‹ Contes Tome IVChapitre 1 sur 43 · Première partie Sur la route

Première partie Sur la route

L’autre jour, j’ai rencontré sur la route le vieux Ibire. Il ramassait des feuilles sèches pour couvrir ses navets. Je lui appris que la Chambre avait voté l’expédition de Madagascar.
— Eh bien, oui ! fit-il… Qu’est-ce que c’est encore que cette manigance-là ?

(Car le vieux Ibire se méfie, maintenant, quand la Chambre vote quelque chose, et même lorsqu’elle ne vote rien. Au seul mot de Chambre ou de député, instinctivement, par un geste rapide, le bonhomme garantit, de ses deux mains, ses deux poches, comme s’il y avait encore quelque chose à prendre, depuis le temps qu’on y puise.)

— C’est, lui répondis-je, que nous sommes trop riches, que nous ne savons que faire de nos millions !... Il faut bien les dépenser joyeusement… Bien entendu, je ne parle pas des quinze mille jeunes gars de France qui vont aller pourrir dans les marais de là-bas… Des soldats, c’est leur métier de pourrir quelque part, pas vrai ?... Et l’on ne pouvait pas trouver mieux, pour cela, que Madagascar !

– J’entends bien… J’ai un petit-fils qui est mort au Tonkin… un petit-neveu qui est mort au Dahomey… Et il y a au village bien des familles qui ont des morts, très loin, un peu partout sur la terre… Oui, mais ça doit rapporter beaucoup, sans doute ?

— Certes, père Ibire… beaucoup d’embêtements… beaucoup d’impôts… beaucoup de larmes… sans compter l’imprévu, qui est toujours terrible.

— J’entends bien ! dit le père Ibire, en hochant la tête… Mais…

Il réfléchit quelques secondes, et il poursuivit :

— … mais, s’ils ont tant de millions, pourquoi qu’ils les emploient pas à réparer nos routes ?... regardez… si ça ne fait pas pitié !... C’est à peine si je puis y mener ma brouette… Tantôt, je me suis encore fichu par terre, à cause des trous… Les chevaux y crèvent, les harnais s’y rompent, les voitures s’y brisent… Non, vrai, ça n’est pas juste… Est-ce qu’ils ne devraient pas d’abord coloniser la France…

Le bonhomme s’assit sur un des bras de la brouette, et il gémit :

— Voilà plus de quatre ans qu’on nous promet de la refaire, cette route !... Mais je n’ai plus d’espoir. Par exemple, au moment des élections, ça va bien !... C’est-à-dire que, huit jours avant le vote, on amène, par-ci par-là, quelques mètres de cailloux… Puis, on voit apparaître la grande écraseuse à vapeur… Elle souffle, elle ronfle, crache de la fumée, fait un tapage de tous les diables… Et l’agent voyer circule dans les villages, criant : « Ah ! on va vous en faire une fameuse route… Seulement, il faudra voter pour les candidats du gouvernement ! » On vote, et, le lendemain, quand le tour est joué, l’écraseuse à vapeur s’en va… les petits tas de cailloux dorment sur les berges, et l’agent voyer, qu’on ne revoit plus, rigole au café, en se fichant de nous… On ne nous a donné qu’un peu de fumée… et c’est tout !

— Aussi, pourquoi votez-vous ?

— Je ne sais pas… Tout le monde vote… je vote comme tout le monde… Et puis, qu’est-ce que vous voulez ?... à force de voter pour l’un, pour l’autre, tantôt pour un bleu, tantôt pour un blanc, tantôt pour un rouge, on se dit qu’on tombera peut-être, une fois, sur le bon…

— Il n’y a pas apparence, mon père Ibire.

