surtout de l’heure à laquelle celui-ci avait détaché la sienne de la ligne dormante.

À l’heure des flambeaux et des fanaux, où les feux se tenaient debout dans l’eau calme, sur les pointes et dans les anses de la rivière, comme chacun des pêcheurs se targuait d’avoir capturé la première barbotte du printemps, le Richelieu assistait à la multiplication, sur les rives de Saint-Ours et de Saint-Roch, des bûchers de brousse.

— Du large, selon Joë Folcu, on eût dit l’ouverture d’un congrès nocturne de sorciers.

La comparaison de notre marchand de tabac en feuilles ne pouvait être plus heureuse. On en jugera d’après la description des lieux, et surtout grâce à une addition aux détails de cette coutume.

Parmi les flammes, à l’heure de cette friture devenue générale, il arrivait qu’une barbotte, malgré ses moustaches piquantes et ses yeux phosphorescents, poussât un sifflement aigu, aussi aigre que celui du homard ou d’une crevette aux prises avec l’eau bouillante d’un chaudron.

Ce cri de détresse, la tradition voulait que le pêcheur ne s’en réjouît nullement, puisque tous les poissons de la rivière pouvaient l’entendre et, vers d’autres contrées, prendre la fuite. N’eût-il pas été plus simple de laisser mourir d’asphyxie sur la rive ces premiers poissons ?

Que voulez-vous, puisque, sans l’observance des traditions, nul autre poisson eût osé mordre par la suite. Si une histoire de pêche menteuse conserve toujours un peu de vérité, pourquoi n’en serait-il pas de même des traditions de pêcheurs ?

C’est ici que la comparaison des bûchers de brousses, avec l’aspect des réunions nocturnes de sorcières, trouvera une raison d’être. De peur que la barbotte, parmi les flammes, se mît à siffler, et afin que ses échos ne se fissent pas entendre de la rivière, il était recommandable que les groupes des pêcheurs s’adonnassent, autour des feux, à une danse bruyante.

Tout le temps que durait le martyre de la barbotte, on dansait en rond, se tenant par la main, autour des feux, et la nuit s’emplissait de hurlements contre lesquels aucun sifflement de barbotte ne devait prévaloir.

Singulière manifestation, n’est-ce pas ? La première qualité d’un pêcheur, m’a-t-on appris, ne réside-t-elle pas dans le silence le plus niais ? Quelquefois, cette nuit unique de sorcellerie valait à tout bon pêcheur une extinction de voix au moins durable jusqu’au printemps prochain. Souvent, la « taciturnité » s’apprend au contact des bavards, de même que le goût de la solitude s’attrape au milieu des villes populeuses. Le jeu des contrastes.

Le pittoresque de ce conte passera sans doute à l’histoire, à défaut du récit. En présence de ceux qui ne se familiarisent pas avec la « petite histoire », c’est le sort de toutes les anecdotes prêtées à Joë Folcu.

Toutefois, puisque le marchand de tabac en feuilles retrouve ici son empire, il faut encore ajouter son histoire de pêche à toutes les autres, également véridiques, et qui occupèrent ses soirées d’attente aux flambeaux.

La friture traditionnelle d’une barbotte dans son jus, permettez-moi d’ajouter, puisque je fus silencieux, somme toute, jusqu’ici, n’est pas plus effroyable, pour le poisson, que la perspective que Joë lui offrait auparavant de mordre à un ver imbibé de jus de chique.

Et d’ailleurs, que direz-vous des tabacs noirs qui piquent la langue ? Ne vous ont-ils pas donné l’impression que vous mordiez à un hameçon ? Aux prises avec certaines parties de pêche en eau morte, et le tabac en feuilles de Joë Folcu, le pêcheur, quelquefois, n’est pas plus à plaindre que le poisson, ne serait-ce qu’une barbotte, le ventre dans la boue, les moustaches molles et les yeux sans phosphore.

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