Vingtième partie Un raté
D’où venait-il ? Quelle avait été sa famille ? On ne savait. Il se montrait d’ailleurs très peu prodigue d’anecdotes et de souvenirs sur son enfance et sa jeunesse. Parfois il disait : « Quand j’étais clerc de notaire » ou bien «Quand je travaillais chez un agent de change ». C’étaient les seuls et vagues renseignements qui lui échappassent dans ses causeries. On soupçonnait aussi qu’il avait dû voyager, car il parlait de la Russie comme s’il y eût séjourné longtemps, et l’Italie, l’Espagne semblaient ne pas avoir de secrets pour lui. Une chose paraissait à peu près certaine, c’est qu’il s’appelait Jacques Sorel. D’aucuns prétendent qu’autrefois il ajoutait volontiers la particule à son nom et que ses cartes de visite portaient une couronne de comte ; mais il ne s’était servi de l’une et n’avait lancé les autres que dans les restaurants, chez les demoiselles, en voyage.
Le plus singulier personnage qui fût au monde, ce Jacques Sorel. Vous l’avez certainement sinon connu, au moins coudoyé. Joli homme, de manières agréables, d’un esprit élégant et délicat, d’un très réel talent même. Il possédait tout ce qu’il faut pour réussir et pour arriver. Mais jusqu’alors il n’était arrivé qu’à gaspiller sa vie, on ne savait comment ; il n’avait réussi, on ignorait pourquoi, qu’à rouler de garnis en garnis, de dégringolades en dégringolades, dans de lamentables misères.
Il n’avait point de vices tyranniques à entretenir, pourtant, et si ses rêveries étaient grandes, modestes étaient ses besoins et ses appétits… Les femmes et le jeu – ces gouffres béants au fond desquels culbutent les forts et les faibles dans l’acharnée course aux plaisirs et aux vanités – étaient pour lui passions closes. Il détestait les débraillées paresses des brasseries et les longs désœuvrements des bohêmes vagabondes. Jacques Sorel travaillait beaucoup, se piquait d’une certaine tenue, affichait des dégoûts bien portés, professait des opinions mondaines orthodoxes. Son intelligence vive et souple, qui se pliait sans efforts aux travaux les plus différents, faisait de lui un homme utile et toujours utilisable. Partout il se trouvait à sa place, mais le malheur voulut qu’il ne trouvât de place nulle part. On pouvait lui demander un sonnet ou un bulletin de bourse, une chronique légère, un discours ou une brochure d’économie politique, la critique d’un tableau, d’un livre, d’une comédie, ou la rédaction des statuts d’une société financière. Il avait été dans le monde, où il s’était fait des relations qu’il entretenait de loin en loin ; pratiquait la Bourse, où il connaissait les banquiers ; apparaissait dans les journaux, où il passait pour avoir un joli tour de plume, et, finalement, là où d’autres moins doués eussent, en quelques années, acquis de la réputation, des sympathies et de la fortune, Jacques Sorel n’avait jamais récolté que de l’obscurité, des inimitiés, de la misère et des dettes. D’où cela venait-il ? À quelles crapules ignorées attribuer la stérilité constante de ses efforts et de son talent si largement dépensé ? Dans quels abîmes cachés tombait donc cet argent qu’il devait gagner ? Autant de questions auxquelles on ne répondait pas, si ce n’est par ces mots blagueurs : « Ce n’est pas possible, ce garçon a des fuites. »
†††
Jacques Sorel, en ses heures de découragements – car il avait aussi des heures d’espoirs fous où il se bâtissait des fortunes, des succès et de la gloire –, m’avait dévoilé des coins de sa vie. Il mettait, dans le récit de ses confidences, je ne sais quelle humeur violente, je ne sais quelle verve âpre et triste, toute débordante des amertumes lentement amassées. Il disait :
— Cela vous étonne, n’est-ce pas ? Et vous êtes bien près de me mépriser, comme les autres ?… Oh ! vous avez raison. Vous ne savez pas… Et puis !… Voyons, suis-je un idiot ou un criminel ? C’est possible. Je ne le crois pas pourtant. Je suis sûr même que je vaux les autres, que je vaux mieux que les autres. Alors pourquoi ? Est-ce qu’on sait ! J’aperçois autour de moi, dans les lettres, un tas de médiocres qui toujours gagnent le gros lot à la loterie du succès. Ont-ils plus de talent que moi ? Non. À la Bourse, mes camarades n’ont qu’à se présenter aux banquiers pour ramasser les ordres et l’argent. Sont-ils mieux servis que moi par leur flair, leur souplesse, leurs connaissances spéciales, leurs relations ? Non. Suis-je laid, répugnant ? Alors pourquoi cette misère perpétuelle qui me harcèle ? Pourquoi, quand je tente de m’élever, ces formidables coups de poing qui me rejettent à terre, meurtri, déchiré, sanglant, les ailes cassées ? Poète ! on me rit au nez et l’on me renvoie à la Bourse. Homme d’affaires ! on me rit au nez et l’on me renvoie à la Muse.
Tenez, mon cher ami, quand j’étais tout jeune et timide – oh ! mon Dieu, comme je le suis resté –, moi ignoré, moi chétif, moi pauvre diable, je faisais déjà des réputations, j’édifiais des célébrités, je commençais des fortunes. Vivant dans cette bohême tapageuse et pillarde que vous connaissez, j’étais la chose du premier venu. L’un me demandait de lui écrire des vers, l’autre me suppliait de le remplacer pour une chronique ; pour tous j’ai fait des romans, des études d’histoire et de critique, j’ai replâtré des comédies et des drames. J’ai donné, à qui voulait, ce que j’avais d’enthousiasme, de force jeune, de verdeur, d’imagination. Mon âme passait dans les œuvres de ces mendiants, qui ne me faisaient même pas l’aumône d’un remerciement. Et tandis qu’ils s’élevaient au-dessus de la foule, tandis que le souffle qui leur arrivait de moi les poussait au succès, ou à la fortune, moi bien souvent, le soir, je rentrais dans mon misérable logis sans feu, insulté par le concierge à qui je devais trois francs, le ventre et la poche vides, la cervelle bourdonnante ! Oui, parbleu ! c’était stupide et lâche ! Je n’avais qu’à dire non ! Mais je ne savais pas refuser, pas plus que je ne savais réclamer.
