partie Le petit pavillon
Ayant subi d’importantes pertes dans les affaires malheureusement moins certaines et tout aussi honorables que les syndicats du Panama, des Chemins de fer du Sud et autres, force me fut, un jour, de « faire argent de tout », comme on dit. Ah ! il y a des moments, dans la vie où l’on regrette de n’avoir pas le moindre Reinach sous la main et de ne pas être le premier Yves Guyot venu, ce qui arrangeait bien des choses. Mais silence aux vaines réclamations ! Ce n’est pas pour me plaindre que j’écris ces lignes.
Donc, je diminuai mon train de maison et réduisis ma domesticité au strict nécessaire – je veux dire à un valet de chambre et à une cuisinière –, sans que, d’ailleurs, l’économie me parût bien notable, ces braves serviteurs s’étant mis aussitôt, à eux deux, à me voler autant que les cinq que j’avais congédiés. Je vendis chevaux et voitures, ma collection de tableaux et de faïences persanes, une partie de ma cave, hélas ! et mes trois serres, lesquelles étaient garnies de plantes rares et magnifiques. Enfin, je me décidai à mettre en location un petit pavillon, un délicieux petit pavillon, indépendant de la propriété, et que j’avais spécialement aménagé pour des visites mystérieuses qui me coûtaient fort cher, et que je dus supprimer aussi. Par sa position isolée dans le parc et son ameublement confortable, ce pavillon pouvait fort bien convenir à un villégiaturiste de n’importe quel sexe, qui, durant trois mois d’été, eût désiré y peupler son célibat ou y cacher son adultère.
Alléchées par des annonces dans ce sens, beaucoup de personnes – étranges, ma foi, et fort laides – vinrent, à qui je vantai l’excellence et la sécurité de cette retraite, extérieurement tapissée de vignes vierges – car, pour l’intérieur, ce n’était point l’habitude – oh ! non ! – qu’on y vît des feuilles de vigne, et encore moins des vierges. Mais ces personnes se montrèrent si exigeantes quant aux réparations à faire – ne voulaient-elles pas qu’on portât la cave au grenier, et le grenier à la cave ? – que je ne pus m’entendre avec elles, Et je désespérais de louer jamais ce pavillon – car la saison s’avançait – lorsque, un après-midi, un petit monsieur, très rasé, très droit, très poli et déjà vieux, se présenta, le chapeau à la main, pour visiter. Il avait des vêtements d’une coupe ancienne et qui ne faisaient pas un pli, une longue chaîne de montre chargée de breloques bizarres et une perruque d’un blond verdâtre dont l’architecture démodée rappelait les plus mauvais jours de notre histoire orléaniste.
Ce petit monsieur trouva tout admirable… admirable !… et ne cessa de s’extasier en termes si complimenteurs, que je ne savais vraiment comment lui répondre. Dans le cabinet de toilette, devant les peintures licencieuses qui ornent les panneaux alternant avec les glaces, sa perruque eut un mouvement d’oscillation, presque de tangage et il fit :
— Ah ! ah !
— C’est de Fragonard, expliquai-je, ne sachant pas si ce « Ah ! ah ! » contenait une réprobation ou marquait un contentement. Mais je fus vite fixé.
— Ah ! ah ! répéta-t-il… de Fragonard ?… vraiment ?… Admirable !
Et je vis ses petits yeux se plisser étrangement sous l’influence d’une sensation non équivoque. Après un court silence, qu’il employa à un examen plus détaillé des panneaux, il dit :
— Eh bien… entendu… Je prends ce pavillon admirable.
— Et si discret… ajoutai-je sur un ton confidentiellement égrillard, tandis que, par la fenêtre ouverte, je désignais, d’un geste éloquent le haut, l’épais, l’impénétrable rideau de verdure qui nous entourait de tous les côtés.
— Et si discret… parfaitement !
