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Chapitre 6

Je fis une longue et dangereuse maladie. La vie, refoulée au-dedans de moi-même, privée de ses expansions nécessaires, protesta violemment. Mes organes ne purent résister à ce manque d’air, de chaleur, de lumière, survenu dans mon existence morale et mes habitudes physiques, après notre mariage. En proie à la fièvre, je demeurai au lit durant six semaines, six lentes, interminables semaines. Jeanne me soigna fidèlement, correctement, sans émotion, il est vrai, avec cette ponctualité administrative qu’elle avait dans l’accomplissement de n’importe quelle fonction domestique. Elle mettait à me soigner l’intérêt qu’elle mettait, par exemple, à surveiller la réparation d’un meuble précieux, et rien d’autre. On n’eût pas dit que la mort était là, toute proche, qui menaçait une moitié de sa vie, dans la mienne. Dans les accalmies de la fièvre, pendant les intervalles du délire, je souffrais cruellement de cette insensibilité, bien que je me rendisse parfaitement compte que Jeanne n’épargnait pas sa peine. Elle passait les nuits, à mon chevet, ne voulant déléguer à personne ce fatigant devoir. Étrange et douloureuse sensation, je ne lui en avais aucune reconnaissance. Quand elle se penchait sur moi, je détournais les yeux pour ne point voir cette physionomie d’impassible courage, et ce regard de dur devoir. L’inquiétude en était si complètement absente, et il m’eût été si doux de saisir dans ce regard une expression de peur, de bouleversement intérieur, une trace de larme, quelque chose de fugitif et d’angoissé par quoi j’eusse senti que son cœur battait, s’affolait, saignait ! Même lorsqu’elle m’obligeait, avec des gestes doux et habiles, à boire mes potions, elle restait, malgré soi, impérieuse et dominatrice. Jamais elle n’eut une de ces câlineries dont on berce les malades, ainsi que les petits enfants. Ses prières conservaient, sous la douceur de la voix, la dureté, presque l’insolence d’un ordre.

Souvent, le soir, je me souviens, en me réveillant des torpeurs de la fièvre, je l’apercevais, au fond de la chambre, en face de mon lit, assise entre les deux fenêtres, devant un petit bureau qu’elle avait fait apporter là. Elle griffonnait des chiffres sur ses carnets, établissait ses comptes de maison, se livrait à des opérations absorbantes et compliquées de caissier. Je ne voyais que son dos et sa nuque inclinée, presque noirs sur le fond éclairé de la tenture murale ; une ligne de lumière rose cerclait les formes si belles, si pures de ses épaules ; l’admirable et souple contour de son buste, puissant et délicat comme un bulbe de lis, vaporisait ses cheveux d’un mystère d’auréole. Au sortir des terreurs de la fièvre, j’aurais dû éprouver une délicieuse sécurité à cette présence protectrice de ma femme ; j’aurais dû en jouir comme, après un passage dans les ténèbres, on jouit d’un paysage de fraîcheur et de lumière. Non seulement je n’en jouissais pas, mais le froissement des papiers dont s’accompagnait cette présence, les notes accumulées, le retournement des pages des livres de comptes, et le craquement de la plume, m’étaient un intolérable agacement :

— Jeanne, gémissais-je… ma chère Jeanne… je vous en prie… venez près de moi.

Et sans se retourner à ma voix plaintive, sa plume entre les dents, elle répondait :

— Avez-vous besoin de quelque chose ?… Voulez-vous boire ?

— Non, je n’ai pas besoin de boire… je n’ai besoin de rien… je n’ai besoin que de vous !

— Tout à l’heure, mon ami… j’ai fini… Et ne parlez pas… tâchez de dormir.

— Je ne puis pas dormir tant que vous n’êtes pas près de moi… Si vous saviez comme le bruit de vos papiers, de vos tiroirs, de votre argent, m’énerve !

— Il faut pourtant bien que je termine ces comptes… je suis en retard de plus de huit jours, mon ami…

— Jeanne, Jeanne, qu’est-ce que cela fait que vous soyez en retard, pour ces comptes ?…

Et je sentais des petits sanglots trembler dans ma gorge.

