Dix-huitième partie Âmes de guerre
Un jour, à Rouen, chez un de mes amis – il y a plusieurs années de cela –, je fis la connaissance d’un explorateur. Jusque-là, j’ignorais totalement cette variété d’humanité. J’avais vu des voleurs, des assassins, quantité d’escarpes et de fous, des nationalistes de tout poil et de tout grade. Jamais encore, je n’avais rencontré, nulle part, d’explorateurs. Aussi, je fus enchanté de l’aubaine que m’offrait mon ami, et vous pensez si j’acceptai son invitation avec empressement.
— Un très chic type, tu verras !… m’avait dit mon ami… Il serait à souhaiter que la France en possédât beaucoup comme lui. Ah ! les choses iraient mieux, c’est sûr !… Mais quand, par hasard, nous en avons un, c’est pour l’abreuver de misères et d’humiliations… Vois Marchand 17 !…
Avant que l’explorateur n’arrivât au rendez-vous, mon ami nous mit au fait de son histoire, laquelle, d’ailleurs, était très simple et très courte, comme toutes les belles choses. On verra, par la suite, que rien n’est moins compliqué que l’âme d’un explorateur, au moins de cet explorateur. C’était un ancien officier de notre belle armée. D’un tempérament chevaleresque, aventureux, idéaliste – un vrai Français de France –, il s’ennuyait profondément dans les villes de garnison. Le bridge, l’absinthe, les petites marchandes de tabac, les tournées nocturnes dans les quartiers décriés ne suffisaient pas à ses généreuses ardeurs de soldat… Soldat, il souffrait de l’inaction ; il lui fallait toutes les activités, toutes les entreprises violentes, les aventures imprévues, les actes d’héroïsme éclatant que ce mot évoque tout naturellement, et que le sabre, qu’il traînait misérablement sur les pavés, exige. Et comme, dans cette existence morne et oisive, il ne savait comment satisfaire ses appétits militaires, par exemple, guerroyer contre des ennemis, n’importe quels ennemis, il se mit, bien vite, à guerroyer contre les préjugés, les lois, les morales, par quoi s’embourgeoise et s’étiole notre continent, si étroit, si stupidement fermé aux belles initiatives individuelles. Il avait rêvé de rêves plus grandioses… Mais quoi ? On fait ce qu’on peut… En tout cas, comme il disait lui-même, ça l’occupait… ça le dérouillait… Il enleva, de vive force, une jeune fille qui avait repoussé ses avances, tua en duel trois de ses camarades, pour rien, pour le plaisir, assomma deux notables civils, excellents fonctionnaires, qui, au sortir d’une visite galante, s’étaient pris de querelle avec lui. Enfin, il tricha au jeu, commit des faux, et barbota la caisse de sa compagnie. Il s’enfuit en Belgique. Là, il s’aboucha avec de très riches commerçants que ses états de services, son allure de bravoure, son exceptionnelle audace, et ses plans d’une expédition commerciale, géographique, ethnographique, à travers l’obscur continent africain, émerveillèrent. Nanti d’armes, de munitions, d’hommes, d’argent et d’un nombreux bagage, il partit pour l’Afrique, y séjourna cinq ans, dans les forêts, au bord des lacs, sur les fleuves, montra un si grand courage, une si admirable endurance, une telle ingéniosité, de si fortes capacités guerrières et pillardes, et surtout il apporta une si grande quantité d’ivoire, de gommes, de pierres précieuses, de dépouilles de toutes sortes, que notre gouvernement, ne voulant plus se priver et priver la France d’un tel exemplaire d’énergie humaine, passa l’éponge sur le passé de ce héros, et lui permit de rentrer dans son pays, avec tous les honneurs de la guerre.
— Ah ! oui, c’est un chic type ! résuma mon ami, quand il eut terminé cette histoire édifiante. Et crois-tu qu’il n’est pas encore décoré ?… C’est dégoûtant !
L’explorateur revenait d’Afrique, pour le compte des Belges, se disposait d’y retourner pour le compte des Français, quand je le connus. Les années de luttes, de fatigues, de privations, passées dans un climat malsain, fiévreux, putride, ne lui avaient rien enlevé de sa force et de sa santé… C’était un homme, pas très grand, mais bien pris, musclé. On le sentait extrêmement robuste et souple. Et comme tous les hommes d’une charpente puissante, il était gai. Il avait une physionomie sympathique, l’abord agréable, la poignée de main un peu dure et brisante mais cordiale, le regard clair, décidé, joyeux et très doux… presque un regard d’enfant… Dès son entrée, il nous avait conquis…
Nous étions impatients de lui entendre raconter ses aventures. Mais lui se montrait très discret, très modeste, très simple.
