‹ Contes Tome IIIChapitre 41 sur 49 · partie Paysage d’hiver

partie Paysage d’hiver

Voici la scène. Elle date de douze jours.
Il neigeait, et l’air était froid, d’un froid qui vous glaçait les os. Ce n’est point une figure de rhétorique, et je n’emploie pas la neige pour donner à la scène de misère que je vais conter un facile et vulgaire attendrissement de romance. Il neigeait réellement. Cela arrive parfois, n’en déplaise aux gens qui ont des fourrures… Donc, il neigeait, et, dans le petit bourg, chacun était rentré chez soi, portes closes, s’acagnardant au coin du feu. Je parle bien entendu de ceux qui avaient du feu, car tout le monde n’en a pas, dans ce petit bourg-là, où, par surcroît de malchance, ceux qui n’ont pas de feu habitent des maisons construites en colombage, c’est-à-dire en gel et en frimas : ce qu’on appelle des maisons à la grâce de Dieu. Dans la rue déserte, un homme parut, de cinquante ans à peu près, et vêtu de toile comme le sont les ouvriers misérables. À peine s’il pouvait marcher. Courbé en deux, les jambes tremblantes, très pâle, il s’arrêtait à chaque pas pour respirer ; et bien qu’il fît très froid, la sueur lui coulait sur le front. Après de grands efforts, il parvient à atteindre la boutique du pharmacien, et il entra.

Ce pharmacien est maire de l’endroit. C’est un homme excellent et qui fait tout le bien qu’il peut. Mais il ne peut pas grand-chose, car il n’est pas riche, et la commune qu’il administre est très pauvre. En dehors de ses revenus insuffisants, elle dispose, il est vrai, de menus legs laissés par des « bienfaiteurs » locaux et défunts. Mais à ces legs s’attachent des restrictions qui en rendent la distribution impossible et ruineuse. Ainsi le veut la philanthropie, de toute éternité.

L’ouvrier s’assit sur une chaise, en faisant d’horribles grimaces de douleur ; et il resta quelques minutes sans rien dire, haletant et poussant des plaintes sourdes. Son visage avait une indicible expression de souffrance, quoique plus tanné qu’un morceau de cuir.

— Qu’y a-t-il, mon brave ? demanda le pharmacien.

L’ouvrier dit d’une voix très faible, en hochant la tête :

— Je crois bien que je suis mort… J’ai là, dans les reins, un coup… voyez-vous, monsieur le maire… un coup… Oh ! oh ! oh !… Le coup du lapin, quoi !…

Et comme on lui demandait des détails, il répondit lentement, mettant un intervalle entre chaque mot :

— Je suis charron… c’est-à-dire, oui… enfin je travaille chez les charrons… tantôt ici, tantôt là… c’est-à-dire, je travaille quand il y a de l’ouvrage… J’étais donc, depuis quatre mois, chez Blondeau, là… dans la rue du Cloître, près du boulanger, savez bien !… Blondeau me logeait, me nourrissait, il me payait trente-cinq sous par jour… C’est guère, mais vaut encore mieux que ça rien… Enfin, voilà qu’hier j’étais en train de cercler une roue, pour la charrette du maître Drouet… vous savez bien, le maître Drouet, des Aubées… Il avait gelé, par-ci, par-là, des petites flaques prises… ça glissait…

Il parlait difficilement. Chacune de ses paroles était coupée par un gémissement de douleur.

— À un moment, je pourrais pas dire comment c’est arrivé au juste… Mon pied glisse… je lâche le cercle, qui tombe sur moi, et moi, je tombe en arrière, sur un pieu… Cré mâtin !… Je crus que j’allais passer sur le coup… Impossible de me relever… Mais la femme à Blondeau, qui avait vu la chose, vint m’aider, à me lever d’abord, puis à me conduire dans ma chambre… Je ne pouvais pas tenir debout !… Et ça me répondait là, dans les reins… Ça me répondait… Ah ! nom d’un chien !… Quand, le soir, Blondeau est rentré, j’avais la fièvre… Il me dit :

— Eh bien ! ça ne va pas donc ? – Mazette, non, ça ne va pas !… Bon Dieu ! que je souffre ! Bon Dieu ! que j’ai mal ! – C’est embêtant, ça ! – Je crois bien que c’est embêtant… J’ai une côte cassée, pour sûr, ou bien autre chose… Enfin, je suis démoli. – Sacré maladroit, va ! – Ah ! dame, c’est pas de ma faute ! – N’importe ! tu comprends que je ne peux pas te garder et te nourrir à rien faire… Il faudra t’en aller demain matin. – M’en aller, où ça ? – Où tu voudras. – Bon, bon… mais je ne peux pas marcher. – Ça ne me regarde pas.

Alors, je suis venu vous demander un conseil.

Le pharmacien avait écouté attentivement le récit de l’ouvrier.

— Eh bien ! mais, dit-il, cette affaire-là est simple… Vous avez été blessé au service de votre patron, n’est-ce pas ? Il vous doit une indemnité et les frais de maladie… C’est la loi, mon brave homme… Ça va tout seul.

— Mais puisqu’il ne veut rien me donner.

