CCXII
A M. EDOUARD DE POMPÉRY, A PARIS
Paris, 20 avril 1842.
Je vous dois mille remerciements, monsieur, pour l'appréciation généreuse et sympathique que vous avez faite de mes écrits dans la _Phalange_. Vous avez donné à mon talent beaucoup plus d'éloges qu'il n'en mérite; mais la droiture et l'élévation de votre coeur vous ont porté à cet excès de bienveillance envers moi, parce que vous ayez reconnu en moi la bonne intention. _Pax hominibus bonae voluntatis_, c'est ma devise, et le seul latin que je sache; mais, avec cette certitude au fond de l'âme, d'avoir toujours eu _la bonne intention_, je me suis consolée et des injustices d'autrui, et de mes propres défauts.
Je viens maintenant vous prouver ma reconnaissance (mieux que par des phrases, selon moi), en vous demandant une grâce. C'est de lire le petit volume que je vous envoie et dans lequel vous trouverez, la révélation d'un prodigieux talent de poète. Si ce poète-maçon de vingt ans vous paraît, au premier coup d'oeil, procéder un peu à la façon de Victor Hugo, en faisant beaucoup d'arène ne jugez pas trop, vite et lisez tout. Vous verrez, une pièce intitulée _Méditation sur les toits_ qui est bien ingénieuse et bien belle. Une autre, intitulée _l'Hiver aux riches_, qui est forte de sentiments populaires. Et une appelée _le Forçat_, où la pitié est profonde sous l'expression de l'horreur et de l'effroi. Ce vers:
Si son âme pour moi devenait expansive!
en dit _plus qu'il n'est gros_. Partout ailleurs, vous trouverez le sentiment d'un amour vrai et noble. Et puis de la peinture abondante, vigoureuse, souvent désordonnée à force d'être chaude de tons.
Je suis sûre que vous voudrez encourager un talent si bien trempé, si sauvagement fort, et que vous en serez frappé comme je le suis. Bien que je ne connaisse ni le poète ni personne qui s'intéresse à lui, je veux faire quelques efforts pour le faire connaître et je commence par vous. Si vous voulez en parler dans la _Phalange_ et dans les autres journaux où vous écrivez, peut-être vous ferez un acte de justice, et trouverez à _lui_ donner de bons conseils afin qu'il comprenne où doit être l'_âme_ de son talent, et l'emploi de son génie.
Recevez encore l'expression, de ma gratitude bien sincère. Je sais que ce n'est pas à ma _personnalité_ que je la dois; car il n'en est pas de moins aimable et de moins attrayante. Mais je la dois à l'amour du vrai et du juste, qui établit entre nous des rapports plus certains et plus solides que ceux du monde et des conversations.
Toute à vous.
G. SAND.