‹ Contes Tome IVChapitre 11 sur 43 · Onzième partie Récit avant le gala

Onzième partie Récit avant le gala

— J’ai beaucoup connu l’empereur Alexandre III 6. C’était un excellent homme, si tant est qu’on puisse dire d’un empereur qu’il soit un homme, un simple homme, comme vous, moi, et tout le monde. Diable ! je n’ai pas cette hardiesse. Enfin, c’était un excellent empereur, le vrai père de son peuple, et je ne suis pas fâché que votre République ait donné son nom à un pont de France. Voilà un pont qui doit, il me semble, relier l’une à l’autre des choses extraordinaires et mystérieuses. Prétendre que l’empereur Alexandre III fut mon ami, ce serait sans doute beaucoup dire. Il m’honora de sa bienveillance, telle est la vérité, et, dans bien des circonstances, il se montra généreux envers moi. J’ai de lui, non une tabatière, mais un porte-cigarettes en argent, à mon chiffre, incrusté de pierres bizarres, comme on en trouve dans les mines, près du pôle… Cela ne vaut pas grand-chose, et n’est guère beau. Je possède aussi, ma foi ! une boîte d’allumettes, d’un métal inconnu qui sent le pétrole, et sur lequel il est impossible d’allumer quoi que ce soit. Mais la beauté de ces souvenirs impériaux ne réside pas dans leur plus ou moins de richesse, dans leur plus ou moins de valeur marchande ; elle est tout entière dans le souvenir même, n’est-ce pas ?

En Russie, j’occupais alors – je parle de six ans – une situation analogue, mais inférieure, s’entend – car il n’est qu’un Febvre 7 au monde – à celle que votre grand Frédéric occupa glorieusement, sous la monarchie de Napoléon III. C’est vous dire clairement que j’étais comédien. L’empereur Alexandre goûtait fort mon talent, fait d’élégance hautaine et de belle tenue, même dans l’émotion : quelque chose comme un Laffont russe, si vous voulez. Il venait souvent m’entendre en mes meilleurs rôles et, quoiqu’il ne prodiguât pas les démonstrations, il daignait m’applaudir aux bons endroits. C’était un esprit cultivé, et, je le dis sans courtisanerie, dans les ouvrages dramatiques que je jouais, il prenait goût aux belles scènes, sans avoir besoin de recourir au protocole, lequel, d’ailleurs, n’existe pas chez nous. Que de fois Sa Majesté me fit appeler auprès d’elle, et me félicita avec cet enthousiasme spécial et glacé que peut se permettre un empereur absolu, qui est tenu à beaucoup de réserves en toutes sortes de choses. En Russie, vous savez, on n’est pas du Midi, et le soleil ne rit pas plus dans les âmes que sur les bois de pins neigeux, hantés des loups. Il n’importe. L’empereur m’aimait au point que, non content de m’applaudir en public, il voulait bien aussi me consulter, dans les grandes occasions, et seulement en ce qui regardait mon art, cela va de soi. Car, je l’ai déjà dit, il n’est qu’un Febvre au monde. C’est moi qui étais chargé d’organiser les représentations du Palais d’Hiver, et dans les autres résidences impériales, chaque fois que l’empereur y donnait des fêtes. Et mon crédit était tel que M. Raoul Gunzbourg commençait à me voir d’un mauvais œil, et me débinait perfidement auprès de votre Sarcey 8, en prévision que l’idée me vînt, quelque jour, de risquer, moi aussi, une tournée franco-russe en France.

J’étais donc heureux, riche d’argent, de renommée, de relations, influent même ou passant pour tel, ce qui vaut mieux que de l’être réellement, et, tous les soirs, avant de me coucher, je demandais aux saintes images que ma vie continuât de la sorte, ayant su borner mes ambitions, et ne souhaitant pas d’autres biens que ceux dont je jouissais – ah ! si complètement !

