Chapitre 21 Patriotisme
Je revenais de Sainte-Croix par le Platon. Ce chemin n’est pas le plus court, mais on ne se lasse jamais de le parcourir. Il longe des hauteurs si pittoresques, il offre des échappées de vue si ravissantes, il perce des bois si sombres, qu’il donne aux yeux une fête toujours nouvelle.
J’arrivais chez le père Marcel Poudrier. La maison dressait son pignon rouge au milieu des peupliers verts, droits comme des I, drapés élégamment dans leurs écharpes de branches montantes. La porte et les fenêtres étaient ouvertes, et faisaient, dans le carré blanc, des taches noires où s’estompaient des silhouettes de jeunes filles et d’enfants.
Un vieillard mis comme au jour du dimanche s’avance sur le seuil. Il descend le perron d’un pas assez léger, tout en s’appuyant sur sa grosse canne de « cenellier ». Après avoir fait quelques pas, il se retourne tout à coup et jette une bouffée de rire en s’écriant d’une voix vibrante :
— La jambe vaut le cœur, allons-y !
La femme très âgée, grande et l’air digne, parut à son tour dans la porte. Elle semblait une enluminure de sainte femme dans un cadre antique. Elle dit :
— Tu vas te fatiguer, peut-être, mon vieux, attends donc la relevée, tu prendras la voiture.
— Tut ! tut ! tut ! à quatre-vingt-cinq ans on n’attend plus. Si j’allais trépasser avant de voter !
— Sais-tu bien pour qui voter, au moins ?
Le bonhomme trottinait tout allègrement.
Elle se mit à rire en le regardant aller.
Ces deux beaux vieillards avaient leur histoire, une histoire toute simple et bien courte, et qui n’était pas sans offrir quelque intérêt. Voulez-vous que je vous la raconte ? La voici.
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Il y a longtemps de cela.
Le monde a marché depuis, et, s’il n’est pas meilleur, c’est que le progrès n’implique pas la vertu, c’est que le cœur et l’intelligence ne vont pas toujours de pair.
Il n’est pas étonnant qu’il en soit ainsi puisque l’homme est libre. Il est libre, mais avec un fort penchant à l’esclavage. Pas à l’esclavage politique, peut-être… Il pousse, de temps en temps, un cri de révolte contre ses oppresseurs, et, de temps en temps aussi, il les broie sous son talon. Mais il aime les jougs qu’il se façonne lui-même. Un gueux gémit, dans sa paresse, sous les tortures de l’envie ; un avare se dessèche d’amour et de terreur devant son or entassé ; un ambitieux rampe devant la foule qu’il méprise ; un libertin se traîne aux genoux de toutes les belles aventurières.
Et tout le monde est en route pour le ciel !
Drôle de monde et drôle de chose !
Il y a encore des âmes nobles. Il y a des vertus qui surnagent et des dévouements qui planent. Mais les jours de paix sont souvent des jours d’abaissement. L’esprit se détend alors, l’imagination ferme ses ailes, le cœur s’amollit. Il n’en est pas ainsi dans les jours d’orage et de danger. Le sentiment du devoir se réveille, l’amour de la patrie s’affirme, le citoyen se relève, et l’homme grandit.
En mille huit cent trente-sept il y eut pour nous un de ces réveils glorieux. La voix de Papineau sonna le glas de la tyrannie, et des héros surgirent sur nos rives opprimées. Ils apparurent et passèrent comme des météores. Ils se perdirent au fond d’un horizon sanglant. La trace de leur passage se voit encore, étincelante et large à travers les nuages de notre ciel.
Suivons-la !
†††
En mil huit cent trente-sept, à l’époque des foins, le vieux Gédéon Poudrier revenait de l’église avec sa bonne femme dans une petite charrette aux ressorts de frêne. On ne se berçait pas sur d’élastiques lames d’acier en ce temps-là, et les carrosses luisants qui promènent, de nos jours, tant de misères en toilette, ne soulevaient pas souvent la poussière de nos chemins. En retour, l’on dînait bien et l’on payait bonne dîme au curé.
