partie Mon pantalon !
(Extrait des Mémoires d’un pauvre diable)
Je préparais mon baccalauréat à Rennes, dans une institution bizarre, l’institution Tampon, où nous étions une douzaine de jeunes gens. Mon père économisait ainsi un an et demi de collège, car, là, dans cet établissement, on vous faisait en six mois un bachelier très sortable au moyen de gavages surprenants et de surprenantes pédagogies. Nous avions chacun une chambre et, hormis le temps de l’étude et des classes, on nous octroyait beaucoup de liberté et la permission de sortir en ville, durant deux heures, après le dîner. Ces deux heures réglementaires, quelques-uns les prolongeaient parfois jusqu’au matin, car ils avaient de fausses clés pour rentrer « dans la boîte », où la surveillance était nulle. Moi, je ne sortais jamais, et voici pourquoi :
D’abord, je n’avais pas d’argent ; ensuite, je n’avais pas de trousseau. Et je me sentais si ridicule, en mes accoutrements, que pour rien au monde on ne m’eût décidé à sortir, persuadé que j’étais que je me fusse exposé à des avanies, à des moqueries, dans la rue. Et, à ce propos, je me souviens de la discussion qui s’engagea entre M. Tampon et mon père, lorsque, pour la première fois, je fus amené, dolente caricature, dans ce curieux établissement.
— Monsieur, dit Tampon, votre fils n’a pas un trousseau suffisant. Je ne demande pas que mes élèves soient des gommeux. Encore faut-il que, pour la bonne tenue et la réputation de mon établissement, ils soient correctement lingés et vêtus de même.
— C’est possible, répondit mon père… mais en mettant mon fils chez vous, je m’impose des sacrifices énormes… des sacrifices au-dessus de mes moyens… Je n’irai pas plus loin dans la voie des sacrifices… Je ne suis pas un millionnaire, moi, monsieur… Vous accepterez mon fils avec le trousseau qu’il a et que nous jugeons bien suffisant, sa mère et moi… sinon, je le ramène…
— Mais enfin, monsieur, insista M. Tampon, votre fils ne possède qu’un seul pantalon, par exemple… Que voulez-vous qu’il fasse avec cela ?
— Il fera comme j’ai fait, monsieur… Jusqu’à vingt-trois ans, moi, monsieur, je n’ai jamais eu, à la fois, qu’un seul pantalon… Et, cependant, je suis son père…
— Et s’il lui arrive un accident, une déchirure ?… une tache ?
— Eh bien ! vous le punirez… Il ne doit jamais arriver rien de semblable à un pantalon soigné… entretenu…
— Enfin, soit !… Mais voilà un enfant qui ne sera pas heureux !
— Qu’il soit bachelier… C’est tout ce que je lui demande… Un diplôme, j’imagine, ne dépend pas du nombre de pantalons qu’un candidat peut avoir… Après, nous verrons…
Je demeurai donc avec mon unique pantalon, et cela me fit, parmi mes camarades qui en possédaient de toutes les couleurs, une situation inférieure, dont je souffris beaucoup, et dont il m’est resté une timidité invincible, et ce sentiment de honte éternelle que je traîne avec moi partout dans la vie.
Mon unique pantalon – bien que je le soignasse comme une plante délicate – ne tarda pas à me causer les plus graves ennuis. D’abord, il s’élima aux genoux, il se frangea du bas. Sa couleur, originairement bleue, tourna au jaune verdâtre, puis au blanc sale pour se fixer définitivement dans un ton innommable qui participait de tous les tons, sans en rappeler spécialement aucun. Puis, il se troua, à la fourche, et, peu à peu, les trous s’agrandissant, laissèrent passer des blancheurs suspectes de chemise, et s’ouvrirent sur des coins de chair d’une cruelle inconvenance. Je parvins, pendant quelque temps, à dissimuler, tant bien que mal, ces ruines progressives, ces lentes pourritures, ces dures désagrégations qui gagnaient l’étoffe, comme la lèpre gagne la peau d’un pauvre homme. J’avais heureusement, – vieux débris de la garde-robe paternelle –, une sorte de redingote très ridicule, mais très longue, et large assez pour envelopper le ventre d’un gras chanoine. En croisant les pans de ce vêtement sur mes jambes, je pouvais, du moins au repos, voiler ce que les déchirures offraient de paysages trop familiers aux regards malicieux de mes camarades. Hélas ! dès que je marchais, les pans protecteurs s’ouvraient, et ma misère apparaissait dans toute sa honte et dans tout son navrement. J’en étais arrivé, après avoir tenté tous les modes rationnels de réparation que me suscitait mon ingéniosité, à épingler des morceaux de papier noirci sur les trous. Je dus renoncer à ce procédé, d’une hybridité vraiment désespérée, car, dès que je me mettais en mouvement, ou que M. Tampon m’appelait au tableau, il se produisait entre mes jambes un petit bruit sec, et vaguement rythmé, qui faisait éclater de rire toute la salle. Enfin, le papier lui-même, qui avait résisté, céda… Et ce fut la débâcle. Et ma chemise se livra aux plus fantaisistes caprices d’une liberté déréglée.
