‹ Contes Tome IIIChapitre 43 sur 49 · partie Un baptême

partie Un baptême

Comme l’enfant paraissait très faible, la mère ne voulut pas attendre ses relevailles pour qu’on le baptisât. Elle s’était pourtant bien promis d’assister à cette cérémonie, de conduire elle-même, à l’église, sa fille, pomponnée de rubans blancs. Mais des petits êtres comme ça, c’est si fragile, ça n’a que le souffle ; on ne sait pas ce qui peut arriver, d’un moment à l’autre. S’ils meurent, encore faut-il qu’ils meurent chrétiens, et qu’ils aillent tout droit dans le paradis où sont les anges. Et sa fille pouvait mourir. Elle avait déjà, en naissant, le teint plombé des vieilles gens, une peau fripée, des rides au front. Elle ne voulait pas boire, et toujours, grimaçante, elle criait. Il fallait se faire une raison. On chercha dans le voisinage un parrain, une marraine de bonne volonté, et l’on se dirigea, un après-midi, vers Sainte-Anne d’Auray, la paroisse où l’un des vicaires avait été, le matin même, prévenu par le facteur.

Pauvre baptême en vérité, aussi morne que l’enterrement d’un vagabond. Une vieille voisine obligeante portait l’enfant, empaqueté dans ses langes, et qui criait sous un voile de hasard. Le parrain, en veste bleue, bordée de velours, la marraine, avec sa plus coquette coiffe, venaient derrière ; le père suivait, embarrassé dans son antique redingote, étroite et trop luisante. Il n’y avait pas de parents, pas d’amis, pas de biniou, pas de gais rubans, pas de cortège joyeux processionnant à travers la lande en fête. Il ne pleuvait pas, mais le ciel était tout gris. Une indicible tristesse planait sur les ajoncs défleuris, sur les brandes rousses.

Le vicaire n’était point arrivé quand ils se présentèrent à l’église. Il fallut l’attendre. Le parrain et la marraine s’agenouillèrent devant l’autel de Sainte-Anne, et marmottèrent des oraisons ; la vieille berçait l’enfant qui se plaignait, mêlant ses prières aux refrains endormeurs ; le père regarda les colonnes, les voûtes, tout cet or, tout ce marbre, surgi de la croupissante misère d’un pays désolé, comme sous la baguette d’une fée. Prosternées sous les cierges, la face presque collée aux dalles polychromes, des femmes priaient. Et des bruits de lèvres, pareils à de lointains chants de caille dans les prairies soirales, et des tintements de chapelets et des glissements de rosaires, s’égrenaient, se répondaient parmi le silence de la morne et fastueuse basilique.

Enfin le vicaire arriva, en retard d’une heure, tout rouge, nouant avec impatience les cordons de son surplis… Il était de mauvaise humeur, comme un homme brusquement dérangé de son repas… Après avoir jeté un regard dédaigneux sur le modeste compérage qui ne lui promettait pas de grasses prébendes, il s’adressa, hostile, au père :

— Comment t’appelles-tu ?

— Louis Morin…

— Louis Morin ?… Morin… ça n’est pas un nom d’ici ?… Louis Morin ?… Tu n’es pas d’ici ?

— Non, monsieur le vicaire.

— Es-tu chrétien seulement ?

— Oui, monsieur le vicaire…

— Tu es chrétien… tu es chrétien… et tu t’appelles Morin ?… Et tu n’es pas d’ici ? Hum ! Hum ! Ce n’est pas clair… Et d’où es-tu ?

— Je suis de l’Anjou…

— Enfin, c’est ton affaire… Et qu’est-ce que tu fais ici ?

– Depuis deux mois, je suis gardien de la propriété de M. Le Lubec…

Le vicaire haussa les épaules, grogna…

— M. Le Lubec ferait bien mieux de faire garder sa propriété par des gens d’ici… et ne pas empoisonner le pays d’étrangers… de gens d’on ne sait d’où ils sont… Car enfin, je ne te connais pas, moi !… Et ta femme ?… Es-tu marié, seulement ?

— Mais oui, je suis marié, monsieur le vicaire. Je vous ai fait remettre mes papiers, pour l’acte, par le facteur.

— Tu es marié… tu es marié… c’est facile à dire… Tes papiers ? c’est facile à faire. Enfin, nous verrons ça… Et pourquoi ne t’aperçoit-on jamais à l’église ?… Tu ne viens jamais à l’église, ni toi, ni ta femme, ni personne de chez toi ?…

— Ma femme a toujours été malade depuis que nous sommes ici ; elle n’a pas quitté le lit, monsieur le vicaire… Et il y a beaucoup de travail à la maison.

— Tu es un impie, voilà tout… un hérétique… un montagnard... Et ta femme aussi !… Si tu avais brûlé une douzaine de cierges à notre bonne mère Sainte Anne, ta femme n’aurait point été malade. C’est toi qui soignes les vaches, chez M. Le Lubec ?

— Oui, monsieur le vicaire, sauf votre respect.

