‹ Corneille expliqué aux enfantsChapitre 8 sur 13 · CHAPITRE VIII.

CHAPITRE VIII.

NICOMÈDE.

Il faudrait que tous les Français lussent _Nicomède_ et en apprissent par cœur les plus beaux passages. C'est celle des tragédies de Corneille qui est la plus capable d'élever notre âme, et de nous enseigner une chose difficile à bien savoir, l'attitude qui convient à des vaincus.

Partout ailleurs Corneille nous montre l'amour de la patrie. Mais aimer son pays puissant et glorieux n'est pas une chose difficile; un peu de fierté y suffit; c'est aimer son pays abaissé et vaincu qui est la vraie marque d'un bon cœur et d'un pur patriotisme.

C'est ce sentiment-là, si rare et si précieux, que la tragédie de _Nicomède_ fait éclater à nos regards.

Figurez-vous que les Romains, ce peuple si puissant dont vous venez de voir que Corneille aime à nous rapporter les grandes actions, étaient maîtres de presque tout le bassin de la mer Méditerranée et d'une partie de l'Asie-Mineure. Or, en Asie-Mineure précisément, il y avait encore quelques rois indépendants, mais si effrayés de la puissance romaine qu'ils en étaient «comme stupides», pour me servir de l'expression énergique d'un écrivain du XVIIIe siècle, Montesquieu. C'étaient «des rois en peinture», comme dit Corneille lui-même.

L'un d'eux, Prusias, roi de Bithynie, se trouvait dans l'état que voici: sa femme, Arsinoé, était dévouée aux Romains et leur instrument en Bithynie; son fils, Attale, avait été élevé à Rome, comme otage, pour devenir plus tard une espèce de lieutenant des Romains en Bithynie sous le nom de roi; Prusias lui-même avait été forcé de livrer aux Romains leur vieil ennemi Annibal, qui s'était réfugié auprès de lui.

Voilà sans doute de mauvais modèles à nous proposer. Mais heureusement Prusias, d'un précédent mariage, a un autre fils, le vaillant Nicomède, qui est tout le contraire de son père et de sa belle-mère Arsinoé. Il y a aussi à la cour de Prusias sa pupille, Laodice, reine d'Arménie, qui a le caractère aussi haut et aussi généreux que Nicomède.

Ces deux jeunes gens sont les ennemis des Romains et savent parler d'une façon hautaine à leur ambassadeur Flaminius. Arsinoé, de concert avec Flaminius, cherche à faire tomber Nicomède dans un piège. Elle forme un complot contre lui, l'accuse de trahison auprès de Prusias, qui l'écoute trop; et Nicomède, malgré toutes les victoires qu'il a remportées, accusé par Arsinoé, chargé par Flaminius, vu avec défiance par son père, est comme traqué de toutes parts.

C'est plaisir de voir comme il tient tête de tous les côtés. A Arsinoé, sa belle-mère, il répond avec une fierté magnifique. Lui, traître et fourbe! Allons donc!

Vous ne savez que trop qu'un homme de ma sorte, Quand il se rend coupable, un peu plus haut se porte; Qu'il lui faut un grand crime à tenter son devoir... Soulever votre peuple, et jeter votre armée Dedans les intérêts d'une reine opprimée... C'est ce que pourrait faire un homme tel que moi S'il pouvait se résoudre à vous manquer de foi. La fourbe[27] n'est le jeu que des petites âmes, Et c'est là proprement le partage des femmes.

[27] La _fourberie_.

Quand, feignant pour Nicomède une amitié calculée, Arsinoé demande sa grâce à Prusias: «Grâce?» dit Nicomède...

De quoi, madame? est-ce d'avoir conquis Trois sceptres, que ma perte expose à votre fils? D'avoir porté si loin vos armes dans l'Asie, Que même votre Rome en a pris jalousie? D'avoir trop soutenu la majesté des rois? Trop rempli votre cour du bruit de mes exploits? Trop du grand Annibal[28] pratiqué les maximes? S'il faut grâce pour moi, choisissez de mes crimes. Les voilà tous, madame, et si vous y joignez D'avoir cru des méchants par quelque autre gagnés, D'avoir une âme ouverte, une franchise entière, Qui, dans leur artifice, a manqué de lumière, C'est gloire et non pas crime à qui ne voit le jour Qu'au milieu d'une armée, et loin de votre cour, Qui n'a que la vertu de son intelligence, Et vivant sans remords, marche sans défiance.