J’écrivis à mon père toute ma détresse. Je la peignis en termes véritablement douloureux, où il était visible que mon âme était encore plus déchirée que mon pantalon. Rien n’y fit. Mon père demeura inflexible : «Tu passeras tes examens dans huit jours, m’écrivait-il… Et voilà à quoi tu penses !… Sois reçu !… Nous verrons après ! »
Pour éviter ce supplice quotidien, je songeai à me tuer. J’y songeai d’autant mieux, que l’idée de passer mon examen, avec un pantalon qui ne tenait plus au corps, me fut insupportable. Comment me serait-il possible de répondre aux questions des redoutables professeurs, alors que, de tous les gradins, je sentirais peser sur mon pantalon les regards méprisants, les regards moqueurs du public 1. Et si, tout d’un coup, il allait tomber mon pantalon, quitter mes hanches, mon derrière, mes jambes, et s’étaler, hideuse loque, sur mes pieds ? Ce drame se passait dans ma chambrette, le soir ; de mes camarades, les uns étaient sortis, les autres dormaient. Il y avait, dans toute la maison, un grand silence angoissant… Alors, je me mis à sangloter, à sangloter, tout prêt à ouvrir la fenêtre, et à me précipiter dans le vide, sur le pavé de la cour.
Durant que je pleurais à fendre l’âme de qui m’eût entendu pleurer, je vis entrer dans ma chambre Rose, la petite Rose, comme nous l’appelions, et qui travaillait à la lingerie de l’établissement. Elle était drôlette, et toujours en train de rire… Quelquefois, mes camarades la poursuivaient dans les escaliers, le soir. Nous l’aimions pour sa gentillesse un peu gamine, et sa vive gaieté !…
— Pourquoi pleurez-vous, monsieur Georges ? me dit-elle en refermant la porte… Je vous ai entendu pleurer… Je suis venue… Est-ce qu’on vous a fait de la peine ?
— Ah !… Rose !… Rose !… gémis-je… je veux me tuer… parce que je ne pourrai plus jamais remettre mon pantalon, plus jamais !
Et je lui montrai cette loque indicible, cette douloureuse guenille.
— Oui, Seigneur Dieu ! fit-elle en l’examinant…
Puis, se mettant à rire :
— Il ne faut plus pleurer, monsieur Georges… Je vais vous le raccommoder, moi, votre pantalon… Je vais vous le raccommoder avec de vieux morceaux de mes jupes… Attendez-moi… je reviens. Est-il gentil, tout de même !
Elle revint en effet… mais mon pantalon ne fut pas encore raccommodé, ce soir-là… Je ne sais comment cela se fit. Dès les premiers points d’aiguille, nous nous trouvâmes, elle dans mes bras, moi dans les siens, et nos lèvres collées l’une à l’autre.
— Ah ! Rose !… Rose !
— Ah ! Monsieur Georges… Non, monsieur Georges… votre pantalon, monsieur Georges… vo-tre… pan-ta…
Le lendemain, comme j’entrais dans ma chambre, pour me coucher, je trouvai sur le lit, correctement plié, un superbe pantalon neuf…
D’où venait-il ?… Qui l’avait déposé là ?…
C’était, tout de même, une drôle d’institution !…
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