Le père Poudrier se tourna vers sa vieille :
— Dis donc, Mélonne – elle s’appelait Mélonne, la mère Poudrier – dis donc Mélonne, as-tu compris les remarques de monsieur le curé à propos de Papineau ? J’ai l’oreille dure, moi, et je n’ai pas bien saisi.
— Il nous a conseillé de rester tranquilles, répondit-elle un peu sèchement.
Le bonhomme répliqua par deux petits mouvements de tête qui voulaient dire : oui, ordinairement, mais qui n’étaient pas, dans la circonstance, d’une traduction facile.
Elle reprit :
— Il a recommandé d’être prudents, de ne pas se laisser endoctriner par des gens qui ont plus de langue que de tête…
— Tiens ! tiens !
— De rester soumis à l’autorité… D’obéir à nos prêtres, comme eux-mêmes ils obéissent à leurs évêques.
— C’est juste !
— De ne pas se mêler de choses que l’on ignore.
— Afin de rester dans l’ignorance !
— De voir, d’abord, à bien cultiver la terre qui nous a coûté tant de sueurs…
L’excellente chrétienne allait continuer, avec un entrain superbe, la répétition salutaire.
— Prends les « cordeaux », que j’allume, grommela le vieux patriote.
Il n’avait pas l’air de bonne humeur. La pieuse Mélonne prit les guides de cuir et retint le cheval qui voulait trotter. Le père Gédéon tira de la poche de son gilet, une pipe, un « batte-feu », une pierre et un morceau de tondre. Il fit sortir de la pierre des étincelles qui allumèrent la tondre odorante, et il se mit à déguster avec une satisfaction profonde sa bonne pipe culottée.
Cependant il y avait un nuage sur son front coupé d’une large ride. Sa pensée était fixée sur quelque chose d’invisible. Sa femme lui remit les guides. Il les prit machinalement.
— Toujours est-il, recommença Mélonne, que Marcel va se tenir tranquille et qu’il ne parlera plus, j’espère, d’aller se battre pour Papineau.
— Tu voudrais qu’il allât prêter main forte aux « chouayens », peut-être… Marche, Carillon.
Il fit tomber la « mise » du fouet sur la croupe du cheval.
— Je voudrais bien le voir se mêler aux « chouayens », grommela-t-il !… Un tas de malfaiteurs en habits, de voleurs titrés, de bourreaux en gants blancs ! On n’en verra pas de pareils avant cinquante ans, c’est sûr.
Marcel s’en revenait à pied avec d’autres jeunes gens de son canton. Ils parlaient tous, ces gars, des troubles qui menaçaient d’éclater dans le district de Montréal, de l’assemblée de Deschambault, du grand Papineau qui était descendu à Kamouraska avec Girouard, Lafontaine et Morin. Les uns approuvaient le mouvement, les autres le blâmaient.
— Nous sommes des peureux, dit Marcel, et nous aimons mieux les coups de bâton que les coups d’épée.
— Que veux-tu ? riposta le plus petit du groupe, nous n’avons personne pour nous commander… Quand il n’y a point de chef il n’y a point de soldats.
— Et Papineau ?
— Papineau, fit un grand mince, il ne se bat point, il pousse les autres à se battre.
— Et tu crois que c’est une besogne facile que de décider des hommes à lever la tête, à revendiquer leurs droits, et s’il le faut, à mourir pour la liberté… surtout quand ces hommes sont des Canadiens français ?
— Nous sommes soumis ; c’est une belle vertu que la soumission, paraît-il.
— Nous sommes à quatre pattes ; c’est une position un peu humiliante.
— Les Canadiens, observa un autre, ça laisse les ordures s’amasser longtemps, mais une fois décidés, ça balaie net.
— Mais, rétorqua le grand mince, si on va à la guerre pour mourir, ceux qui nous tuent restent les maîtres.
— T’imagines-tu, clama Marcel, que celui qui fait d’avance le sacrifice de sa vie se tient les bras croisés en face des canons ? C’est celui-là qui frappe le plus juste, et qui le plus sûrement jette l’épouvante dans les rangs ennemis…
— Vas-y donc te battre, puisque tu trouves cela si beau.
