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Chapitre 8 La dernière nuit du père Rasoy

Le vieux Jean-Baptiste Rasoy s’en allait mourant. Nous le savions ; mais il s’en allait depuis si longtemps qu’il semblait ne devoir jamais partir. Cette fois, la porte était ouverte et son pied touchait le seuil : la porte et le seuil de l’éternité.

On était à la veille de l’Assomption, et les gens disaient que la grande fête ne se passerait certainement pas, sans que l’on vît sa vieille dépouille s’échapper par une route aérienne quelconque. Ils disaient cela par dérision sans doute, car on n’avait jamais connu d’ailes au bonhomme. Il s’était complu au terre à terre. Il ne prêta jamais rien sur les promesses de la Foi, et la Charité ne lui parut point un bon placement.

Vers le soir je me rendis auprès du moribond, avec l’espoir de lui être de quelque secours. Je vis qu’il s’affaiblissait, et je m’installai pour la nuit à son chevet. De temps en temps je mouillai ses lèvres avec de l’eau et du vinaigre, pour rafraîchir l’haleine brûlante. Il avait aussi une cuillerée de je ne sais quoi à prendre d’heure en heure, si la chose était possible. Il était urgent de guetter les moments de lucidité et les retours de la vigueur, pour lui murmurer une parole de religion et recevoir une confidence, s’il en avait à faire. Jusque-là il s’était renfermé dans un mutisme absolu. Il s’était peu à peu habitué à la maladie et il n’en redoutait plus les suites. Il oubliait que la vieillesse est la plus redoutable des maladies. Son microbe, qui détruit tout, est lui-même indestructible. Il est partout, et nulle part le microscope ne peut le découvrir. Il sème les ruines sur son passage ; il se nourrit de la vie et il se cache dans la mort.

Le père Rasoy ne s’était pas confessé depuis…, depuis sa première communion, peut-être. Personne, jamais, ne l’avait vu prendre le chemin du confessionnal, ni dans les neuvaines, ni dans les retraites, ni dans les quarante heures, jamais ! Il disait que la confession est une chose aussi inutile qu’humiliante, puisqu’on recommence toujours les mêmes sottises et les mêmes Meâculpâ. Maintenant il avait peur de l’Extrême-Onction. Il croyait, je suppose, que ce grand sacrement coupe le fil de la vie, comme le faisaient jadis les ciseaux de je ne sais plus quelle Parque… Atropos ! la vieille Atropos !

Donc, Jean-Baptiste Rasoy se mourait, et j’étais installé pour la nuit auprès de sa couche enfiévrée. Pas inutilement, vous allez voir. Mais auparavant il faut que je vous parle de Séraphine Langette. Vous savez, Séraphine, cette orpheline gentille qui a été recueillie par Louison Hardy, du troisième rang ? Un beau brin de fille. Chez nous, il y en a beaucoup, et c’est avec ces brins-là que nous tissons nos chastes et fortes générations.

Séraphine avait passé dans les pleurs la nuit que j’avais passée dans la morne compagnie du malade. Cela arrive souvent que de douces et pures jeunes filles versent en secret des larmes abondantes. Leur sensibilité exquise les prédispose à la souffrance comme à la joie ; l’indifférence qui les entoure quelquefois ne détourne point d’elles les traits grossiers qui les blessent ; elles sont moins que les autres à l’abri des brutales affections. Elles versent l’arôme de leurs vertus sur les ailes du vent qui les caresse et s’enfuit.

Un jour, une parole de tendresse, souvent menteuse, réveillera au fond de leur cœur un sentiment nouveau. Ce sentiment délicieux et un peu confus, d’abord, se fera jour bientôt par d’enivrantes et chaudes bouffées. C’est un réveil, une résurrection. Une heure de calme vient, alors l’esprit réfléchit, la conscience s’alarme, la prudence parle. Mais si un souffle nouveau et mystérieux monte plus doux et plus brûlant, l’âme se dilate d’aise, l’imagination ouvre une aile hardie, et tout l’être, ravi, se sent emporté aux régions divines de l’amour.

Et comme la jeune fille qui aime sait bien arranger, dans ses rêves, l’existence du bien-aimé ! Jamais homme n’aura reçu tant de baisers sur son front serein ! Jamais âtre où la flamme pétille n’aura entendu plus aimable entretien ! Jamais plus invitants sourires n’auront salué le travailleur revenant de l’ouvrage ! Jamais humble toit n’aura caché si grande félicité ! Elle sera l’esclave heureuse, il sera le maître noble et bon.

Ô rêves bénis des jeunes filles, c’est l’inconstance de l’homme qui souvent vous coupe les ailes ! Rêves bénis des jeunes filles, si vous pouviez devenir une chose vraie, la société deviendrait une chose sainte !