— Je vous assure, se défendait-il, sur un ton de sincérité charmante… je n’ai rien fait d’étonnant… Cela ne vaut pas la peine d’un récit… Ah ! ma foi, non… On exagère beaucoup nos dangers, nos souffrances… Le seul danger, c’est la fièvre, la seule souffrance, le manque de vivres… Mais on se tire toujours d’affaires avec du sang-froid…
Nous insistions… Il se décida enfin à parler :
— Quand nous arrivions près du village, narra-t-il, sans avoir pris la pose bien connue du conteur, les indigènes, qui sont fort curieux, sortaient de leurs huttes, hommes, femmes, enfants, et nous regardaient avec étonnement, mais sans la moindre terreur, et aussi sans la moindre hostilité… On se fait, en général, une très fausse idée des nègres… du moins de ces nègres centre-africains… Ils ne sont pas terribles du tout… Ils sont, au contraire, très timides, très doux… Des enfants !… Comme chez les enfants, la curiosité l’emporte toujours sur la timidité… C’était amusant de les voir ramper, s’approcher de nous… Ils ont de jolis mouvements, des souplesses de bêtes gentilles… Quelques-uns nous tendaient des fruits, tous s’efforçaient de nous plaire au moyen de grimaces souriantes… Tenez… figurez-vous des lapins qui, le soir, au bord d’un bois, s’épucent, font leur toilette, grignotent drôlement des herbes parfumées… Malheureusement, ils ont un grand défaut – et je ne sais pas à quoi cela tient –, ils ne sont pas comestibles… La chair du nègre est un manger détestable, nauséabond… L’estomac le mieux trempé ne le digère pas… Moi-même, qui ai le coffre solide, et qui mange de tout, même des champignons les plus suspects, je fus tellement incommodé, un soir, que vraiment je pensai mourir, pour avoir simplement goûté à un cuissot de nègre, que nous avions fait rôtir à un feu de branches de poivrier… Je parle des vieux nègres, et même des nègres adultes, car, chose curieuse, le très jeune nègre, le nègre de trois ou quatre ans, est un aliment assez délicat… Cela rappelle le petit cochon de lait… Il nous rendit bien des services, je vous assure… Je vous ai dit que les nègres sont très doux… Oui, mais enfin, on ne sait jamais. Et quand il s’agit de leur prendre leur ivoire, par exemple… Ils pourraient peut-être se livrer à quelques fantaisies défensives… Alors, voici comment nous opérions. Nous commencions par tuer les hommes – si tant est qu’on puisse prétendre que les nègres sont des hommes. Ensuite nous égorgions les femmes, ayant soin, toutefois, de garder les plus jeunes, les moins laides, pour nos besoins… Car, vous pensez… en Afrique !… Et nous emmenions les enfants qui, les soirs de mauvaise chasse et de famine, nous étaient fort utiles… Je leur ai de la reconnaissance, et j’avoue que, plusieurs fois, ils nous sauvèrent de la mort…
— Alors, m’écriai-je… Ce ne sont pas les nègres qui sont anthropophages ?
— Mais naturellement… répliqua l’explorateur, avec un flegme que je ne pus m’empêcher d’admirer… Dans les pays noirs, il n’est d’anthropophages, cher monsieur, que les Blancs… C’est forcé !…
Nous étions un peu gênés… Plusieurs convives eurent des haut-le-cœur et sortirent. L’explorateur continua ses histoires que je n’aurai pas la cruauté d’infliger à mes lecteurs… Elles se ressemblaient toutes, d’ailleurs… Viols, violence, massacres et pillages en faisaient le fond…
Comme, à mon tour, j’étais devenu tout pâle, par suite d’une invincible révolte de mon estomac, l’explorateur qui, en ce moment, attaquait vigoureusement un énorme pâté, me dit en riant :
— Comme vous êtes drôle !… Naturellement, je ne fais pas ces choses-là pour mon plaisir… J’aime mieux le foie gras… Mais, qu’est-ce que vous voulez ?… À la guerre comme à la guerre !…
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