— Je vais y aller en effet.
— Tu ne fais pas comme Rémi Gaudon, qui se marie peur d’être « commandé », remarqua l’un de la bande.
— Le remède est pire que le mal, observa un vieux célibataire.
— Eh bien ! moi, continua Marcel, je devais me marier cet automne, et je reste libre pour faire le coup de fusil.
Le groupe diminuait. Chacun à son tour entrait chez soi, après avoir souhaité le bonjour à ceux qui allaient plus loin.
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Le dimanche soir la jeunesse se rassemblait. Il en est de même aujourd’hui. Les curés ont beau prêcher contre les réunions, défendre certains jeux, condamner la danse, il y a toujours un petit coin, dans la paroisse, où l’on vend du plomb à la manière des diplomates retors, où l’on cueille des cerises sur des joues rougissantes, où l’on fait trois pas d’amour, et quelquefois plus, où le violon chante ses gigues enivrantes, où les pieds, pris de vertige, emportent le cœur et la tête en d’étourdissants tourbillons. On a dit son chapelet bien dévotement pendant la messe, on a entendu les vêpres sans trop de distractions, on peut bien s’amuser un brin, sous le couvert de la nuit, sans que le bon Dieu se fâche. S’il se fâche, ce sera contre les parents qui détournent les yeux ou les ferment trop serrés.
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Marcel avait, en effet, sérieusement songé au mariage. Sa fiancée, Héloïse Dubien, n’était pas belle, mais elle était accorte et grande, elle avait de la grâce dans la démarche et de l’esprit dans la tête. On oubliait vite l’irrégularité des lignes devant l’éclat de ses prunelles. Son cœur était bon, mais des lèvres minces faisaient comprendre qu’il y avait de la résolution dans son caractère.
Elle avait été recherchée déjà par un citoyen du village, Augustin Lefouré, un veuf passablement cossu, très orgueilleux de ses écus, mais très désolé du poids de ses années. Elle avait préféré la solide jeunesse de Marcel. Et maintenant, voilà qu’un dimanche soir, Marcel se rendait auprès d’elle, profondément ému et l’âme remplie de tristesse.
Quand il entra, elle vit bien ce bouleversement inaccoutumé qu’elle s’expliquait mal, et qui lui donnait de l’inquiétude. Le pressentiment d’une amère angoisse la rendit muette, et elle tendit à son ami une main tremblante. Le père Dubien, qui était bureaucrate sans savoir pourquoi, et gouailleur par tempérament, lui cria, dès qu’il le vit entrer :
— Viens-tu nous faire tes adieux, Marcel ?
— Oui, monsieur Dubien, répondit le jeune homme, d’une voix qu’il s’efforçait de rendre ferme.
— Non ! répliqua Héloïse, suppliante.
Le père Dubien reprit :
— Si tu es fatigué de vivre, mon garçon, tu n’as qu’à te rendre à la rivière Chambly ; il y a là une bande de fous qui se proposent de servir de chair à canon ; tu pourras te faufiler dans leurs rangs.
— Des fous comme ceux-là, il faut qu’il y en ait pour effrayer les tyrans.
— Toujours des grands mots : tyrans… bureaucrates… martyrs.
— Oui, monsieur Dubien, martyrs !… l’amour de son pays vient immédiatement après l’amour de Dieu, et les martyrs de la patrie ne sont guère au-dessous des martyrs de la religion.
Dubien éclata de rire.
Des voisins entrèrent. Ils venaient faire la partie de « quatre-sept ». Ils jouaient hommes contre femmes. La dernière fois, le sexe fort avait été d’une faiblesse désespérante, et il ne s’était pas sauvé du déshonneur. Il avait une revanche à prendre. Les jeunes amoureux voyaient avec plaisir la lutte ardente des joueurs. Ils étaient oubliés. Leur entretien fut tendre d’abord, mais il fut triste aussi, car Héloïse, plus d’une fois, essuya ses beaux yeux noirs.