— Il ne veut pas… il ne veut pas !… On l’obligera… Voici ce qu’il faut faire… D’abord, vous allez demander au médecin un certificat constatant votre blessure… Puis, vous enverrez à Blondeau une lettre de conciliation pour lundi prochain… Naturellement, il ne viendra pas… Alors, huit jours après, vous l’assignerez… Il sera condamné à vous payer quelque chose… Il faut aussi prévoir le cas où Blondeau irait devant le Tribunal civil… Mais qu’il aille où il voudra, vous gagnerez votre affaire… C’est la loi !… On ne peut rien contre la loi ! Ça sera peut-être long, par exemple…

L’ouvrier murmura piteusement :

— Bon ! bon ! Et pendant ce temps-là, où vais-je aller, moi ?… Je n’ai pas un sou… je souffre comme un diable ! Et s’il faut coucher dehors, cette nuit, par un froid pareil… autant me tuer tout de suite !… J’aimerais mieux ça !

Et d’une voix timide, qui cherchait à étouffer les plaintes que son mal lui arrachait :

— Pourquoi que vous ne me donneriez pas un mot d’écrit pour que j’entre à l’hospice…

– C’est impossible. Vous n’êtes pas de la commune… Or, le règlement de l’hospice est inflexible. On ne peut recevoir à l’hospice que les gens domiciliés dans la commune… Encore faut-il qu’ils soient électeurs et âgés de plus de soixante ans… Nous avons accepté le legs avec ces conditions… Nous ne pouvons rien y changer.

L’ouvrier baissa la tête, et, d’un air hébété, il regarda les carreaux qui dallaient la boutique. Il dit simplement :

— C’est tout de même bien malheureux… C’est pire que des chiens, quoi !

Il y eut un silence de quelques minutes. Un client entra, acheta de la tisane, sortit. L’homme continuait toujours de regarder les carreaux. En ce moment, quelque chose de plus pesant que le cercle de fer de la roue, le sentiment de l’abandon, de la détresse, lui écrasait tout l’être. Au dehors, la neige tombait épaisse, tourbillonnante. Alors le pharmacien, d’un ton de reproche amical :

— Sans doute, c’est malheureux ! dit-il… Et votre situation n’est guère enviable… Mais aussi, vous êtes vraiment bien imprévoyant… Comment n’avez-vous pas fait des économies ?… Pourquoi avez-vous mangé tout votre argent ?… Tout votre argent !

— Ah ! trente-cinq sous par jour, sans compter le chômage, c’est pas le Pérou, savez bien…

— Oui, oui !… mais si vous aviez bu un peu moins de goutte, mon brave homme, vous auriez peut-être de quoi vous abriter de la neige, vous soigner…

— La goutte ! Eh ! si on boit la goutte, c’est parce qu’on n’a pas toujours assez de pain ni assez de viande pour vous réjouir le ventre… Ça trompe ça, la goutte ! Ça réchauffe aussi… Si on n’avait pas la goutte, allez, quelquefois… je sais pas ce qu’on ferait… Alors ?… Faut crever comme une bête ?

Le pharmacien écarta les bras en signe d’impuissance, et ne répondit pas.

— Pardon ! excuse ! monsieur le maire, dit l’ouvrier.

Et sans un mot de reproche, sans un geste de haine, péniblement, il se leva de sa chaise et, plus courbé, plus pâle encore, sous le hâle durci de sa peau, plus tremblant, il s’en alla, par la rue, toute blanche de neige. Les moineaux se blottissaient dans les trous des murailles. De la fumée sortait des cheminées. Dehors, personne que lui… Qu’est-il devenu ? Je n’en sais rien.

†††

Pourtant, entre ce miséreux de l’État, un contrat synallagmatique est intervenu ; l’État a dit à cet homme : «Tu m’appartiens ; je dispose de toi à mon gré. Tu ne peux rien faire, ni naître, ni aimer, ni travailler, ni mourir, sans que je sois là, rognant sur ta pauvre vie, te faisant payer l’air que tu respires, le breuvage que tu bois, le pain que tu manges, l’oreiller fangeux où tu dors. Si, à force de travail, de privations, tu parviens à acquérir un bout de champ, une maison, tu me dois une partie de ce champ, de cette maison. Si tu n’as rien, tu me devras toujours une part large de tes fatigues, de ton labeur. À l’époque où tu seras dans toute la force de tes membres, dans tout le développement de ton intelligence, dans toute l’effervescence de ton amour, je t’arracherai à la vie que tu auras choisie, et je t’enverrai pourrir dans l’enfer de mes casernes.

«Ce n’est pas tout. Nos lois sont faites de telle sorte que j’accumule autour de toi toutes les difficultés de vivre, toutes les hostilités, toutes les inégalités sociales, toutes les misères. Ce que je ne prends pas sur ta liberté, ce que je ne tonds pas sur ta carcasse désarmée, je veux que d’autres, plus riches que toi – et qui sont riches uniquement parce que tu es pauvre – le prennent et le tondent sous la protection de mes gendarmes et de mes juges. En revanche, je m’engage vis-à-vis de toi, lorsque tu seras vieux ou malade, lorsque tu seras à moitié mort, je m’engage à te recevoir dans les asiles secourables, après des formalités sans nombre et dans des conditions spéciales qui te dégoûteront peut-être de mes bienfaits. Et puis, quand tu seras mort tout à fait, je te donnerai gratis, dans un coin de cimetière, un peu de terre, où tu dormiras cette fois, pour de bon, avec les camarades. »

Et le miséreux a signé ce contrat qui n’engage que lui parce que l’État lui a montré ses prisons, ses bagnes, son échafaud.

Et cela fait pitié de penser qu’il y a encore des gens si abandonnés qu’ils ne trouvent pas un abri, lorsque la neige tombe, comme elle tombait sur les membres malades de l’ouvrier charron ; et qu’il y a encore des gens, gamins sinistres, qui ne songent, là-bas, qu’à s’invalider 4, alors que tout est à faire, dans notre société si admirable, ou plutôt, tout est à refaire 5.

q

Page 1