Séraphine avait passé la nuit dans les pleurs.

L’âme ne saurait toujours souffrir, ni jouir toujours. Elle se console par l’excès de sa douleur, comme elle s’attriste par l’excès de sa joie. Elle se fatigue parce qu’elle subit l’influence nécessaire d’une enveloppe périssable. Cependant, elle peut trouver aussi le repos dans la peine et la mesure dans la joie, en sortant en quelque sorte de la prison qui l’enferme, pour s’envoler aux régions saintes où se cache Dieu. Elle s’élève sur les ailes de la foi et cherche dans l’inconnu mystérieux le bien-aimé qui l’attend.

Séraphine avait gémi sur les félicités perdues. Elle se sentait descendre en un gouffre effrayant d’où jamais elle ne sortirait. La solitude allait se faire autour d’elle. Ses yeux ne verraient plus, avec le plaisir accoutumé, fleurir les marguerites menteuses ; ses oreilles se fermeraient aux chansons des nids ; le murmure de la source ne lui dirait plus rien. Une indifférence mortelle la rendait odieuse aux autres, étrangère à elle-même.

Il n’est pas de consolations dans le monde pour celui qui souffre à cause du monde.

Mais si l’amour se réfugie au pied de la croix, le sang qui tombe goutte à goutte du bois sacré le ranime et le guérit. Cet amour se calme comme un flot lorsque le vent s’endort, ou bien il prend un essor nouveau vers un nouveau but.

†††

Séraphine Langette devait se marier avec Edmond Beaulac, du Grand-Brûlé. C’était la rumeur qui courait un peu partout, et plus elle courait, plus elle prenait couleur de vérité. Même la « grand-demande » était faite, rapportait-on, de-ci de-là. Cependant, les bans n’avaient pas été publiés ; je l’aurais su. Au reste, je vais à la grand-messe tous les dimanches, et j’écoute attentivement les paroles qui tombent du haut de la chaire, les annonces surtout.

Il paraît – je n’affirme pas, il se fabrique tant de nouvelles en nos villages – il paraît que le chagrin de Séraphine, pour une large part, vient du retour, parmi nous, d’une jeune fille absente depuis cinq ans. Vous savez de qui je veux parler ? C’est de Zulma Laron, une nièce du père Rasoy. On la disait cousue d’or. Elle est petite, mais droite comme un I, ce qui la fait paraître plus grande. Elle regarde devant elle, hardiment, ce qui ne l’empêche pas de voir ailleurs, tant ses petits mouvements de tête sont souples et rapides. Un œil qui flambe, une bouche qui rit, une joue pâle, des dents blanches qui doivent mordre ferme, des boucles noires qui se détachent aisément, tout cela lui compose une beauté qui s’appelle la beauté du diable. C’est cette beauté, et le tintement des pièces d’or, qui ont séduit le pauvre Edmond Beaulac, juste au moment où il allait sceller son bonheur.

Et il a trahi la vertueuse Séraphine pour cette créature, gentille assurément, mais dont la ceinture est trop dorée peut-être. Il aime tout ce qui luit, ce malheureux garçon, le clinquant comme l’or ; il aime tout ce qui fait du bruit, le grelot comme la cloche. Il veut être riche et devenir préfet du comté. Il n’avoue pas encore qu’il aspire à siéger à la législature, mais il se croit de l’étoffe dont on fait les députés. Il ignore que ces hommes-là n’ont pas été fabriqués d’une façon spéciale, et que les couleurs agréables dont ils se parent changent souvent selon l’abondance d’une pluie d’or ou l’effet ensoleillé du pouvoir, comme les grands ramages des indiennes à meubles.

Pendant que Séraphine, tout angoissée, regardait ses chères espérances tomber comme les feuilles qu’un souffle violent détache des rameaux, Edmond, le cœur fermé aux remords, l’esprit réveillé par la soif du lucre, Edmond se plaisait à édifier un avenir digne d’envie. Il aurait des serviteurs pour faire la rude besogne des semailles et de la moisson. Il taillerait l’ouvrage, et les autres l’exécuteraient. Il dirait : allez ! et ils iraient, venez ! et ils viendraient. Les émanations écœurantes de l’étable ne s’attacheraient plus à son vêtement. Il entrerait dans les stalles des bêtes à cornes, quand la pelle de « l’engagé » aurait fait sa besogne, et que les fétus d’or d’une paille épaisse lui auraient fait un tapis. Car Zulma ne pourrait pas supporter, dans sa maison luisante et claire, les senteurs grossières de l’étable, Zulma qui fleure bon comme une rose.