Ici, la voix du narrateur devint grave, ses yeux devinrent tristes et, après s’être tu pendant quelques secondes, il continua :

— Orphelin et célibataire, je vivais avec ma sœur, une adorable gamine de quinze ans, qui était la joie de mon cœur, le soleil de ma maison. Je l’aimais au-delà de tout. Et comment ne pas aimer ce délicieux petit être, turbulent et joli, spirituel et tendre, enthousiaste et généreux, qui, sous le rire sonnant sans cesse à ses lèvres, vibrait à tout ce qui est beau, à tout ce qui est grand. En cette enveloppe frêle de rieuse gamine, on sentait battre une âme ardente, profonde et libre. Ces éclosions de l’héroïsme national ne sont pas rares, chez nous. Dans le silence étouffant qui pèse sur notre pays, dans l’immense soupçon policier qui l’enserre, le génie choisit parfois, pour y abriter, y dissimuler sa couvée, l’inviolable asile que doit être le cœur d’un enfant ou d’une petite fille. Ma sœur était vraiment de ces élues. Une seule chose me chagrinait en elle : l’extrême franchise de sa parole et l’indépendance frondeuse de son esprit, qu’elle ne savait taire et cacher devant personne, même devant ceux-là en présence de qui il faut rester la bouche bien muette et l’âme bien close. Mais je me rassurais en me disant qu’à son âge, ces petits écarts sont sans conséquence, bien que, chez nous, il n’y ait point d’âge pour la justice et pour le malheur.

Un jour, rentrant de Moscou, où j’étais allé donner quelques représentations, je trouvai la maison vide. Mes deux vieux serviteurs se lamentaient, sur une banquette, dans l’antichambre.

— Où donc est ma sœur ? demandai-je ?

— Hélas ! fit l’un d’eux, car l’autre ne parlait jamais, ils sont venus… et ils l’ont emmenée avec la nourrice… Dieu l’ait en pitié !

— Tu es fou, je pense ? criai-je… ou tu as trop bu ?… ou bien quoi ?… Sais-tu seulement ce que tu dis ?… Allons, dis-moi où est ma sœur ?

Le vieux leva vers le plafond sa triste face barbue :

— Je te l’ai dit, marmonna-t-il. Ils sont venus… et ils l’ont emmenée… le diable sait où !…

Je crus que j’allais m’évanouir de douleur. Pourtant, j’eus la force de me cramponner à une portière, et, violemment, j’articulai :

— Mais pourquoi ?… Voyons, pourquoi ?… Ils ont dit quelque chose ?… Ils ne l’ont pas emmenée comme ça, sans raison ?… Ils ont dit pourquoi ?…

Et le vieux, ayant secoué la tête, répliqua :

— Ils n’ont rien dit… ils ne disent jamais rien… Ils viennent, comme des diables, on ne sait d’où… Et puis, quand ils sont partis, il n’y a plus qu’à se frapper la tête contre les murs et à pleurer…

— Mais elle ? insistai-je… Elle a bien dit quelque chose ? Voyons… elle a protesté ?… Elle les a menacés de moi, de l’empereur, qui est mon ami ?… Elle a bien dit quelque chose ?…

— Que veux-tu donc qu’elle ait dit, la chère âme ?… Et qu’est-ce qu’elle aurait pu dire ? Elle a joint ses deux petites mains, comme devant les saintes Images… Et puis voilà… Maintenant, toi, et nous deux, à qui elle était comme la vie… nous n’avons plus qu’à pleurer, tant que nous vivrons… Car elle est partie pour là d’où l’on ne revient jamais… Dieu et notre père le tsar soient bénis !