— Je suis venue ici, mon ami, pour ne pas vous laisser seul… Mais si ma présence vous irrite, j’irai dans ma chambre, désormais… Il faut bien que je termine ces comptes.

— Ce n’est pas votre présence, ma chère Jeanne… c’est la présence de ces… chiffres… de ces comptes !

Alors, elle rangeait ses carnets, ses tiroirs, ses notes, refermait son bureau et venait s’asseoir près de moi, silencieuse et glaçante, le buste raide, les bras croisés, les yeux très loin, la pensée plus loin encore que les yeux.

— Ah ! ma chère Jeanne, sanglotais-je… souriez-moi, je vous en prie… Vous ne me souriez jamais… Jamais vous ne m’avez souri… Un sourire de vous, une bonne parole de vous… une toute petite, toute petite tendresse de vous… et il me semble que je serais tout de suite guéri !…

Toujours impassible, sans la moindre secousse dans son être, sans le moindre sursaut au cœur, elle m’imposait silence :

— Chut !… Il ne faut pas que vous parliez… il faut que vous dormiez… Vous êtes un enfant !

Et il me semblait, à la voir près de moi, immobile, sans une chaleur dans son masque d’insensible divinité, qu’un mauvais ange me gardait.

Un jour, c’était pendant ma convalescence, je reposais dans un grand fauteuil, devant la fenêtre ouverte de ma chambre. Ma femme était près de moi, assise aussi. Nous regardions le ciel. L’air était charmant, léger, d’une fluidité caressante et chaude. Des souffles de résédas, des parfums de roses lointaines arrivaient jusqu’à nous. Je crus qu’une détente s’opérait dans la chair et dans l’âme de ma femme.

Il me semblait qu’une lueur nouvelle avait brillé dans ses yeux. Je lui pris les mains.

— Jeanne, m’écriai-je… Ah ! si vous pouviez m’aimer !

— Mais est-ce que je ne vous aime pas ?…

— Non, non… Vous ne m’aimez pas.

— Je ne vous aime pas !… Pourquoi dites-vous de pareilles choses ?… Et que me reprochez-vous ?… Tenez !… justement, j’ai terminé mes comptes de l’année… Eh bien ! savez-vous ce que j’ai fait ?…

J’espérai une action héroïque :

— Qu’avez-vous fait, ma chère Jeanne ? demandai-je, haletant.

— Eh bien ! j’ai fait quinze mille francs d’économies ! dit-elle.

Et ses yeux brillèrent comme deux étoiles. Un sourire angélisa ses lèvres.

— Et vous dites que je ne vous aime pas !

J’avais, à ces paroles, vivement retiré mes mains des siennes ; mon cœur s’était serré, comme sous l’approche d’un dégoût nauséeux…

— Eh bien ?… Qu’avez-vous ? demanda Jeanne… C’est tout ce que vous trouvez à me dire ?…

Je ne trouvais rien à dire, en effet. J’étais abasourdi, comme après un coup, une chute, un évanouissement. Jeanne s’était levée, me regardait durement. Pour la première fois, j’éprouvais en moi quelque chose de plus que de la douleur, une frénésie aiguë qui ne pouvait être que de la haine. Et, tout d’un coup, la langue déliée, le cerveau fouetté comme par des ondes de feu, je criai :

— Quinze mille francs !… Et c’est pour ça que vous avez pris toute la beauté de ma vie, que vous avez volé aux pauvres leur morceau de pain et leur part de joie !… Pour çà !… pour çà ! Allez-vous-en !… Je ne veux plus vous voir !… Allez-vous-en !… Je… je…

— Vous êtes un misérable ! interrompit froidement ma femme.

La secousse avait été trop violente, et j’étais trop faible pour en supporter l’atteinte. Au moment où, par un effort insensé, je tentais de me lever, pour chasser ma femme de la chambre, le ciel, la chambre, ma femme, tout, autour de moi, s’évanouit dans une blancheur morne de suaire, et je tombai lourdement sur le parquet.

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