Or, cette Zulma, la nièce du père Rasoy, le vieux riche, venait directement de Fall River. Sa mère était morte depuis longtemps, et son père, qui avait convolé, s’occupait d’élever une nouvelle famille à l’abri du drapeau étoilé. Cela lui permettait d’économiser les billets de passage, disait-il.

Cette jeune fille était employé dans une manufacture de laine. Depuis plusieurs années elle avait fourni, aux bobines ronflantes des rouets, les cardées qui, presque sans fin, se tordent et s’allongent sous les doigts exercés des machines humaines.

Les vapeurs malsaines des huiles qui chauffent dans les rouages, les buées nauséabondes qui flottent sous les plafonds noircis, au-dessus des métiers bruyants, auraient dû, ce semble, la préparer aux odeurs peu agréables, sans doute, mais moins dangereuses, de l’étable ou de l’écurie.

Des cousins et des cousines avaient attendu, comme la jeune Américaine, avec une impatience bien déguisée, le départ de l’aïeul pour le champ des morts.

Cet aïeul s’était montré, toute sa vie, d’une avarice sordide ; il n’avait jamais rien donné, jamais rien promis, même. Mathurin Lefort disait que, dans sa crainte de perdre quelque chose, il ne laissait point de piste derrière lui.

Il avait fait son argent dans le commerce, et la vieille Gritoche Lafond affirmait très sérieusement qu’il avait « déclaré fortune » à l’âge où les autres commencent à distinguer un sou d’un bouton. Entré tout jeune au service d’une maison déjà bien établie, il se fit remarquer par son zèle et son assiduité. Il était né pour les affaires. Son talent se développa vite. Il sut attirer les clients et les engluer à la façon juive. Il lui restait toujours de l’argent après les griffes. Son maître se félicitait d’avoir découvert un pareil travailleur. Les ventes allaient à merveille, cependant que les profits ne semblaient pas aller en proportion. Après dix ans le patron était en déconfiture, et le serviteur zélé s’installait dans ses comptoirs. Le marchand dépouillé prit le chemin de l’exil, et sa jeune enfant reçut l’hospitalité d’un vieil ami de son père. La séparation avait été déchirante.

On savait que la conscience de ce vieux riche n’était pas précisément une feuille de route pour le céleste séjour. Le sermon de la montagne et les béatitudes n’avaient jamais eu à ses yeux la valeur de la multiplication des pains.

Il n’avait pas été pauvre d’esprit.

Il n’avait jamais été excessivement doux.

On ne l’avait jamais vu pleurer.

Il n’eut jamais faim ni soif de la justice.

Il n’abusa point de la miséricorde.

Son cœur n’eut point la pureté du cristal.

Par exemple, il fut pacifique et ne souffrit jamais de persécution… pour la justice.

†††

Après avoir pleuré, après avoir gémi, Séraphine, la jeune délaissée, tourna ses regards vers le petit Christ de cuivre qui pendait au-dessus de son lit blanc. Elle crut voir des gouttes de sang sur le front, sur les mains et les pieds du divin Supplicié. Un singulier frisson courut sur ses chairs délicates et elle tomba à genoux. Elle ne pouvait détacher ses yeux humides du Christ sanglant et, tremblante, confuse, désolée, elle demanda pardon de sa faiblesse. Pauvre enfant !

L’amour se transformait. Le feu divin allait s’allumer dans les cendres de l’amour terrestre. Le doux Jésus comptait une amante de plus, et l’homme méprisable était oublié.

Ô miracle ineffable de la croix !

Quand le jour parut comme un sourire du ciel dans la fenêtre close, Séraphine, toute consolée, avait choisi le couvent des tertiaires pour sa retraite. Là, aux pieds de l’époux céleste, éternellement fidèle à ceux qui l’aiment, elle attendrait l’heure de l’union sans fin.

Vers la même heure, durant cette nuit remarquable que je passai auprès de l’avare mourant et dont je ne perdrai jamais la mémoire je regardais avec pitié le triste vieillard inconscient, pour qui les choses de la terre n’existaient plus déjà, et les choses de l’autre vie n’existaient pas encore. Terrible moment où, d’ordinaire, les fautes ne se rachètent plus, les récompenses ne se gagnent plus, la désespérance des uns et le triomphe des autres ne s’évitent plus.

Sa barbe blanche descendait onduleuse sur sa poitrine régulièrement soulevée par un souffle brusque et fiévreux. Ses yeux, fermés sous leurs sourcils épais, ne verraient jamais plus les richesses de la terre ! Ses oreilles closes n’entendraient plus jamais le joyeux tintement des pièces d’argent qui se heurtent.