Je compris que je ne tirerais pas d’autres renseignements de ces résignées et fidèles brutes, et je sortis dans la rue, courant aux informations. Je fus renvoyé d’administration en administration, de bureaux en bureaux, de guichets en guichets, et, partout, je me heurtai à des visages muets, à des âmes verrouillées, à des yeux cadenassés, comme des portes de prison… On ne savait pas… on ne savait rien… on ne pouvait me dire quoi que ce soit… Quelques-uns m’engageaient à parler tout bas, à ne pas parler du tout, à rentrer chez moi, gaiement… Dans ma détresse, je pensai à solliciter une audience de l’empereur… Il était bon, il m’aimait. Je me jetterais à ses pieds, j’implorerais sa clémence… Et puis, qui sait ?… cette sombre justice accomplie en son nom, il l’ignorait peut-être, il l’ignorait sûrement !…

Des officiers de mes amis, à qui j’allai demander conseil, me détournèrent vivement de cette idée :

— Il ne faut pas parler de ça… il ne faut pas parler de ça… Cela arrive à tout le monde. Nous aussi, nous avons des sœurs, des amies, qui sont là-bas… Il ne faut pas parler de ça…

Afin de me distraire de ma douleur, ils m’invitaient à souper, pour le soir… On se griserait de champagne, on jetterait des garçons de restaurant par les fenêtres… On déshabillerait des filles…

— Venez donc… mon cher, venez donc…

Braves amis !…

Ce n’est que le surlendemain que je pus joindre le directeur de la police. Je le connaissais beaucoup. Souvent, il me faisait l’honneur de me visiter, au théâtre, dans ma loge. C’était un homme charmant et dont j’admirais les manières affables, la conversation spirituelle. Aux premiers mots que je lâchai :

— Chut ! fit-il d’un air contrarié… ne pensez plus à ça… Il y a des choses auxquelles il ne faut, auxquelles on ne doit jamais songer.

Et, brusquement, il me demanda force détails intimes sur une chanteuse française, acclamée, la veille, à l’Opéra, et qu’il trouvait très jolie.

Enfin, huit jours après ces terribles événements – un siècle, je vous assure… ah ! oui, un siècle d’angoisses, de mortelles souffrances, d’inexprimables tortures où je pensai devenir fou –, le théâtre donnait une représentation de gala. L’empereur me fit appeler par un officier de sa suite. Il était comme d’habitude, il était comme toujours, grave et un peu triste, d’une majesté un peu lasse, d’une bienveillance un peu glacée. Je ne sais pourquoi, de voir ainsi ce colosse – était-ce le respect, la peur, la notion enfin précisée de sa redoutable toute-puissance ? –, il me fut impossible d’articuler un mot, un seul mot, ce simple mot de grâce ! qui, tout à l’heure, emplissait ma poitrine d’espoirs, frémissait à ma gorge, brûlait mes lèvres. J’étais véritablement paralysé, et comme vide, et comme mort…

— Mes compliments, monsieur… me dit-il… vous avez joué, ce soir, comme M. Guitry 9…

Après quoi, m’ayant tendu sa main à baiser, il me congédia gracieusement.

Le narrateur regarda sa montre, et compara l’heure qu’elle marquait avec celle de la pendule qui tictaquait, sur un petit meuble, près de lui, et il reprit :

— J’achève… Aussi bien, il n’est que temps, et ces souvenirs me dévorent le cœur… Deux années passèrent. Je ne savais toujours rien ; je n’avais toujours pu rien apprendre de cet effroyable mystère qui m’avait, tout d’un coup, enlevé ce que j’aimais le mieux dans le monde. Chaque fois que j’interrogeais un fonctionnaire, je ne tirais de lui que ce « chut ! » vraiment terrifiant, avec quoi, au moment même de l’événement, partout, on avait accueilli mes supplications les plus pressantes. Toutes les influences que je tentai de mettre en campagne ne servirent qu’à rendre plus lourdes mes angoisses, et plus épaisses les ténèbres par où avait si tragiquement sombré la vie de la pauvre et adorable enfant que je pleurais… Vous devez penser si j’avais le cœur au théâtre, à mes rôles, à cette existence émouvante où je me passionnais tant, autrefois. Mais je ne songeai pas un instant, si pénible qu’elle fut, à la quitter. Grâce à mon métier, j’étais en rapports quotidiens avec d’importants personnages de l’Empire que, peut-être, un jour, je pourrais intéresser utilement à mon affreux malheur. Et je m’y acharnai, en raison des espérances possibles, lointaines, dont, par eux, j’entrevoyais la lueur trouble et confuse. Quant à l’empereur, il me conservait la même bienveillance, glaciale. Lui aussi, on voyait qu’il souffrait d’un mal inconnu, avec un admirable courage silencieux. En examinant ses yeux, je sentais… ah ! je sentais fraternellement qu’il ne savait pas, qu’il ne savait rien, lui non plus, qu’il était triste de toute la tristesse infinie de son peuple, et que la mort rongeait, affaissait, peu à peu, vers la terre, sa puissante carrure d’impérial et mélancolique géant. Et une immense pitié montait de mon cœur vers le sien… Alors, pourquoi n’ai-je pas osé pousser le cri qui, peut-être, eût sauvé ma sœur ?… Pourquoi ?… Hélas ! je ne sais pas.