Puis Marcel, dans un sombre enthousiasme, se prit à parler de la nécessité d’un soulèvement. C’est par là que les grandes révolutions commencent. Il proclamait le droit des citoyens à la liberté politique, et gémissait sur la position humiliante des Canadiens français, les fils des défricheurs, les maîtres du sol, depuis Champlain. Il disait la morgue insolente des bureaucrates, le partage inégal des emplois, l’abaissement organisé de la race française. Il peignait, d’une voix vibrante mais comprimée, la gloire de ceux qui meurent en luttant contre la tyrannie et l’injustice. Il expliquait l’héroïsme de ceux qui sacrifient leurs biens, leur jeunesse, les ivresses de l’amour, les espérances d’une longue félicité, pour adoucir les souffrances de leurs semblables et relever l’honneur de la patrie.
L’image sanglante de la bataille passait devant les regards de la jeune fille. Elle voyait le fer meurtrier s’enfoncer dans la poitrine des patriotes, et les rangs décimés s’affaisser tour à tour comme les blés mûrs sous la faux. Elle entendait les clameurs de l’airain, les piaffements des chevaux, les appels des blessés sur les chemins où serpentait l’armée. Des champs dévastés la fumée s’élevait comme un encens maudit vers le ciel implacable. Le Seigneur serait sourd à la prière des persécutés, il resterait insensible à la souffrance de son peuple. L’expiation n’était pas encore finie, ou bien la félicité n’était pas encore méritée.
Elle sentait son âme s’envoler dans une région nouvelle. Elle était emportée par un souffle ardent qui n’était autre qu’un étrange élan vers l’idéal. L’amour de la patrie souffrante se divinisait en quelque sorte. La folie des sacrifices s’emparait de son imagination vive, et déjà elle voulut être une victime.
Quand ils se séparèrent, les deux jeunes amoureux se firent de touchants adieux. Ils semblaient être les adieux des héros allant s’immoler pour le salut de la patrie.
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Marcel partit, un matin d’octobre, avec quelques amis jeunes et inexpérimentés comme lui, pour aller se battre contre les chouayens. La petite troupe se rendait à Sorel. De là elle remonterait la rivière Chambly, cherchant les endroits où se ralliaient les soldats de la liberté. Ils ne connaissaient pas le pays, ces jeunes gens, et ils allaient guidés par les mille voix de la rumeur.
Le fusil sur l’épaule, la casquette sur l’oreille, ils marchaient gaiement, jetant un regard de mépris sur les peureux qui restaient avec les femmes ; et quand ils entendaient les enfants crier à leur mère que la « guerre » passait, ils se redressaient avec fierté malgré la fatigue, et souriaient à la mort entrevue dans la fumée des combats prochains.
À mesure qu’ils approchaient du foyer de l’agitation, ils sentaient leur ardeur grandir et les regrets s’effacer. Les vieillards battaient des mains en les apercevant, et les femmes agitaient leurs mouchoirs. Cela les encourageait. Ils se grisaient d’orgueil.
— D’où venez-vous, les braves, leur criait-on ?
— D’en bas… tout près de Québec…
— De si loin !… Hourra pour les patriotes !
— En vient-il d’autres ?
Ils secouaient la tête avec tristesse.
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Ils allèrent ainsi jusqu’à Saint-Denis. Ils virent Nelson, ils virent Papineau, et ils ne songèrent plus qu’à mourir glorieusement.
Marcel écrivit à Héloïse :
« La mort ne nous fait point peur. Ceux qui nous tueront seront plus à plaindre que nous, car ils seront exécrés, un jour, et nous, un jour, nous serons honorés et bénis. La liberté fleurira sur nos tombes. Les tyrans auront peur d’une autre révolution. Ils nous rendront nos droits peu à peu, et nous deviendrons forts. Il faut que nous luttions. C’est sous le marteau que le fer se durcit. Il faut que nous soyons unis, si nous voulons devenir grands parmi les autres. Il faut aussi que nous nous affirmions. La soumission aveugle prépare au joug. L’esclavage est le châtiment des peuples lâches… »
Des bribes ardentes qu’il avait probablement retenues des discours de Papineau ou de Nelson.
