partie Le nid de frelons
Madame Lechanteur, veuve d’un commerçant honorablement connu dans le quartier des Halles, avait quitté Paris, au début de l’été, avec sa fille, frêle et délicate enfant de quatorze ans, un peu triste, toujours un peu malade, et pour laquelle le médecin avait recommandé un séjour de plusieurs mois, au grand air, en pleine vie champêtre.
— De préférence la Bretagne, avait-il ajouté. Et pas tout à fait sur la côte, à cause des vents.
Après avoir longtemps et vainement cherché un endroit qui lui plût et convint à sa fille, elle avait fini par trouver, à trois kilomètres de la ville d’Auray, sur les bords du Loch, une maison charmante et très ancienne, moitié ferme, moitié château, enfouie dans la verdure, et cependant ayant vue sur la rivière, par une large échappée dans les bois. Ce qui la décida, c’est qu’il n’y avait pas de landes alentour, de ces landes mornes, comme elle en avait vu dans la campagne de Vannes et le pays Gallo, et qui lui serraient le cœur de tristesse et de peur vague. Et puis, le gardien qui l’accompagnait dans la visite domiciliaire, lui avait fait remarquer, en ouvrant les volets, que, du salon, aux heures du flot, on voyait passer les lougres, des goélettes, et toutes les chaloupes du Bouno, petit port de pêche situé près de là, au confluent du Loch et de la rivière de Sainte-Avoye. Elle s’installa donc à Toulmanach. Ainsi se nommait la propriété.
Avant de partir de Paris, madame Lechanteur avait congédié ses domestiques, se disant qu’en Bretagne elle en aurait autant qu’elle en voudrait, de tous les genres, et à meilleur compte. Sur la foi de quelques historiographes romantiques, elle avait même émis cette opinion :
— En Bretagne, ce sont des gens vertueux, fidèles et qui ne mangent rien ; des domestiques d’avant la Révolution !
Cependant, au bout d’un mois, quel désenchantement ! Elle avait eu douze bonnes, cuisinières et femmes de chambre, qu’elle avait été forcée, à peine arrivées, de renvoyer. Les unes volaient le sucre, le café, l’eau-de-vie ; les autres dérobaient le vin et s’ivrognaient comme des brutes. Toutes étaient d’une saleté repoussante. Celle-ci était plus insolente qu’une poissarde ; elle avait surpris celle-là avec le garçon de la ferme voisine. La dernière était partie volontairement, parce que, étant d’une congrégation, elle ne pouvait causer avec un homme, cet homme fût-il le facteur, le boucher, le boulanger, sous peine de péché mortel. Et madame Lechanteur se désolait. Obligée, le plus souvent de faire sa cuisine, son ménage, de se livrer à des besognes qui lui répugnaient, elle ne cessait de soupirer :
— Eh bien, voilà un repos !… Quelle plaie, mon Dieu ! que les domestiques !… Et ce sont des Bretonnes, ça ?… Des Bretonnes !… Jamais de la vie.
Elle alla compter ses peines à l’épicière.
— Voyons, madame, vous ne connaîtriez pas quelqu’un ?… une bonne fille… une vraie Bretonne ?
L’épicière hocha la tête.
— C’est bien difficile, madame, bien difficile… Le pays est très ingrat pour la domesticité.
Et, baissant les yeux, d’une voix timide, elle ajouta :
— Depuis qu’il y a de la troupe, surtout !… Ces militaires, voyez-vous… C’est bien sûr le diable qui les a amenés ici ! Ça les dévergonde ! Ça les dévergonde !
— Je ne puis pourtant pas me passer de bonne ! cria madame Lechanteur.
— Sans doute ! madame !… J’en connais bien une, une bonne fille, bonne cuisinière, très douce, quarante ans !… Nous l’appelons Mathurine Le Gorrec… Seulement elle est un peu drôle, un peu toquée !… Elle est restée dix ans chez madame de Créac’hadic, votre voisine, sur la rivière…
— Mais, si elle est folle ? interrogea avec effroi madame Lechanteur.
— Folle n’est pas le mot, répartit l’épicière… Elle est faible de tête, voilà tout… mais bien adroite, et douce comme un agneau.
— Enfin, envoyez-la tout de même !… Il faut que j’en sorte !… Et puisqu’elle est douce !…
†††
Le lendemain, Mathurine Le Gorrec se présentait à Toulmanach, au moment où madame Lechanteur et sa fille achevaient de déjeuner.
— Bonjour, madame !… C’est sans doute votre fille, cette belle demoiselle !… Bonjour, mademoiselle !
Madame Lechanteur examina Mathurine. Celle-ci avait un aspect avenant, propre, l’air doux, le visage souriant, les yeux un peu étranges. Elle portait la coiffe des femmes d’Auray. Un petit châle violet, à franges, couvrait ses épaules ; une coquette guimpe de fine lingerie ornait son corsage. Sans doute l’examen fut favorable, car madame Lechanteur demanda avec sympathie :
— Alors, ma fille, vous désirez entrer ici comme cuisinière ?
— Mais oui, madame ! avec une belle dame comme madame ! avec une belle demoiselle comme mademoiselle ! Moi, j’aime les bons maîtres !
— Vous avez été dix ans chez Madame Créac’hadic ?