Après des jours et des nuits d’indicibles souffrances, ne pouvant plus vivre ainsi et décidé à tout risquer, j’allai chez le directeur de la police.

— Écoutez, déclarai-je fermement… je ne viens point vous apporter d’inutiles paroles… je ne vous demande pas la grâce de ma sœur, je ne vous demande même pas où elle est… Je veux seulement savoir si elle vit ou si elle est morte…

Le directeur eut un geste d’ennui.

— Encore ?… fit-il… Et pourquoi toujours penser à cela, mon cher ?… Vous n’êtes guère raisonnable, en vérité… et vous vous donnez bien du mal inutilement… Voyons !… tout cela est loin, déjà… Faites comme si elle était morte…

– C’est précisément ce que je veux savoir… insistai-je… Ce doute me tue… Est-elle morte, ou vit-elle encore ?… Dites-le moi…

— Vous êtes étonnant, mon cher… Mais je n’en sais rien… Comment voulez-vous que je le sache ?…

— Informez-vous… après tout, c’est mon droit…

— Vous le voulez ?

— Oui, oui, oui, je le veux, criai-je…

— Eh bien, soit !… je m’informerai, je vous le promets…

Et il ajouta négligemment, en jouant avec un porte-plume d’or :

— Seulement, je vous engage, pour l’avenir, à concevoir de vos droits, mon cher, une idée un peu moins familière…

Six mois après cette conversation, un soir, au théâtre, dans ma loge, tandis que je m’habillais pour entrer en scène, un homme de la police me remettait un pli cacheté… Je le rompis fiévreusement. Le pli ne portait ni date, ni signature, et contenait ces mots tracés au crayon rouge : « Votre sœur existe, mais elle a les cheveux tout blancs ».

Je vis les murs de la loge et les lumières et la glace tourner, tourner, puis disparaître… et je m’abattis, comme une masse inerte, sur le tapis…

Le narrateur se leva, il était un peu plus pâle, et courbé comme un malade. Il se dirigea à travers le salon, vers la glace devant laquelle il remit un peu d’ordre à sa toilette et à sa coiffure. Et, tandis que, de la rue, montaient jusqu’à nous les acclamations de la foule, saluant le tsar, qui se rendait au gala de la Comédie Française, il dit :

— Voilà trois années de cela !… Et aujourd’hui, la pauvre petite a juste vingt-trois ans !

Après quoi, nous ayant serré la main, il partit…

Pour M. Lépine 10

L’avenue de Clichy, à une heure de la nuit. Il pleut. La boue grasse du pavé rend la marche difficile et glissante. L’avenue est presque déserte. De rares passants passent la figure enfouie dans les collets relevés des paletots ; de rares fiacres roulent à vide, ou bien emportent on ne sait quoi vers on ne sait où ; de rares femmes arpentent les trottoirs qui luisent comme de pâles lumières, sous la lune.

— Monsieur… monsieur… venez chez moi…

Appels mêlés de jurons obscènes et de menaces. Puis des silences… et des fuites… et des retours. Cela vient, tourne, s’efface, disparaît, revient et s’abat, ainsi que des corbeaux sur un champ où il y a une charogne.