Il ajoutait :
« Nous n’avons pas assez de fusils. Nous n’avons pas d’argent… Nous serions deux fois plus nombreux, si l’on pouvait donner des armes à tous ceux qui en demandent. Il y a beaucoup de patriotes qui n’ont que des fourches et des faux pour attaquer ou se défendre. Moi, comme tu sais, j’ai le vieux fusil de grand-père. Il n’a pas coutume de rater. Si je puis casser une tête de chouayen avant de le passer à un autre, je mourrai content. Prie pour moi. »
†††
À quelque temps de là il se répandit chez nous un bruit singulier. Personne ne voulait y croire. Héloïse, la fière Héloïse, comme on l’appelait, oubliait déjà le petit Poudrier, et se mariait avec le veuf naguère repoussé.
— Bah ! disait-on, elle ne pouvait longtemps résister à l’appât de l’argent. Elle n’attendait que l’éloignement de Marcel. Les absents ont toujours tort. Maintenant il n’avait plus, le malheureux garçon, qu’à se faire embrocher par une épée anglaise, cela vaudrait autant que de revenir pour être témoin du triomphe de son vieux rival.
Alors Marcel, soldat dans l’armée des patriotes, à Saint-Denis, reçut une lettre un peu mystérieuse.
« Mon cher Marcel, disait cette lettre, moi aussi je suis capable de sacrifices. Tu m’as appris comment il fallait aimer son pays… Tu l’aimes jusqu’à la mort sur le champ de bataille, moi je l’aime jusqu’au martyre pendant toute la vie… Dans quelques jours je t’enverrai autant d’argent que tu en voudras pour acheter des armes… Dieu et patrie !
Héloïse. »
Des armes ! murmura Marcel, et un souffle d’enthousiasme l’emporta un instant loin de la froide et triste réalité. Il vit apparaître devant ses yeux éblouis, comme un rideau mouvant, une file ondoyante de fusils meurtriers et d’étincelantes baïonnettes. La surprise et la joie allaient être grandes parmi les soldats, et les chefs proclameraient son nom avec fierté, en face de tous les patriotes.
« Moi, je l’aime jusqu’au martyre pendant toute la vie… » Il retomba des hauteurs où l’avait enlevé un premier élan généreux. Que signifiaient donc ces paroles solennelles et amères ?… D’où viendrait cet argent béni ?… Il se mit à creuser le sens de ces paroles et à chercher la main prodigue qui allait s’ouvrir ainsi. Tout à coup une angoisse profonde étreignit son âme. Mais le clairon sonna l’appel, un appel ardent, et la cloche de la petite église se mit à tinter suppliante et grave dans le clocher. Des hommes accouraient traînant un vieux canon, d’autres s’alignaient le fusil au bras. Il courut prendre place dans les rangs, et ne songea plus qu’à délivrer la patrie de son douloureux esclavage.
Gore arrivait à Saint-Denis. Gore avait vu la trahison de Waterloo, et il était prêt à river les fers de la colonie française. Il allait passer comme un torrent sur cette contrée audacieuse, et les insensés qui avaient osé lever la tête et jeter le défi à leurs maîtres seraient anéantis à jamais. C’était son espoir.
Nelson choisit ceux qui étaient les mieux armées, et les mit en embuscade sur la route du colonel anglais, dans une maison de pierre. Marcel était entré l’un des premiers. Papineau se trouvait là. O’Callaghan aussi. Ils voulaient se battre, se faire tuer pour la cause sacrée, mais Nelson ne le permit pas. Leur mort eût été l’anéantissement de toute espérance. Ils devaient vivre ; Papineau surtout, car il était la lumière qui éclairait le peuple, le souffle qui ranimait le courage et renversait la tyrannie.
Gore vint se briser honteusement contre le faible rempart des insurgés. Markham, le bouillant capitaine qu’il lança contre une distillerie où s’étaient cachés quinze patriotes résolus à mourir, Markham, à son tour, fut vaincu. Il tomba couvert de blessures.