Devant l’enthousiasme respectueux et probablement « folichon » de cet accommodant locataire, je crus devoir, sous divers ingénieux prétextes, et sans nulle objection de sa part, majorer de quelques centaines de francs le prix, déjà exhorbitant, que j’avais fixé dans les annonces. Mais ceci n’est qu’un incident sans importance, et si j’en parle, c’est uniquement pour rendre hommage à la parfaite bonne grâce de ce petit monsieur qui se déclara, au surplus, enchanté de mes façons d’agir envers lui.
Nous rentrâmes à la maison, où je m’empressai de rédiger un court bail, sous seing privé, par quoi je fus amené à lui demander ses nom, prénoms et qualités. Je sus ainsi qu’il s’appelait Jean-Jules-Joseph Lagoffin, ancien notaire à Montrouge. Je le priai ensuite, pour la bonne correction de l’acte passé entre nous, de me dire s’il était marié, veuf ou célibataire. Sans me répondre, il aligna devant moi, sur la table, une rangée de billets de banque, ce qui m’obligea, sans plus, à lui donner quittance de son argent et de mes questions.
« Évidemment, pensais-je, il est marié… Seulement, il ne veut pas l’avouer, à cause de… Fragonard. »
Alors, je le regardai davantage, je regardai ses yeux qui eussent, peut-être, exprimé de la douceur s’ils avaient exprimé quelque chose. Mais ils n’exprimaient rien, tant ils étaient morts, en ce moment, morts autant que la peau du front et des joues, laquelle, molle, plissée et toute grise, semblait avait été cuite et recuite, à petit feu, dans de l’eau bouillante.
Après avoir accepté, par politesse, un verre d’orangeade, Jean-Jules-Joseph Lagoffin partit avec force remerciements, salutations et révérences, en me prévenant qu’il viendrait – si cela ne me dérangeait pas –, qu’il viendrait le lendemain même, s’installer dans le petit pavillon, dont, sur sa prière, je lui remis une des clefs.
Le lendemain, il ne vint pas ; le surlendemain, il ne vint pas davantage. Huit jours, quinze jours s’écoulèrent, sans que j’entendisse parler de lui. C’était curieux, mais explicable après tout. Il était peut-être tombé malade. Mais il m’eût écrit, son excessive politesse m’en était le garant. Peut-être, la compagne qu’il devait amener dans le petit pavillon avait-elle, au dernier moment, refusé de venir ? Ceci me sembla davantage plausible, car je ne doutais pas un instant que Jean-Jules-Joseph Lagoffin n’eût loué cet admirable et discret pavillon en vue d’une compagne quelconque, ses yeux bridés à l’éblouissante vision des Fragonard et le mouvement désordonné de la perruque m’étant une indication formelle de ses intentions luxurieuses. Et je jugeai que je n’avais pas à me préoccuper outre mesure qu’il vînt ou qu’il ne vînt pas, puisque j’étais payé, payé généreusement, payé au-delà de mes espoirs.
Un matin, j’allais donner de l’air aux pièces du petit pavillon, resté fermé depuis la visite de Jean-Jules-Joseph Lagoffin. Je traversai l’antichambre, la salle à manger, le salon, et, sur le seuil du cabinet, je poussai un cri et reculai d’horreur.
Sur des coussins, un corps nu, un cadavre de petite fille, était étendu, effroyamment raide, les membres tordus et convulsés, comme ceux d’un supplicié de la torture.
Appeler au secours, appeler mes gens, appeler tout le monde, tel fut mon premier mouvement, quand, soudain, la première impression d’épouvante passée, je réfléchis qu’il valait mieux d’abord examiner les choses par moi-même, tout seul, sans témoins. J’eus même la précaution de refermer à triple tour la porte d’entrée du pavillon.
C’était bien une petite fille de douze ans à peine, une petite fille avec des formes grêles de jeune garçon. Elle portait à la gorge des marques de doigts strangulateurs ; sur la poitrine et sur le ventre, de longues, de fines, de profondes déchirures, faites avec des ongles, ou plutôt, avec des griffes pointues et coupantes. Sa face gonflée était toute noire. Sur une chaise, des vêtements de pauvresse, une pauvre petite robe effrangée et boueuse, des jupons en loque étaient rangés presque minutieusement. Et sur le marbre de la toilette, j’aperçus, dans une assiette, un reste de pâté, deux pommes vertes, dont l’une avait été grignotée comme par des dents de souris, et une bouteille de vin de Champagne vide.