De place en place, il ne reste d’ouvert que des boutiques de marchands de vins, dont les devantures allumées trouent de clartés jaunes la masse d’ombre des maisons endormies. Et des odeurs d’alcool et de musc – crime et prostitution – circulent dans l’air par bouffées fraternelles.

— Monsieur… monsieur… venez chez moi…

Depuis cinq minutes, une femme me suit, que je ne vois pas, et dont j’entends seulement, derrière moi, le piétinement obstiné et la voix qui chuchote ce monotone et suppliant refrain :

— Monsieur… monsieur… venez chez moi…

Je m’arrête sous un réverbère. La femme aussi s’arrête, mais en dehors du rayonnement lumineux, je puis néanmoins l’examiner. Elle n’est point belle, ah ! non, ni tentante, et elle repousse, de toute la distance de son navrement, l’idée du péché. Car le péché, c’est de la joie, de la soie, du parfum et des bouches fardées, et des yeux en délire, et des cheveux teints, et de la chair parée comme un autel, lavée comme un calice, peinte comme une idole. Et c’est aussi de la tristesse riche, du dégoût opulent, du mensonge somptueux, de l’ordure en or et en perles. Elle n’a rien de tel à m’offrir, la malheureuse. Vieille de misère plus que d’âge, flétrie par la faim ou les lourdes ivresses cuvées dans les bouges, déformée par l’effroyable labeur de son tragique métier, obligée, sous la menace du coup de couteau, de marcher, de marcher toujours, dans la nuit, vers le désir qui rôde et qui cherche, renvoyée du souteneur qui la dépouille au policier qui la rançonne, du garni à la prison, elle est douloureuse à voir. Un léger caraco de laine noire recouvre sa poitrine ; des jupons boueux lui battent aux jambes, un immense chapeau la coiffe, dont les plumes fondent sous la pluie ; et sur son ventre elle tient ses mains croisées, deux pauvres mains rougies de froid – oh ! pas obscènes –, deux pauvres mains maladroites et noueuses que d’antiques mitaines gantent jusqu’aux doigts. N’étaient l’heure, le lieu, et l’accent de son appel, je la prendrais pour quelque servante sans place, et non pour une rôdeuse de trottoirs. Sans doute, elle se méfie de sa laideur, elle a conscience du peu de volupté qu’offre son corps, car elle s’efface de plus en plus sous mon regard, elle interpose des ténèbres et des ténèbres entre son visage et moi, et, semblant demander l’aumône, plutôt que d’offrir du plaisir, c’est d’une voix timide, tremblante, presque honteuse, qu’elle répète :

— Monsieur… monsieur… venez chez moi… Monsieur… je ferai tout ce que vous voudrez… Monsieur… monsieur !…

Comme je ne réponds pas, non par dégoût ni dédain, mais parce que, dans l’instant même, je regarde, avec compassion, un collier de corail qui lui entoure le cou d’une ligne rouge sinistrement, elle ajoute, tout bas, sur un ton de plus douloureuse imploration :

— Monsieur… si vous aimez mieux… monsieur ?… J’ai chez moi une petite fille… Elle a treize ans, monsieur… et elle est très gentille… Et elle connaît les hommes comme une femme… Monsieur… monsieur… je vous en prie… Venez chez moi… Monsieur… monsieur !…

Je lui demande :

— Où demeures-tu ?

Et, vivement, me désignant une rue, en face, qui s’ouvre sur l’avenue, en mâchoire d’ombre, en gueule de gouffre, elle répond :

— Tout près… tenez, là… à deux pas d’ici… Vous serez bien content, allez !

Elle traverse la chaussée, courant, pour ne pas donner à ma réflexion le temps de changer, à ce qu’elle croit être mon désir, le temps de se glacer… Je la suis… Ah ! la pauvre diablesse !… À chaque pas qu’elle fait, elle retourne la tête, afin de bien s’assurer que je ne suis pas parti, et elle sautille dans les flaques, énorme et ronde, comme un monstrueux crapaud… Des hommes, qui sortent d’un cabaret, l’insultent en passant… Nous nous engouffrons dans la rue… Elle devant, moi derrière, nous marchons vers quelque chose de plus en plus noir.