Ah ! si les patriotes avaient eu des armes, s’ils avaient eu des chefs, s’ils avaient eu, surtout, la permission de se faire tuer pour une cause grande et sainte, la victoire de Saint-Denis n’aurait été que le prélude d’une série de victoires, et les héros qui sont montés sur l’échafaud auraient été portés en triomphe sur les épaules de leurs concitoyens !
Pleins d’espoir, grisés par le succès, nos valeureux soldats voulurent poursuivre leur marche glorieuse. Ils se dirigèrent vers Saint-Charles, où les attendait, hélas, un douloureux échec. Ils furent écrasés par le nombre.
Les champs désolés burent lentement le sang de nos braves. L’heure de la délivrance n’était pas encore sonnée. Cependant le sang versé fut comme une semence mystérieuse, où germèrent des espérances nouvelles et des idées généreuses.
Les patriotes que la mitraille avait épargnés regagnèrent tristement leurs foyers.
†††
Marcel s’en revenait meurtri et légèrement blessé. Quelques-uns de ses compagnons cheminaient avec lui, les pieds alourdis par la fatigue, la tête penchée sous le poids des chagrins ; d’autres, moins heureux encore, ne reviendraient jamais. Côte à côte dans une même fosse, ils dormaient le sommeil des martyrs au cimetière de Saint-Charles.
Ils arrivaient, ces héros. À quelque distance, un bouquet d’arbres gris fermait la route comme un large rideau, et se prolongeait en ligne sombre et tortueuse à travers les prairies nues. Une trouée sinistre ouvrait ces arbres sans feuilles, et, au fond, à une grande profondeur, sous les replis obscurs de la falaise, un ruisseau coulait parmi les cailloux, dans une bordure de givre, étincelante comme une dentelle d’argent.
D’un côté, le chemin descendait, en tournoyant, jusqu’à un petit pont de bois, de l’autre, il montait un escarpement raide.
— Enfin, nous arrivons, fit Marcel en poussant un long soupir, voici la côte à Boisvert.
Les autres relevèrent la tête et sourirent.
— Si nos braves compagnons étaient avec nous ! reprit Marcel.
— Ils n’ont pas eu notre bonheur, répondit une voix.
Ils descendirent la côte et s’arrêtèrent un moment sur le pont. Comme au temps de leur jeune âge, ils regardèrent, appuyés au garde-fou, l’eau noire qui coulait toujours. Mais voilà que soudain ils entendent une clameur. Sur la route, en effet, retentit le galop d’un cheval emporté. En face d’eux s’élevait la côte coupée à pic, puis le chemin qui longeait l’arête de la falaise avant de s’enfoncer, par la spirale sablonneuse, jusqu’au petit pont du ruisseau où ils se trouvaient.
Un attelage vint et passa comme un trait. Deux hommes se cramponnaient à la voiture : une « calèche » à la chaise massive. Ils n’avaient pas osé se jeter en bas tant l’allure était rapide. Ils atteignaient un endroit dangereux. Une roue effleura le vide, et le cheval emporté s’élança dans la côte tournante. Tout disparut aux yeux des jeunes gens terrifiés.
Quelques secondes seulement s’écoulèrent et l’on entendit un bruit étrange qui sortait du détour qui se fend, un sanglot d’homme, un râlement de bête qu’on assomme. Les patriotes accourent au lieu d’où provenait ce bruit. Ils aperçurent le cheval qui se débattait, embarrassé dans les bandes du harnais et les débris de la « calèche ». L’un des occupants se releva, il ne paraissait pas avoir de blessures graves ; l’autre restait immobile, la face contre terre.
— André Mathurin ! s’écria Marcel, à la vue du jeune homme qui se remettait sur pied en se tâtant les côtes.
— André ! firent également les autres. Et lui, André, tout abasourdi par le choc, se mit à regarder ceux qui venaient à lui, en ce moment tragique.
— Tiens : Marcel !… Tiens ! François !… et Lazare !… ah ! mes amis, je l’ai échappé belle !… Je crois que ce pauvre Augustin Lefouré s’est tué. Il ne bouge pas.
— Augustin Lefouré ? reprit Marcel, fort étonné. Et ils s’approchèrent du malheureux, toujours immobile sur le sol froid.