— Et le jardin ?

— C’est moi aussi, monsieur le vicaire.

— Bon… Et tu t’appelles Morin ?… Enfin, ça te regarde.

Puis, brusquement, il ordonna à la vieille d’enlever le bonnet de l’enfant et sa bavette…

— Est-ce une fille, un garçon ?… Qu’est-ce que c’est que cet enfant ?

— C’est une fille, la chère petite, chevrota la vieille, dont les doigts malhabiles ne parvenaient pas à dénouer les brides du bonnet, une fille du bon Dieu, la pauvre petite enfant !…

— Et pourquoi crie-t-elle ainsi ?… Elle a l’air malade… Enfin, ça la regarde… Dépêche-toi…

Le bonnet enlevé, l’enfant apparut avec son crâne glabre, plissé, marqué, de chaque côté du front, de deux meurtrissures bleuâtres. Le vicaire vit les deux meurtrissures, et il s’écria :

— Mais elle n’est pas venue naturellement, cette fille-là ?

Alors le père expliqua :

— Non, monsieur le vicaire… La mère a failli mourir… On lui a mis les fers… Le médecin parlait d’avoir l’enfant par morceaux… Pendant deux jours nous avons été bien inquiets…

— Et lui a-t-on administré le baptême de la famille, au moins ?

— Bien sûr, monsieur le vicaire. On craignait de ne pas l’avoir vivante.

— Et qui le lui a administré, le baptême de la famille ?… La sage-femme ?

— Oh ! non ! monsieur le vicaire… C’est le docteur Durand…

À ce nom, le vicaire s’emporta :

— Le docteur Durand ? Mais tu ne sais donc pas que le docteur Durand est un hérétique, un montagnard ?… qu’il s’ivrogne et vit en concubinage avec sa bonne ?… Et tu crois qu’il a baptisé ta fille, le docteur Durand ?… Triple imbécile !… Sais-tu ce qu’il a fait, ce monstre, ce bandit, le sais-tu ?… Eh bien, il a mis le diable dans le corps de ta fille… Ta fille a le diable dans le corps… c’est pour ça qu’elle crie… Je ne peux pas la baptiser…

Il se signa et murmura quelques mots latins, d’une voix si colère qu’ils ressemblaient à des jurons. Comme le père demeurait ébahi, la bouche ouverte, les yeux ronds, ne disant rien :

— Et qu’as-tu à me regarder avec cet air d’imbécile ?… grogna le vicaire… Je te dis que je ne peux pas baptiser ta fille… As-tu compris ?… Remmène-la d’où elle vient… Une fille en qui le diable habite !… Ça t’apprendra à ne pas appeler le docteur Marrec… Tu peux aller soigner tes vaches… Morin, Durand, Enfer et Cie…

Louis Morin ne trouva à prononcer que ces mots, tandis que, obstinément, il tournait et retournait dans ses mains son chapeau :

– C’est incroyable… c’est incroyable… Comment faire ?… Mon Dieu, comment faire ?

Le vicaire réfléchit un moment et, d’une voix redevenue plus calme :

— Écoute, fit-il… Il y a un moyen… peut-être… Je ne peux pas baptiser ta fille tant qu’elle aura le diable dans le corps… Mais je peux, si tu y tiens, lui enlever le diable du corps… Seulement, c’est dix francs…

— Dix francs ?… s’exclama Louis Morin, consterné. Dix francs ? C’est bien cher… c’est trop cher…

— Eh bien, mettons cinq francs, parce que tu es un pauvre homme… Tu me donneras cinq francs… Puis, à la récolte, tu me donneras un boisseau de pommes de terre, et au mois de septembre, douze livres de beurre… Est-ce entendu comme ça ?…

Morin se gratta la tête, durant quelques minutes, perplexe…

— Et vous la baptiserez par-dessus le marché ?

— Et je la baptiserai par-dessus le marché… Ça va-t-il ?

— C’est bien des frais… murmura Morin… bien des frais…

— Acceptes-tu ?

— Eh bien oui… Seulement, tout de même, c’est bien des frais…

Alors, le vicaire, prestement, passa ses mains sur la tête de l’enfant, lui tapota le ventre, bredouilla des mots latins, esquissa, dans l’air, des gestes étranges.

— Allons ! fit-il, maintenant le diable est parti… On peut la baptiser…

Puis, reprenant les mots latins, il aspergea d’eau le front de la petite fille, lui mit un grain de sel dans la bouche, se signa, et gaiement :

— Allons ! fit-il encore. Maintenant, elle est chrétienne, elle peut mourir… 7

Ils revinrent à travers la lande, tête basse, silencieux, en proie à de vagues terreurs. La vieille marchait devant, portant l’enfant, qui criait toujours ; le parrain, la marraine venaient derrière ; Morin suivait à distance. Le soir tombait, un soir brumeux, tout plein de formes errantes, un soir spectral que dominait, du haut de la tour, l’ironique et miraculeuse image de sainte Anne, protectrice des Bretons.

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