[28] _Annibal._--Célèbre général Carthaginois qui conquit l'Italie, fut sur le point de prendre Rome, et tint les Romains dans les plus grands dangers pendant vingt ans.

A Flaminius, l'ambassadeur romain, Nicomède montre un visage intrépide, au moment même où son père l'abandonne et le livre à ces Romains si puissants et si terribles: «De quoi se mêle Rome?» s'écrie-t-il, «où prend-elle le droit d'imposer ses volontés au roi de Bithynie?»--«Ce sont là les leçons d'Annibal», réplique Flaminius; Nicomède répond froidement:

Annibal m'a surtout laissé ferme en ce point D'estimer beaucoup Rome, et ne la craindre point. On me croit son disciple, et je le tiens à gloire, Et quand Flaminius attaque sa mémoire, Il doit savoir qu'un jour il me fera raison D'avoir réduit mon maître au secours du poison[29], Et n'oublier jamais qu'autrefois ce grand homme Commença par son père[30] à triompher de Rome.

FLAMINIUS.

Ah! c'est trop m'outrager!

NICOMÈDE.

N'outragez plus les morts.

PRUSIAS.

Et vous, ne cherchez point à former de discords[31]; Parlez, et nettement, sur ce qu'il me propose.

NICOMÈDE.

Eh bien! s'il est besoin de répondre autre chose, Attale doit régner, Rome l'a résolu, Et puisqu'elle a partout un pouvoir absolu, C'est aux rois d'obéir alors qu'elle commande. Attale a le cœur grand, l'esprit grand, l'âme grande, Et toutes les grandeurs dont se fait un grand roi; Mais c'est trop que d'en croire un Romain sur sa foi. Par quelque grand effet voyons s'il en est digne, S'il a cette vertu, cette valeur insigne: Donnez-lui votre armée, et voyons ces grands coups; Qu'il en fasse pour lui ce que j'ai fait pour vous; Qu'il règne avec éclat sur sa propre conquête, Et que de sa victoire il couronne sa tête. Je lui prête mon bras, et veux dès maintenant, S'il daigne s'en servir, être son lieutenant. L'exemple des Romains m'autorise à le faire: Le fameux Scipion[32] le fut bien de son frère, Et lorsqu'Antiochus fut par eux détrôné, Sous les lois du plus jeune on vit marcher l'aîné. Les bords de l'Hellespont, ceux de la mer Egée, Les restes de l'Asie à nos côtés rangée, Offrent une matière à son ambition...

[29] Annibal, traqué par les Romains, s'était empoisonné pour n'être pas livré à eux.

[30] Par le père de Flaminius.

[31] _Discordes._

[32] _Scipion l'Africain_, général Romain, qui fut le vainqueur d'Annibal, s'était résigné à n'être que le lieutenant de son frère, général obscur, dans une guerre en Asie.

[Illustration: Nicomède, en présence de Prusias, son père, brave Flaminius, ambassadeur de Rome.

(_Nicomède._)

P. 76-77.]

Flaminius le prend de haut à son tour. Rome est puissante, et pourrait bien ne pas permettre au jeune prince de lâcher ainsi la bride à ses projets aventureux--Nicomède ne répond qu'avec plus de fermeté:

J'ignore, sur ce point, les volontés du roi: Mais peut-être qu'un jour je dépendrai de moi, Et nous verrons alors l'effet de ces menaces. Vous pouvez cependant faire munir ces places,

NICOMÈDE.

Préparer un obstacle à mes nouveaux desseins, Disposer de bonne heure un secours de Romains, Et si Flaminius en est le capitaine, Nous pourrons lui trouver un lac de Trasimène[33].

PRUSIAS.

Prince, vous abusez trop tôt de ma bonté: Le rang d'ambassadeur doit être respecté, Et l'honneur souverain qu'ici je vous défère...