— C’est là… fait la femme… Tu vois que je ne t’ai pas menti…

Elle pousse une porte seulement entrebâillée. Au fond d’un couloir étroit, une petite lampe à pétrole, dont la mèche fume et vacille, fait s’agiter sur les murs des lueurs de crime, des ombres de mort. Nous entrons… Mes pieds foulent des choses molles, mes bras frôlent des choses visqueuses…

— Attends un peu, mon chéri… L’escalier est si traître !…

L’assurance l’a reprise. Elle comprend qu’elle ne doit plus s’humilier, qu’elle n’est peut-être plus si laide, puisque je suis là, qu’elle me tient, qu’elle a conquis, ramené un homme, un homme qu’il s’agit de garder par des mots de caresses, d’exciter à la générosité par des promesses d’amour… D’amour !… Je ne suis plus le « Monsieur » hésitant qu’elle implorait, tout à l’heure ; je suis le « chéri », l’aubaine attendue, celui qui apporte peut-être de quoi manger pour le lendemain, ou de quoi se payer la crapuleuse ivresse par quoi la faim s’oublie, et tout, et tout, et tout !…

Elle allume un bougeoir, à la flamme tordue de la lampe, et, m’indiquant le chemin, elle me précède dans l’escalier. L’ascension est rude. La malheureuse monte avec peine, avec effort ; elle souffle, siffle et râle ; de sa main libre, elle soutient son ventre qui la gêne, qui la pèse, dont elle ne sait que faire, comme un paquet trop lourd.

— Ne t’impatiente pas, chéri… C’est au deuxième…

Et la rampe est gluante, les murs suintent et suppurent, les marches de bois craquent sous les pieds ; il faut raffermir son estomac contre les nausées que soulèvent d’intolérables odeurs de boue ramenées avec les hommes, de crasse dont l’humidité exaspère la virulence, de déjections mal closes ; sur les paliers, à travers les portes, on entend des voix qui rient, qui crient, qui prient, des voix qui marchandent, qui menacent, qui exigent, des voix obscènes, des voix saoules, des voix étouffées… Oh ! ces voix ! La tristesse de ces voix, en ce lieu de nuit, de terreur, de misère et de… plaisir !

Enfin, nous sommes arrivés. La clef a grincé dans la serrure, la porte a grincé sur ses gonds, et nous voilà dans une petite pièce où il n’y a qu’un fauteuil de reps vert, déchiré et boiteux, et qu’une sorte de lit de camp sur lequel une vieille qui dormait s’est dressée, au bruit, comme un spectre, et me dévisage de ses yeux ronds, jaunes, étrangement fixes, et pareils à ceux des oiseaux qui veillent, dans les bois, la nuit… En face de la fenêtre, des linges sèchent sur une corde tendue d’un mur à l’autre.

— Je t’avais dit d’enlever ça, reproche la femme à la vieille qui fait entendre une sorte de grommellement et retire les linges qu’elle dépose en tas sur le fauteuil.

Une porte encore, et c’est la chambre… Et nous sommes seuls.

Je demande :

— Qui est cette vieille ?

– C’est celle qui me prête la petite, mon chéri…

— Sa mère ?

— Oh ! non ! J’sais pas où elle l’a prise. Je ne l’ai que depuis hier… Elle n’a pas eu de chance, la pauvre femme !… Ah ! vrai ! Elle n’est guère heureuse, elle, non plus… Son fils est à la Nouvelle… C’était mon amant autrefois… Il a estourbi c’t’horloger de la rue Blanche, tu sais bien, c’t’horloger ?… Ses filles sont en maison… et ne lui donnent rien… Faut bien qu’elle vive aussi !… Hein ! crois-tu ?…

Puis :

— Seulement, elle amène la petite ici… parce que chez elle… ah ! si tu voyais ça ?… C’est si pauvre, si pauvre !…

La chambre est à peine meublée, et révèle une indicible détresse… Les fenêtres sont sans rideaux, la cheminée sans feu. L’humidité décolle des murs le papier qui, çà et là, retombe, par plaques, ainsi que des lambeaux de peau morte… Il fait froid… La femme s’excuse…

