‹ Contes Tome IVChapitre 38 sur 43 · partie Le petit vicomte

partie Le petit vicomte

Un jour, le père Plançon fut solennellement mandé dans le cabinet de son directeur.
— Asseyez-vous, père Plançon, lui dit celui-ci… Et causons un peu, hein ?

Le père Plançon était un petit bonhomme ratatiné, ridé, chauve, glabre de visage, dont les vêtements trop larges flottaient sur un corps trop maigre, comme une draperie sur du vide. Il avait l’air fort misérable, mais l’habitude de la scène lui donnait une sorte de dignité caricaturale, de dérisoire importance qui s’harmonisait le mieux du monde avec toute sa personne et relevait d’une pointe de comique douloureux l’aspect de sa pauvreté. Comme il était fort peu rétribué à son théâtre, il avait, pendant longtemps, adjoint à ses nobles fonctions de figurant le métier de fabricant de perruques, dans lequel, jadis, il se montrait habile et d’une impeccable honnêteté. Malheureusement, ce métier lui étant devenu trop difficile et pas assez lucratif, il l’avait abandonné.

— C’est dégoûtant, disait-il… On ne trouve plus que des cheveux noirs, et des cheveux de juive, encore… Il n’y a plus, nulle part, des cheveux blonds… et vraiment français… Et vous savez, les cheveux noirs, décolorés et les cheveux étrangers, ça se travaille mal… ça n’est pas mousseux… ça n’est pas souple… ça n’est pas ça, quoi !… Les dames ne veulent plus de mes perruques, et, ma foi, elles ont raison… Ça n’est plus des perruques…

Il faut dire aussi que sa main commençait à trembler ; ses doigts s’engourdissaient sur les têtes de carton. Il ratait toutes les perruques, lesquelles lui restaient pour compte. Alors, il s’était fait agent d’assurances. Mais il n’assurait pas grand-chose, le pauvre vieux Plançon… Et c’était toujours la misère.

Le père Plançon s’assit en face de son directeur, selon les règles de la plus stricte mise en scène. Le corps penché en avant, les jambes écartées à l’angle voulu, le coude droit un peu relevé, la main à plat sur sa cuisse, il demanda :

— Suis-je bien ainsi, monsieur le directeur ? Suis-je dans la tradition ?

— Parfait… approuva le directeur.

— Alors, monsieur le directeur, je vous écoute.

Et le directeur parla ainsi :

— Père Plançon, il y a juste aujourd’hui quarante-deux ans que vous appartenez au théâtre de l’Athénaeum Dramatique. Ça ne vous rajeunit pas, mon pauvre vieux… ni moi non plus, d’ailleurs, ni le théâtre… Mais qu’est-ce que vous voulez ?… c’est la vie… Vous êtes un excellent brave homme, ça oui !… Vous avez toujours tenu votre emploi avec honneur… Tout le monde vous estime ici… Enfin, vous êtes une conscience, mon père Plançon… Est-ce vrai, ça ?…

— J’ai travaillé, monsieur le directeur, déclara le bonhomme.

Et ce «j’ai travaillé » prit dans sa bouche un extraordinaire accent lyrique.

Le directeur acquiesça :

— Ah ! si vous avez travaillé !… Je crois bien… Pour dire «Madame est servie… », il n’y avait pas, il n’y aura jamais votre pareil… C’est évident… Toute la critique est d’accord… Même quand vous n’aviez rien à dire, que vous n’aviez qu’à porter un plateau, éteindre une lampe, épousseter un fauteuil, introduire le petit vicomte dans la chambre de la marquise, c’était épatant… c’était composé… c’était ça, quoi ! Un grand artiste, mon père Plançon, tout simplement… Des rôles modestes, c’est possible… mais un grand artiste, vous étiez un grand artiste… Pas d’erreur là-dessus…

— La nature, monsieur le directeur… j’ai étudié la nature… expliqua le vieux figurant qui, se rengorgeant à ce compliment, tenta de redresser sa taille un peu voûtée.