— Où le conduisais-tu donc ? demanda l’un des volontaires.
Avant qu’André Mathurin pût répondre, plusieurs voitures arrivèrent, s’arrêtant l’une après l’autre dans la pente fatale.
— Est-il mort ? criait-on… Est-il sans complaisance seulement ?… Tu n’as pas trop de mal, André ?… Tiens ! les patriotes !… quelle rencontre ! Vaut mieux tomber sur le champ de bataille que dans cette affreuse côte…
On releva le malheureux Lefouré. Il était horriblement contusionné. Il ne donnait plus signe de vie. Le cœur ne battait plus.
— Dites aux femmes de ne point descendre, ordonna quelqu’un.
— Surtout, que la mariée ne vienne pas, ajouta un autre.
— La mariée ? demanda Marcel, un peu angoissé.
— Oui, ton ancienne… Héloïse.
— Héloïse !… Héloïse !… répéta-t-il d’un ton amer, et inclinant la tête, il remonta la côte à pas lents.
Augustin Lefouré fut porté dans la maison de José Auger, son ami, à deux pas de là, et il eut une tombe pour lit nuptial.
Les gens de la noce s’en retournaient en devisant tristement, eux qui, l’instant d’auparavant, s’en venaient en jetant des éclats de rire, en éparpillant des couplets badins. Marcel passa près de la voiture où se trouvait la fiancée. Il ne leva pas les yeux, et il éprouvait un mortel serrement de cœur. Pour dissimuler son affaissement, d’un geste machinal il changea son fusil d’épaule et allongea le pas.
Une voix surprise et profondément émue laissa tomber ces deux mots :
— Marcel ! Marcel !
Il ne se détourna pas.
†††
Héloïse, dans un élan de patriotisme, avait, à l’exemple de Marcel, sacrifié son amour et son bonheur. Elle épousait Augustin Lefouré, le veuf riche et vieux d’abord repoussé. Mais elle l’épousait à la condition qu’il mît, dans la corbeille de noce, une large somme d’argent : cet argent serait déposé sur l’autel de la patrie, et les rebelles auraient des armes.
Le bon Dieu qui, dans ce temps-là, protégeait encore les amours et quelquefois les amoureux… les dévouements, je veux dire, le bon Dieu sourit au sacrifice, mais ne voulut pas qu’il fût consommé.
†††
Héloïse est libre de nouveau, et de nouveau, Marcel a repris le travail ardu mais calme des champs. Ils vont se rencontrer au réveillon de Noël, chez un ami de leurs familles. Est-ce un piège tendu à leur amour ? Je le crois. Leur âme, encore toute remplie des échos divins de la grande fête chrétienne, vibrera comme ces lyres merveilleuses où passent les brises chantantes du soir. L’heure est bien choisie pour la réconciliation.
Vous qui aimez ; vous qui nourrissez dans vos cœurs purs, des sentiments nobles ; vous qui avez souffert à cause de vos tendresses profondes, et qui mettez votre plaisir à répandre la félicité autour de vous, jeunes filles douces et constantes, jeunes garçons francs et loyaux, qu’auriez-vous fait à leur place ?
— Des épousailles !
— C’est cela.
La réconciliation se fit, les épousailles eurent lieu, et nos deux héros passèrent une longue vie ensemble à travailler et à prier, à souffrir et à chanter, à espérer et à aimer. La destinée a quelquefois de ces étranges et heureuses surprises.
†††
L’heureux vieillard qui s’échappait par la route ensoleillée pour aller, une dernière fois, déposer son honnête bulletin dans l’urne discrète, c’est lui, Marcel Poudrier. La vertueuse vieille femme qui demandait d’une voix un peu goguenarde s’il savait bien pour qui voter, c’est elle, Héloïse Dubien.
« Si je sais pour qui voter ? » avait répliqué le patriote octogénaire, en brandissant sa canne de « cenellier » comme il eût fait d’un étendard, « si je sais pour qui voter ?… Hourra pour… »
Une bouffée de vent avait emporté le nom qu’il venait de dire.
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