Et toute mon existence, vous entendez bien, a été ainsi la proie des autres. Je voudrais aujourd’hui reprendre mon bien ; je voudrais crier : “Mais ces vers sont à moi ; ce roman publié sous le nom de X… est à moi ; cette comédie est à moi.” On m’accuserait d’être fou ou un voleur.
Les hasards de la vie m’ont jeté dans tous les milieux sociaux ; ils n’ont rien changé à mes habitudes et à ma destinée. Partout j’ai rencontré les mêmes hommes. Si je vous disais mon ami – ah ! cela est d’un comique douloureux –, si je vous disais que, ce matin encore, je n’ai pas déjeuné pour rendre service à un millionnaire ! Je vais tous les matins, gracieusement, chez cet homme, qui est un de nos députés les plus en vue. Ce que je fais chez lui, vous le pensez peut-être ! Sa correspondance, ses discours et ses courses. Mon Dieu, oui ! cet homme d’État ne dédaigne pas de me commander en même temps un discours éloquent sur la magistrature, et une commission pressée chez son confiseur, je veille à sa réputation oratoire et aussi à l’excellence de sa table. Moitié Égérie et moitié valet de chambre, comme vous voyez. Je gagne à cela de superbes promesses ; la direction d’une future entreprise qui toujours avorte, des participations à une foule d’émissions qui ne se réalisent jamais, toutes les rengaines connues, enfin. Or, ce matin, le député et moi nous sortons ensemble, ce qui est un grand honneur devant tenir lieu d’appointements. Il commence par me faire acheter trois journaux, qu’il n’a pas lus, et prie d’envoyer une dépêche à un électeur. Je n’avais que deux francs pour toute fortune, deux francs que je gardais comme un avare un trésor, deux francs qui devaient payer ce luxe que je ne me paye pas tous les jours, un déjeuner. Eh bien, j’ai dépensé ces deux francs, et je n’ai pas déjeuné. Il est vrai que je me console en pensant que je ne dînerai pas davantage.
Un autre jour, j’ai manqué une affaire et perdu les bonnes grâces d’un gros personnage parce que je n’ai pu me rendre à un rendez-vous, faute d’une chemise propre et d’un vêtement convenable. Vous ne savez pas ce que des bottines trouées m’ont fait perdre de bonnes occasions.
Voyez-vous mon cher ami, il me monte parfois au cerveau des bouffées de haine folle ; je sens au cœur comme des besoins ardents de vengeance. Il me semble que la Commune n’a rien fait pour les désarmés et les faibles comme nous ; qu’il faut d’autre sang fumant dans les rues, d’autres rouges brasiers que ces petits feux de joie allumés aux Tuileries et à l’Hôtel de Ville. Mais ces odieuses idées de révolte s’effacent bien vite, et je n’en veux qu’à moi de mon éternelle bêtise et de mon invincible lâcheté.
†††
Il y a six mois, Jacques Sorel au milieu de ses plus grandes détresses, eut une chance inespérée, et il vint m’en faire part aussitôt.
— Je crois que je suis sauvé, me dit-il, tout rayonnant de joie.
Il me raconta qu’il avait pu rendre un important service à un célèbre financier allemand… Un de ces hasards comme il en avait tant eus dans sa vie.
— Il est enchanté de ce que j’ai fait, et m’a autorisé à venir chez lui, aux ordres, tous les matins. Vous voyez quelles affaires je vais avoir là-dedans. C’est la fortune, mon cher, tout simplement.
La fortune ! oui, cette fois, c’était la fortune ! Il gagnerait rapidement deux cent mille francs, paierait ses dettes et s’en irait très loin, dans un trou de campagne, près d’une jolie rivière bordée de saules et de peupliers, avec un gros chien pour compagnon. Il dormirait des journées entières au soleil, dans l’herbe grasse, loin de tout, loin des hommes, ne pensant à rien, heureux et libre, ayant son pain assuré pour le reste de sa vie.
Je lui souhaitai bonne chance.
Tous les matins, le pauvre diable alla chez le banquier allemand, mêlé dans l’antichambre, à la foule des remisiers qui le regardaient d’un œil louche. Le financier ne parut pas le reconnaître. Jacques subit toutes les rebuffades, tous les mépris, toutes les hontes que quelques-uns de ces heureux prodiguent parfois aux humbles et aux souffrants. Il ne se décourageait point. L’échine courbée, le visage aimable, il venait trois fois par jour présenter sa cote, attendant la chance et guettant la fortune. Un matin, le banquier leva vers lui ses yeux ternes et froids comme une pièce d’argent.
— Qui donc êtes-vous, monsieur ? lui demanda-t-il.
— Jacques Sorel, monsieur. Vous savez bien, Jacques Sorel qui…
— Ah ! oui !… Eh bien, monsieur, il est inutile de revenir. Nous n’avons pas d’affaires.
Jacques Sorel est mort l’autre jour à l’hôpital. Personne n’a suivi son pauvre convoi. Il s’en est allé, comme un chien, dormir, au hasard, dans la terre. Pas une larme, pas une fleur, pas une croix !
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