— Dix ans, oui, madame… Une bien bonne dame !… Et très riche !… Elle avait un râtelier en or… Le soir, elle le mettait dans un verre d’eau, pour qu’il baigne… C’était très joli, très riche… Madame a sans doute un râtelier en or ?
— Non, ma fille ! répondit en souriant madame Lechanteur. Que savez-vous faire en cuisine ?
Mais les yeux de Mathurine étaient fixés sur le parquet, obstinément… Tout à coup, elle se baissa, s’agenouilla, et ramena au bout de ses doigts un fragment d’allumette.
— C’est une allumette, ça, madame !… c’est très dangereux !… Ainsi, madame, au Guéméné, une fois, un homme avait posé une allumette près d’un paquet de tabac… L’allumette prit feu, le tabac prit feu, la maison prit feu… Et l’on a retrouvé l’homme brûlé, sous les cendres, avec deux doigts de moins. C’est très vrai, ce que je dis à madame… Ce n’est pas un conte !…
— Oui, ma fille, mais que savez-vous faire en cuisine ?
— Madame, je prends deux oreilles de cochon, deux pieds de cochon, du persil haché… Et je fais cuire longtemps, longtemps !… C’est un commandant de marine, qui avait été au Sénégal, qui m’a appris cela… C’est très doux… Et ça cuit, madame, comme du beurre, comme de la paille… C’est très doux !…
Et regardant autour d’elle :
— Oh ! mais l’habitation est très jolie, ici… Il y a du bois !… Seulement, je tiens à prévenir madame que les bois sont dangereux… Il y a des bêtes dans les bois… Ainsi, madame, ce que je dis à madame est très vrai, ce n’est pas un conte… Ainsi mon père, un soir…
— Est-ce que vous n’avez jamais été malade ? interrompit madame Lechanteur, inquiète de ces propos incohérents.
— Jamais, madame… Ainsi la sonnette de madame de Créac’hadic une grosse sonnette – m’est tombée sur la tête… C’est très vrai ce que je dis à madame… Eh bien, je n’ai rien eu à la tête… Et c’est la sonnette qui n’a plus sonné !… Ce n’est pas un conte.
Elle parlait d’une voix douce et chantante. Et cette douceur, et ce chantonnement tranquillisaient un peu la pauvre veuve, malgré le décousu et l’incompréhensible verbiage de la bonne. Et puis, elle était lasse de n’avoir plus un moment de répit, impatiente de jouir du plaisir de la campagne, d’avoir quelqu’un qui pût garder, elle absente, la maison. Justement, ce jour-là, elle avait projeté de faire une excursion en rivière, de visiter le golfe si gai du Morbihan, les dolmens de Gavrinis, l’île aux Moines. Elle avait loué un bateau qui l’attendait… L’heure de la marée passait… Elle engagea Mathurine. Et après lui avoir donné des ordres, pour le dîner, elle partit… On verrait plus tard.
†††
Il était huit heures du soir, quand, délicieusement fatiguées et ravies de leur promenade, elles débarquèrent, non loin de leur propriété, masquée à cet endroit par une élévation verdoyante de la rive.
— Je suis curieuse de savoir, dit gaiement madame Lechanteur, comment notre Mathurine se sera tirée de son dîner !… Nous allons peut-être manger des choses extraordinaires.
Puis reniflant légèrement.
— Comme ça sent le roussi ! fit-elle.
En même temps, au-dessus des arbres, dans le ciel, elle vit une colonne de fumée épaisse et noire qui montait. Et il lui sembla entendre des clameurs, des cris, des appels sinistres de voix humaines.
– Mais que se passe-t-il donc ? se demanda-t-elle prise d’angoisse… On dirait que c’est à Toulmanach.
Vite, elle escalada la rive, coupa par les bois, courut… Quelque chose rougeoyait entre les feuilles… Les clameurs se rapprochaient… Les cris se faisaient plus distincts. Et, tout à coup, aveuglée par la fumée, étourdie, bousculée, elle se trouva dans la cour et poussa un cri d’horreur. De Toulmanach, il ne restait plus rien que des murs effondrés, des poutres embrasées, des cendres rouges qui crépitaient et fumaient.
Toute souriante, avec sa coiffe blanche, son fichu violet et sa guimpe bien propre, Mathurine était auprès de sa maîtresse.
— C’est très curieux, madame, dit-elle… C’est un nid de frelons… Mon Dieu, oui, un nid de frelons.
Et comme madame Lechanteur restait là, hébétée, les yeux fixes, ne comprenant pas, Mathurine répondit de sa voix chantante :
— C’est un nid de frelons… C’est très vrai ! quand madame a été partie, j’ai visité la maison. Je suis monté au grenier… Un bien beau grenier qu’avait madame… Dans un trou de la charpente, il y avait un nid de frelons… C’est très méchant, cela, madame ; cela pique, ces petites bêtes… Au Guéméné, quand on trouve un nid de frelons, on les enfume… Et ils fuient tous. Et ils ne piquent plus… Alors j’ai apporté un fagot… J’ai mis le feu au fagot… le fagot a mis le feu à la charpente… la charpente a mis le feu à la maison qui était très belle. Et voilà !... Il n’y a plus de nid de frelons, il n’y a plus de maison… Il n’y a plus rien !
— Malheureuse !… misé… râla madame Lechanteur.
Et toute pâle, battant l’air de ses mains, elle défaillit entre les bras de Mathurine.
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