Si elles pouvaient entendre les noms de Jésus, de Marie et de Joseph, pensais-je, l’écho de ces noms bénis réveillerait peut-être son esprit et le dégagerait de ses affections matérielles. Je répétai donc à plusieurs reprises : Jésus, Marie, Joseph ! Jésus, Marie, Joseph !

Le mourant parut comprendre. Sa bouche murmura quelque chose d’insaisissable, et ses mains essayèrent de se joindre comme dans la prière. Je crus voir là l’indice d’une intervention divine. Je m’agenouillai et priai avec ferveur pour la conversion de l’avare. Après un silence qui ma parut aussi long qu’il était lugubre, tout à coup une voix sombre et tremblante s’écria :

— Il y a du sang sur ce crucifix !

C’était la voix du moribond. Je me lève. Ses yeux ouverts sinistrement regardaient un point fixe sur la cloison d’en face, sa bouche s’entrouvrait comme dans une surprise horrible.

— Du sang ?… Le crucifix !… dites-vous ?…

— Oui… regardez… le crucifix saigne… balbutia-t-il.

Je ne voyais rien.

— C’est pour l’amour de vous, répliquai-je. Demandez pardon, le bon Dieu veut vous pardonner.

— Vous croyez ?

— Je vous le promets au nom de Dieu lui-même.

— C’est pour elle qu’il saigne…

Je ne comprenais pas.

— Pour elle, dites-vous ?… qui, elle ?…

— La jeune fille… qui est agenouillée… à ses pieds et qui pleure…

— Il rêve, il a une hallucination, me dis-je.

Il ajouta d’une voix plus basse et comme avec terreur :

— C’est sa petite fille à lui… à lui que j’ai… Oui, c’est à elle… à elle…

— Recommandez-vous à Jésus, à Marie, à Joseph, je vais mander le prêtre. Le Seigneur est miséricordieux.

Il prononça : Jésus, Marie, Joseph… Un moment après il murmura :

— Rendre tout… tout !… tout !…

Puis un long soupir souleva sa poitrine recouverte comme d’un suaire par sa longue barbe argentée.

Je devinai un grand trouble, à cause des richesses entassées depuis tant d’années. Il fallait agir vite, sauver cette âme, s’il en était temps encore, et rendre aux malheureux injustement dépouillés le bien mal acquis.

On courut chercher le confesseur et le notaire.

Il paraissait dormir paisiblement maintenant, et sa figure perdait cette expression de dureté qui recouvre comme d’un masque maudit la figure des avares.

Ses lèvres remuaient comme pour la prière et ses mains étaient jointes.

Quand le curé entra il sourit. À la vue du notaire, il eut un serrement de cœur indicible, son front se plissa, sa bouche se fendit en un rictus amer, ses mains se disjoignirent, un frémissement étrange agita ses vieux membres engourdis.

— Le crucifix saigne, lui murmurai-je à l’oreille.

Aussitôt la crise diabolique prit fin. Ses yeux se fixèrent sur la cloison, à l’endroit où se montrait le Christ sanglant. Il se confessa. Le notaire eut son tour pour régler les affaires temporelles. Ce ne fut pas aussi long que… que mon esprit malveillant l’aurait cru.

Il mourut en paix.

Dans le doute, le vieux converti avait exagéré ses obligations. Son testament fut une surprise. Il donnait peu à sa famille ; il donnait un joli denier aux nécessiteux, il donnait beaucoup à une étrangère. Et cette étrangère, c’était la petite fille du maître qu’il avait dépouillé, Séraphine, la pauvre délaissée.

En apprenant que le vieux riche l’avait négligée dans son testament, Zulma, la jeune fille à la ceinture dorée, entra dans une colère ridicule, congédia brutalement son amoureux intéressé, et reprit la route des États-Unis.

Edmond Beaulac, tout penaud, voulut reporter ses hommages aux pieds de Séraphine Langette, son ancienne amie.

— Je suis toute à Jésus, lui répondit-elle avec un sourire d’une grâce ineffable.

Il insista, le malheureux, ne s’imaginant pas dans sa vanité qu’elle pouvait déjà l’avoir oublié, et lui jurant que sa fidélité serait éternelle. Elle le laissa dire une foule de choses, tout ce qu’il voulut. Il était éloquent ; elle était riche à présent. L’éblouissement de la richesse lui avait tourné la tête. Il exprimait gauchement ses sentiments tour à tour mêlés d’amers regrets, de convoitise et de lâcheté.

Toujours souriante et l’âme toute calme, l’ancienne amie lui répondit ces derniers mots :

— Celui que j’aime maintenant n’a jamais trahi, il ne me trahira jamais… J’ai sa parole, il a la mienne… Adieu !

L’or du père Rasoy retomba en pluie divinement bienfaisante sur les déshérités.

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