— C’est que je n’ai pas de bois… ni de charbon… L’hiver est arrivé si vite !… Et puis voilà un mois que les agents sont venus… Ils m’ont emballée… Il n’y a que trois jours qu’ils m’ont relâchée, crois-tu ?…

Et elle ajoute :

— Si seulement j’avais eu vingt francs à leur donner, ils m’auraient laissée tranquille… Ah ! les chameaux !… Non, là ! vrai !… Il y en a qui demandent «un bonheur »… d’autres veulent de l’argent… Moi, ils me demandent toujours de l’argent. Ça ne devrait pas être permis…

— C’est la petite, mon chéri… Mets-toi à ton aise… Je vais la réveiller… Ah ! tu vas voir ce qu’elle est vicieuse et adroite… Tu seras bien content, va…

— Non… non… laisse-la.

— Ah ! tu sais… elle ne va pas avec tout le monde… elle ne va qu’avec les Messieurs qui sont généreux…

— Non… laisse-la dormir…

— Comme tu voudras, mon chéri…

Elle n’a pas conscience du crime qu’elle me propose, et mon refus l’étonne plutôt… Lorsqu’elle voulait réveiller l’enfant, je l’ai observée. Sa main n’a pas tremblé ; elle n’a pas éprouvé au cœur cette commotion vasculaire qui fait descendre la sang, et pâlir le visage. Je lui demande :

— Et si la police la trouvait chez toi ?… Sais-tu que c’est la Cour d’assises, la maison centrale ?

La femme fait un geste vague, et elle dit :

— Ah ! bien… qu’est-ce que tu veux ?

Mais devant mon air grave et triste, elle a perdu confiance de nouveau. Elle n’ose point se regarder dans la glace ; elle n’ose point, non plus, se montrer à moi-même dans la lueur pauvre du bougeoir… Et l’eau dégoutte sur la cheminée, et elle est venue, près du grand lit, dans la pénombre, où elle s’apprête à se déshabiller.

— Non, lui dis-je… Inutile… Je ne veux pas de toi, non plus.

Et je lui mets dans la main deux pièces d’or, deux pièces d’or qu’elle tourne, retourne, soupèse et qu’elle considère ensuite, d’un regard hébété, sans rien dire.

Moi aussi, je n’ai rien à lui dire. Et que lui dirais-je ? Lui prêcher le repentir, les beautés de la vertu ? Des mots, des mots, des mots !… Ce n’est pas elle la coupable. Elle est telle exactement que l’a voulue la société, à l’insatiable appétit de qui il faut, chaque jour, apporter sa large portion d’âmes humaines… Lui parler de haine, de révolte ?… À quoi bon ?… Des mots encore. La misère est bien trop lâche ; elle n’a pas la force de brandir un couteau, ni d’agiter une torche sur l’égoïste joie des heureux… Mieux vaut donc que je me taise !… D’ailleurs, je ne suis pas venu ici pour pérorer comme un socialiste. L’heure n’est pas aux déclamations vaines, qui ne remédient à rien et ne font que montrer davantage le vide des actes dans le vide des phrases… Je suis venu pour voir, et j’ai vu… Il ne me reste plus qu’à partir… Bonsoir !…

L’enfant dort toujours dans son lit, nimbée de blond. Les possessions d’impubère ont déjà flétri sa bouche, pourri son haleine, et mis des éraillures au coin de ses yeux fermés. Dans la pièce voisine, j’entends la vieille qui rôde et qui traîne ses savates sur le plancher craquant. La femme a caché ses deux pièces d’or sous le traversin, et elle me dit tout bas :

— La vieille va être furieuse que tu n’aies pas été avec la petite… Donne-lui quelque chose pour qu’elle ne me prenne pas tout ce que tu m’as donné… C’est une méchante vieille, et rosse, rosse… Ah ! vrai… Et puis attends que je t’éclaire, monsieur… L’escalier est si traître !…

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