Il n’y avait rien de changé dans les autres pièces que j’examinai l’une après l’autre. Chaque meuble, chaque chose étaient à leur place coutumière.
Alors, rapidement, fiévreusement, sans ordre, je songeai :
— Avertir la police, la justice ?… Jamais… Les juges viendraient, et je ne saurais quoi leur dire… Dénoncer Jean-Jules-Joseph Lagoffin ?… Évidemment, cet homme ne m’avait pas dit son véritable nom, et je n’avais pas besoin d’aller à Montrouge pour savoir qu’il n’y habitait point… Alors quoi ?… Ils ne me croiraient pas… Ils croiraient que c’est une défaite… Ils ne pourraient pas admettre que cet homme qui avait commis cet abominable crime, à deux pas de chez moi, dans une étrange maison qui m’appartenait, je ne l’eusse pas vu, pas entendu… À d’autres !… On ne se moque pas de la Justice à ce point… Alors, méfiants, avec des regards de hyène, ils m’interrogeraient, et, fatalement, je tomberais dans le guet-apens de leurs questions insidieuses et louches… Ils iraient fouiller ma vie, toute ma vie… Fragonard m’accuserait, Fragonard crierait l’impudicité de mes plaisirs, la honte coutumière de mes luxures… Ils voudraient savoir le nom de toutes celles qui sont venues ici, de toutes celles qui pourraient être venues ici, de toutes celles qui ne sont pas venues ici… Et toutes les saletés des domestiques chassés, du grainetier que j’ai quitté, du boulanger que j’ai convaincu de faux poids, du boucher à qui j’ai renvoyé sa viande empoisonnée… et tous ceux qui seraient prêts, sous la protection du juge, à me salir de boue de leurs vengeances et de leurs rancunes !… Et finalement, un beau jour, devant mes réticences, l’embarras de mes réponses, ma peur des scandales, qu’ils prendraient pour des aveux, ils m’empoigneraient… Ah ! non… pas de juges… pas de gendarmes… pas de police ici !… Rien… Rien qu’un peu de terre sur ce pauvre petit cadavre, un peu de mousse sur la terre, et le silence, le silence, le silence… sur tout cela !…
Je pris la robe effrangée et boueuse, les jupons en guenilles, et j’en enveloppai, comme d’un suaire, le corps de la petite inconnue… Puis, après avoir vérifié que tout, dans le pavillon, était clos hermétiquement, clos aux curiosités indiscrètes ou fortuites de mes domestiques, je sortis. Durant toute la journée, j’errai autour du pavillon, attendant que la nuit vînt.
Ce soir-là, c’était la fête du village. J’y envoyai mes gens, et quand je fus seul, bien seul, je me mis à ensevelir la petite dans le parc, profondément, au pied d’un hêtre…
Oui, oui ! Le silence, le silence, le silence, et la terre, la terre, la terre sur tout cela !…
Hier, dans le parc Monceau, je rencontrai Jean-Jules-Joseph Lagoffin. Il avait toujours la même peau molle, le même regard mort, la même perruque d’un blond verdâtre. Il suivait une petite bouquetière qui vendait aux passants des fleurs de soleil. Près de moi, un sergent de ville se dandinait en regardant une bonne… Mais la stupidité de son visage me fit rebrousser chemin… Je prévis les complications inextricables, les quoi ?… les qu’est-ce ?…
— Ma foi ! qu’ils s’arrangent, me dis-je. Ça n’est pas mon affaire…
Et, lestement, je m’enfuis dans la direction contraire à celle du sergent de ville, de Jean-Jules-Joseph Lagoffin et de la petite bouquetière… qu’un autre peut-être enfouira dans son parc, sous un hêtre, la nuit !…
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