— J’entends bien… Puis, il passera encore bien des candidats sur les routes… Et à propos de routes, il faut que je vous demande de m’expliquer une chose qui me tracasse depuis longtemps… Il est vrai que je n’ai pas beaucoup d’instruction…

— Voyons ça, père Ibire…

— Voici l’affaire… Je suis astreint, comme tout le monde, à travailler trois jours par an sur les routes, moi, mes outils, mon cheval et ma voiture, si j’en ai… On appelle ça des prestations !… Bon ! je veux bien… C’est juste… Au jour convenu, j’arrive… Mais on ne m’emploie qu’à des travaux ridicules et qui ne riment à rien. Pour vous en donner une idée, il y a quatre ans, j’avais un cheval et une voiture. Le cantonnier-chef me commande d’aller chercher du caillou, à deux lieues de là, au bas de la côte de Montdur, que vous voyez d’ici… J’y vais… Il n’y avait pas de caillou. Il n’y en avait pas depuis plus de quinze ans. Celui-ci en avait pris un mètre, celui-là un autre, tout le monde avait chipoté un peu sur le tas… Bref, le caillou avait disparu… Je dis au cantonnier-chef : «Il n’y a plus de caillou ». Le cantonnier me dit : « Je n’ai pas à entrer là-dedans… qu’il y ait du caillou ou pas, ce n’est pas mon affaire, et je m’en fiche… Mais c’est la consigne que tu ailles en chercher, et que tu le charries sur la route… Retournes-y. » Je dis au cantonnier : « Comment veux-tu que je charrie une chose qui n’existe pas ? » Le cantonnier me dit : « Fais comme si elle existait ! » Alors je suis reparti, et, pendant les trois jours de prestation, moi, mes outils, mon cheval et ma voiture, nous avons fait la navette entre Montdur et la route, pour charrier ce caillou que je savais ne pas exister… Comment trouvez-vous ça ?

— C’est le mystère de la sainte Administration, père Ibire…

— J’entends bien… Ce n’est pas tout… J’ai donc fait mes prestations… Ça n’a servi à rien, c’est vrai… Mais, enfin, il aurait pu y avoir du caillou…

— C’est ce qui vous trompe, père Ibire… il n’y a jamais de caillou, nulle part… L’homme passe son temps à charrier du caillou qui n’existe pas… S’il y avait du caillou, il n’y aurait pas d’administration, et vous seriez heureux… On ne peut pas concevoir une pareille folie.

— J’en reviens à ce que je voulais vous demander… Ça vous ennuie de travailler sur les routes… vous aimez mieux payer vos journées de prestation que de les faire… Vous allez chez le percepteur et lui donnez votre argent… Bon… Qu’est-ce qu’ils font de cet argent ?… Voilà ce que je voudrais savoir.

— Eh bien ! ils en font des expéditions de Madagascar… Ils en font des cuirassés qui sautent, des cuirassés qui coulent… Cet argent, ils le donnent à leurs amis et connaissances… est-ce que je sais, moi ?… À des fournisseurs qui volent sur le blé de la marine, sur la viande du soldat, sur les bidons… sur tout, mon pauvre père Ibire…

— J’entends bien… Et les routes ?

— Elles s’en passent…

— Mais puisque c’est de l’argent exclusivement attribué aux routes !

— Raison de plus.

Le père Ibire, les poings sur ses genoux, me regardait anxieusement, de ses petits yeux clignotants. Il dit :

— Je n’y comprends rien.

— Sans doute, tu n’y comprends rien, bonhomme, car si tu y comprenais quelque chose, tu ne voudrais pas vivre en cette misère physique, en cette abjection morale où tu croupis, depuis tant de siècles, et où te maintient l’effort combiné et triomphant de toutes les perversités humaines. C’est parce que tu ne comprends rien à rien que l’État, et l’administration qui le représente dans ses besognes meurtrières, s’acharne sur ta vieille carcasse et que, chaque jour, à toute heure, à toute minute, il t’arrache un peu de ton intelligence, de ta volonté, de la force obscure et latente qui est en toi, à ton insu. Le jour où tu comprendras, c’est-à-dire le jour où tu arriveras à la connaissance de toi-même, à la conscience de ton individualité, tous ces fantômes – car ce sont des fantômes – qui font ton corps douloureux, et ton âme prisonnière, disparaîtront comme disparaissent, aux rayons de la lumière matinale, les bêtes nocturnes qui rôdent, en quête de charognes et de proies vivantes, dans les ténèbres… Mais ce jour-là n’est point venu, père Ibire, aucun calendrier n’en porte la date.

Le père Ibire se leva, avec effort. Il regarda la route, la route quotidienne, creusée de ressauts et d’ornières, où, depuis quatre-vingts ans, il avait charrié, vers des buts inconnus, des choses qui n’existent point, et il dit :

— Tout cela me fait mal à la tête… J’aime mieux ramasser mes feuilles.

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