NICOMÈDE.

Ou laissez-moi parler, Sire, ou faites-moi taire. Je ne sais point répondre autrement pour un roi A qui dessus son trône on veut faire la loi.

PRUSIAS.

Vous m'offensez moi-même, en parlant de la sorte, Et vous devez dompter l'ardeur qui vous emporte.

NICOMÈDE.

Quoi! je verrai, seigneur, qu'on borne vos Etats, Qu'au milieu de ma course on m'arrête le bras, Que de vous menacer on a même l'audace, Et je ne rendrai point menace pour menace! Et je remercîrai qui me dit hautement Qu'il ne m'est plus permis de vaincre impunément!

[33] C'est près du lac de Trasimène, dans l'Italie septentrionale, qu'Annibal avait vaincu le père de Flaminius.

Attale, qui vient d'arriver de Rome, ne connaît pas son frère Nicomède; il le rencontre avec Laodice, et l'entendant parler sans ménagement des Romains, lui dit: «Prenez garde! Rome peut tirer vengeance de vos propos sur elle.»

NICOMÈDE.

Rome, seigneur!

ATTALE.

Oui, Rome; en êtes-vous en doute?

NICOMÈDE.

Seigneur, je crains pour vous qu'un Romain vous écoute; Et si Rome savait de quels feux vous brûlez, Bien loin de vous prêter l'appui dont vous parlez, Elle s'indignerait de voir sa créature A l'éclat de son nom faire une telle injure, Et vous dégraderait peut-être dès demain Du titre glorieux de citoyen romain. Vous l'a-t-elle donné pour mériter sa haine, En le déshonorant par l'amour d'une reine? Et ne savez-vous plus qu'il n'est princes ni rois Qu'elle daigne égaler à ses moindres bourgeois? Pour avoir tant vécu chez ces cœurs magnanimes, Vous en avez bientôt oublié les maximes. Reprenez un orgueil digne d'elle et de vous; Remplissez mieux un nom sous qui nous tremblons tous. Et sans plus l'abaisser à cette ignominie D'idolâtrer en vain la reine d'Arménie, Songez qu'il faut du moins, pour toucher votre cœur, La fille d'un tribun ou celle d'un préteur; Que Rome vous permet cette haute alliance, Dont vous aurait exclu le défaut de naissance, Si l'honneur souverain de son adoption Ne vous autorisait à tant d'ambition. Forcez, rompez, brisez de si honteuses chaînes; Aux rois qu'elle méprise abandonnez les reines, Et concevez enfin des vœux plus élevés, Pour mériter les biens qui vous sont réservés.

ATTALE.

Si cet homme est à vous, imposez-lui silence, Madame[34], et retenez une telle insolence. Pour voir jusqu'à quel point elle pourrait aller, J'ai forcé ma colère à le laisser parler; Mais je crains qu'elle échappe, et que, s'il continue, Je ne m'obstine plus à tant de retenue.

NICOMÈDE.

Seigneur, si j'ai raison, qu'importe à qui je sois? Perd-elle de son prix pour emprunter ma voix? Vous-même, amour à part, je vous en fais arbitre. Ce grand nom de Romain est un précieux titre, Et la reine et le roi l'ont assez acheté Pour ne se plaire pas à le voir rejeté, Puisqu'ils se sont privés, pour ce nom d'importance, Des charmantes douceurs d'élever votre enfance. Dès l'âge de quatre ans ils vous ont éloigné; Jugez si c'est pour voir ce titre dédaigné, Pour vous voir renoncer, par l'hymen d'une reine, A la part qu'ils avaient à la grandeur romaine.

[34] Attale s'adresse à Laodice, reine d'Arménie.

Prusias enfin, excellent homme, mais très faible, cherche à ramener son fils à des sentiments de douceur et de résignation. Sans perdre un instant le respect qu'il lui doit, Nicomède lui fait sentir la grandeur du rôle qu'il oublie, et les hauts devoirs que le titre de roi lui impose.

PRUSIAS.