Et il ajouta :

— La nature et la tradition… tel fut mon secret…

— Mais oui, mais oui… Ah ! des domestiques comme vous, on n’en fait plus, aujourd’hui… La graine en est perdue, au théâtre, comme à la ville, d’ailleurs. Allez, donc demander ça à des jeunes gens de maintenant !… Ah ! bien, oui… Donc, voici ce que j’ai décidé… On donnera, le mois prochain, votre représentation de retraite… On jouera : Gloire et Patrie, votre meilleur rôle… Ça vous va, hein ? Ça vous chatouille dans votre amour-propre ?…

Sur un geste dont il ne voulut pas comprendre l’expression douloureuse :

— Mais si… mais si… insista le directeur… et c’est tout naturel… Sacré père Plançon ! Quand, au deux, vous ouvrez les portes du salon, et que vous lancez votre «Madame la comtesse est servie ! », c’est rudement empoignant, vous savez… c’est une page… ça vous prend là, il n’y a pas à dire… ça vous prend là.

Et le directeur se frappait la poitrine, violemment, à la place du cœur.

Mais, en dépit de ces souvenirs glorieux, le père Plançon était devenu tout triste. Il n’avait pas prévu qu’un jour viendrait où il serait obligé d’abandonner le théâtre, comme il avait abandonné les perruques. Et cette idée le bouleversait, non point à cause de la misère noire où il allait entrer désormais, mais parce que le théâtre état sa vraie vie, et qu’au-delà du théâtre il ne voyait nul horizon, il ne voyait que ténèbres et mort. Il bégaya, atterré par les paroles de son directeur, mais avec des gestes scéniques et conformes à la situation :

– Alors… le mois prochain ? Rêvé-je ?… Déjà !…

— Comment, déjà ?… Après quarante-deux ans de travail, de bons et loyaux services, vous appelez ça déjà ? Voyons, voyons, mon père Plançon… vous aurez deux cents francs sur la représentation… deux cents francs… Ah ! ah ! c’est gentil, ça ?… Et puis, après, bonsoir les amis… la liberté, le repos, la campagne… Vous irez planter vos choux.

Et gaiement :

— En a-t-il de la veine, ce sacré père Plançon !… Et dans Gloire et Patrie encore… c’est-à-dire le triomphe… Disparaître dans le triomphe, avec deux cents balles… Et il n’a pas l’air content !… Mais qu’est-ce qu’il vous faut, nom d’un chien ?

Le directeur marchait dans la pièce en agitant les bras, et répétant :

— Qu’est-ce qu’il lui faut ?… Non, mais le voilà buté… Ah ! ces sacrés grands artistes !… tous les mêmes…

Après quelques secondes de silence émouvant, pendant lesquelles l’angoisse lui serrait la gorge, le père Plançon dit d’une voix douce et résignée :

— Eh bien, soit, monsieur le directeur… Seulement, voilà… Je vais vous demander une grâce, une toute petite grâce que vous ne pouvez pas me refuser… Le jour de ma représentation de retraite… je voudrais, eh bien oui, là… je voudrais jouer le petit vicomte…

Le directeur sursauta :

— Vous êtes fou, archifou, s’écria-t-il. Mais c’est impossible… Le petit vicomte ?… Un sale rôle, une panne, indigne de votre talent… Non pas… jamais je ne permettrai ça… Je veux que vous fassiez dans le public une impression inoubliable, mon père Plançon, entendez-vous ?… Je veux que dans cinquante, cent, trois cents ans, on dise : « Il n’y avait que le père Plançon pour lancer : «Madame la comtesse est servie ! » Mais c’est votre gloire que je défends contre vous-même… Oh ! les cabots, les cabots, les sales cabots !… On leur apporte le succès évident, l’acclamation certaine, dix, quinze, vingt rappels… et la fortune par-dessus le marché… Et ils aiment mieux courir je ne sais quelles stupides aventures… Le petit vicomte ! Non !… non, c’est trop bête…

— Monsieur le directeur !…

— Non…

— Monsieur le directeur, écoutez-moi, supplia le vieux figurant, qui s’était levé, lui aussi, et tendait vers son directeur des bras rythmiques… Je vous fais juge de ma situation, monsieur le directeur, je remets entre vos mains mon honneur professionnel… Mais écoutez-moi, au nom du ciel… Il faut que je vous confie ça… Le petit vicomte, il y a plus de dix ans que je l’étudie, que je le compose, que je le vis, chez moi, en cachette, tous les soirs… Ce rôle n’a que dix lignes… Mais il est admirable, et j’ai trouvé des effets, des effets !… Ah ! si vous vouliez !… Ce serait le couronnement de ma carrière. Le public verrait là un des côtés inconnus de mon talent… Monsieur le directeur, laissez-moi jouer le petit vicomte…

— Non… non… et non !… Est-ce clair ?