Nicomède, en deux mots, ce désordre me fâche. Quoi qu'on t'ose imputer, je ne te crois point lâche. Mais donnons quelque chose à Rome qui se plaint Et tâchons d'assurer la reine qui te craint. J'ai tendresse pour toi, j'ai passion pour elle, Et je ne veux pas voir cette haine éternelle, Ni que des sentiments que j'aime à voir durer Ne règnent dans mon cœur que pour le déchirer. J'y veux mettre d'accord l'amour et la nature: Être père et mari dans cette conjoncture...

NICOMÈDE.

Seigneur, voulez-vous bien vous en fier à moi? Ne soyez l'un ni l'autre.

PRUSIAS.

Et que dois-je être?

NICOMÈDE.

ROI! Reprenez hautement ce noble caractère. Un véritable roi n'est ni mari ni père; Il regarde son trône, et rien de plus. Régnez; Rome vous craindra plus que vous ne la craignez. Malgré cette puissance et si vaste et si grande, Vous pouvez déjà voir comme elle m'appréhende[35], Combien en me perdant elle espère gagner, Parce qu'elle prévoit que je saurai régner.

[35] Me redoute.

Cependant Arsinoé vient à bout de ses mauvais desseins. Nicomède est arrêté, enchaîné. Flaminius va le jeter sur un vaisseau qui est tout prêt, et l'emmener à Rome.

Mais le peuple, qui adore Nicomède, qui ne veut pas d'Attale pour «roi en peinture» et des Romains pour maîtres, le peuple se révolte, cerne le palais. Prusias, Arsinoé sont pâles de terreur. Laodice, qui est, elle aussi, aimée du peuple à cause de sa haine pour Rome, les prend généreusement sous sa protection. Mais Nicomède, qu'est-il devenu? Il a été sauvé. Au moment où on l'entraînait vers le vaisseau de Flaminius, un inconnu, suivi de quelques amis, s'est élancé, a poignardé le chef des gardes qui l'emmenaient, a mis en fuite les autres, a calmé la sédition en montrant au peuple Nicomède sauvé. Quel est cet inconnu?

C'est Attale, le faible et insignifiant Attale, à qui nous n'avons guère pris garde jusqu'à présent, qui a même été traité de très haut par Nicomède, mais qui, à écouter les mâles paroles de son grand frère, a senti peu à peu le noble désir de rivaliser de vaillance avec lui et même de le vaincre en générosité. Il se découvre comme sauveur de Nicomède, et celui-ci le remercie avec la chaleur généreuse qui lui est habituelle:

NICOMÈDE.

Ah! laissez-moi toujours à cette digne marque Reconnaître en mon sang un vrai sang de monarque. Ce n'est plus des Romains l'esclave ambitieux, C'est le libérateur d'un sang si précieux. Mon frère, avec mes fers vous en briserez bien d'autres, Ceux du roi, de la reine, et les siens et les vôtres. Mais pourquoi vous cacher en sauvant tout l'Etat?

ATTALE.

Pour voir votre vertu dans son plus haut éclat; Pour la voir seule agir contre notre injustice, Sans la préoccuper par ce faible service, Et me venger enfin ou sur vous ou sur moi, Si j'eusse mal jugé de tout ce que je voi.

Et remarquez ce que peut la fermeté de cœur, et l'autorité que donne à un vaincu, presque à un captif, la dignité, la noblesse d'une courageuse attitude. Ce Nicomède est à la fin de la pièce comme le chef et le maître. Attale s'est fait son élève et son partisan. Arsinoé s'humilie devant lui; Prusias proclame «qu'avoir un fils si grand est sa plus grande gloire»; Flaminius lui-même lui parle avec respect. C'est qu'il n'y a rien qui impose comme le courage, comme l'âme énergique et obstinée qui espère contre toute espérance, et pour tout dire d'un mot, comme la _volonté_. C'est un homme du temps de Corneille, et qui l'admirait fort, qui a dit: «Rien n'est impossible: il y a des voies qui conduisent à toutes choses; et si nous avions assez de volonté, nous aurions toujours assez de moyens»[36].

[36] La Rochefoucauld. Il a écrit au XVIIe siècle des _Maximes_ ou _sentences morales_, un peu tristes et amères, mais souvent d'une grande vérité et d'un style net et concis.