— Monsieur le directeur, je vous en supplie !…

— Non, vous dis-je !… C’est inutile…

— Monsieur le directeur, j’abandonnerais plutôt mes deux cents francs…

— Ah ! fichez-moi la paix, père Plançon… vous me rasez, à la fin… Allons, ouste, ouste !…

Et, brutalement, il le congédia.

Le père Plançon était infiniment malheureux. Chaque jour, il venait au théâtre, rôdait sur la scène et dans les couloirs, inquiet, silencieux, hamlétique presque. Lorsque ses camarades lui adressaient la parole, à peine s’il leur répondait. Et il monologuait en lui-même :

— Le petit vicomte !… C’est à n’y rien comprendre… Me refuser une chose si simple, et qui eût été si belle, une chose qui, pour moi, serait la gloire, qui, pour le public et pour Sarcey, serait une révélation !… Qu’est-ce que cela pourrait bien lui faire à cette canaille, à cette grosse canaille, qui s’est engraissée de mon talent, de mes veilles ?… Ah ! je n’ai pas eu de chance !… Et personne ne saura jamais ce qu’il y avait en moi, ce qu’il avait, là, sous ce crâne…

Il croyait à une cabale, à une conspiration, et il regardait tout le monde d’un regard méfiant, d’un regard où, vainement, il cherchait à insinuer une expression méchante et vengeresse, le lamentable et doux bonhomme.

Enfin, le grand jour arriva. Jusqu’au dernier moment, le père Plançon avait espéré, au fond de lui-même, un miracle. Et ce fut le cœur bourrelé, les larmes dans les yeux, qu’il vit la toile se lever, lentement, implacablement, sur le premier acte de Gloire et Patrie.

Le vieux bonhomme n’apparaissait qu’à la fin du deuxième acte. Le moment venu, il entra sur la scène, avec majesté, perruque blanche et bas noir, ouvrit noblement les deux battants de la porte, par où la salle à manger s’éclaira des lumières et ses cristaux et des reflets de son argenterie, et, de ce ton solennel et chevrotant qu’il avait, il annonça :

— Madame la comtesse est servie !

Tout à coup, rêves refoulés, ambitions étouffées, tout cela dont l’amertume avait empoisonné sa vie, se leva, gronda dans son âme. En une seule fois, dans une minute d’exaltation suprême, il voulut protester contre son passé de rôles humbles et muets, apparaître enfin, éloquent, dominateur, terrible, apothéotique. Des lambeaux de drames, des répliques violentes, des apostrophes éperdues, d’angoissants trémolos, et des prisons, et des palais, et des souterrains, et des dagues, et des arquebuses lui revinrent au souvenir, en foule, pêle-mêle, enflammés et torrentueux comme des laves. Il sentit rugir et bondir dans son âme les rugissantes et fraternelles âmes des Frédérick Lemaître, des Mélingue, des Dumaine, des Mounet-Sully, des Coquelin. L’ivresse le saisit, l’affola, le poussa aux héroïsmes les plus extravagants. Et, redressant sa taille courbée de vieux serviteur, rejetant en arrière sa tête sur laquelle la perruque blanche s’horrifia, ainsi qu’un feutre vengeur, la poitrine haletante et sifflante, la main gauche battant sur son cœur, la droite tendue comme une loyale épée, vers les invités, il clama d’une voix rauque, d’une voix cassée par l’émotion de se révéler, enfin, devant les foules, un héros :

— Oui, madame la comtesse est servie !… Mais, auparavant, général, laissez-moi vous le dire en face… Celui qui insulte une femme est… un lâche !

Puis il s’effaça pour laisser passer les invités consternés.

Un tonnerre d’applaudissements éclata dans la salle. Les spectateurs, exaltés par cette sortie vigoureuse et sublime, rappelèrent le père Plançon, frénétiquement. Mais le rideau resta obstinément baissé, malgré les cris, les trépignements, les enthousiastes bravos qui se prolongèrent durant une partie de l’entracte.

Quant au père Plançon, ses camarades l’entouraient, l’accablaient de reproches.

— Que vous est-il donc arrivé, père Plançon ? disait la grande coquette… Mais vous êtes donc devenu fou ?… Ou bien êtes-vous malade ?…

— Non, madame la marquise, répondit noblement le père Plançon… Et ne me parlez plus jamais de votre honneur… Il n’y a pas deux honneurs… Il n’y a que de braves gens…

Puis, ayant levé vers les frises un doigt attestateur, il disparut à travers les ténèbres des décors…

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