CXXXVII
A M.F. GUILLON, A PARIS
Paris, 25 février 1844
Mon cher monsieur Guillon,
J'attends toujours la réponse du comité berrichon.
Je ne veux pas répondre à vos belles et bonnes lettres, avant d'avoir à vous dire: «Reprenons la dispute pour marcher «ensemble» ou bien «On nous sépare. Gardons chacun notre idéal.»
Je n'ai rien ajouté et rien retranché aux bons renseignements que j'avais donnés de vous. La réponse décidera de notre _querelle_; car ou le comité acceptera d'emblée votre éclectisme religieux et politique, ou il repoussera sans appel la tentative de philosophie que je voulais faire avec vous. Comme il s'agit de marcher tous ensemble, je n'insisterai pas contre un refus qui serait motivé sur vos antécédents. Je trouverais le refus injuste, peut-être; mais je ne penserais pas devoir vous exposer à des suspicions fâcheuses pour vous; pour moi, qui vous cautionnerais moralement; pour le comité, qui ne respecterait pas comme il convient la personne du rédacteur.
Enfin, nous voici avec nos systèmes et nos rêveries dans l'attente d'un dénouement réel, et je ne fais aucune autre démarche pour trouver un autre rédacteur. Voilà pourquoi je n'ose point insister, ni vous défendre, ni vous tourmenter; car, si nous ne devons pas entrer en campagne sous le même drapeau, à quoi bon nous essayer à mêler nos nuances? Vous avez beaucoup de richesses à perdre et je n'ai rien à vous donner. Mon fanatisme serait une arme dont vous vous serviriez peut-être mal pour combattre le mal, et je ne sais pas si votre calme pratique ne m'ôterait pas tout mon élan. Je vois bien que vous nous jugez un peu creux et un peu fous. C'est bien vite nous refuser la science sociale. Nous n'avons encore rien dit et rien formulé en fait de moyens.
Mais, de ce que nous n'acceptons pas certaines formules qui ne nous sont pas sympathiques, qui nous semblent manquer d'âme, de religion et de dévouement, il n'est pas dit que nous repoussions toute autre application que la doctrine de Fourier. C'est parce qu'elle n'applique nullement nos principes, quoi que vous en disiez, que nous ne l'aimons pas et que nous ne la voulons pas. Vous conciliez ces principes et les nôtres avec beaucoup d'art et de talent. Mais, à votre insu, c'est une conciliation spécieuse; car la doctrine de l'industrialisme attrayant, comme on l'entend dans le fouriérisme; n'est pas dépourvue de _principes_. Elle en a, et nous les trouvons antireligieux, et nous les sentons non pas seulement inconciliables, mais opposés diamétralement aux nôtres.
Je n'entends pas, puisque vous vous en défendez si bien, vous ranger dans certaine série déterminée: peut-être êtes-vous injuste, vous, de nous classer parmi les rêveurs impuissants.
Mais, puisque vous ne nous accordez que la possession d'un tiers de vérité, voyez quel chemin il faudrait faire à vous ou à moi pour reconnaître que l'un de nous résume en lui la trinité? Vous croyez la tenir cette triplicité d'aspect de la vérité. Et, moi, je crois l'entrevoir. Mais nous ne la plaçons pas dans les mêmes choses; et je crois qu'au début, lorsque le bon et sincère M. de Pompéry nous présentait l'un à l'autre comme tout semblables l'un à l'autre, nous n'avions pas aperçu les buissons et les fossés que nous avions à franchir pour lui donner raison.
N'importe, je ne refuse pas d'essayer; mais n'essayons pas de sauter ces barrières avant de savoir si nous avons ensuite un chemin à suivre ensemble; car, si cela n'est pas, mieux vaut nous examiner lentement pour nous retrouver un jour dans un chemin mieux cherché et mieux tracé.
Peut-être alors aurez-vous mieux compris Leroux; peut-être aussi aurai-je mieux étudié Fourier, et alors nous nous entendrons sans faire violence à nos sympathies et à cette sorte d'instinct que l'artiste comme le politique doit beaucoup respecter en lui-même. Si, comme vous le croyez, tout concourt au but, si nos forces de répulsion, fussent-elles inintelligentes et injustes jusqu'à un certain point, sont les foyers mêmes de notre courage et le secret de notre puissance, quoi qu'il en résulte, croyez bien que je rends justice à votre intelligence et à votre loyauté, et que je ne regrette point de vous avoir causé quelques soucis d'esprit.
Tout ce qui nous fait examiner, rêver et raisonner notre vie morale est une étude salutaire, et j'espère que vous ne m'en voudrez pas de vous avoir traité en homme de conscience et de réflexion.
Tout à vous.
G. SAND.
CCXXXVIII
A M. ALEXANDRE WEILL, A PARIS
Paris, 4 mars 1844.
Monsieur,
Je n'ai pas de facultés pour la discussion, et je fuis toutes les disputes, parce que j'y serais toujours battue, eussé-je dix mille fois raison. J'ai craint de manquer à ce que l'on se doit _entre humains_, en ne vous répondant pas, et je suis très fâchée de l'avoir fait si vous prenez ma lettre pour une attaque à votre conviction et à votre caractère. Vous croyez, par exemple, que je vous refuse le _coeur_, et je n'ai pas songé à cela. Je n'ai aucun droit de douter du vôtre, surtout après les luttes que vous avez soutenues. Voilà à quoi mènent les discussions; on s'attache aux mots, et chaque mot demanderait un commentaire. Je crois comprendre qu'en niant Dieu, et l'amour divin, qui est une des faces de la Divinité, vous portez dans la recherche de ces hautes vérités une intelligence _froide_. Je ne dis pas pour cela que vous manquiez d'affection et de charité dans vos relations avec l'humanité. Votre coeur prend une route, et votre esprit une autre route, tandis que ce ne serait pas trop des deux réunis, pour chercher le _vrai Dieu_, que je n'explique pas du tout et que je ne conçois pas comme vous m'en attribuez la formule. Pendant quatre pages, vous prêchez à beaucoup d'égards quelqu'un qui n'avait pas besoin de tout cela pour rejeter l'idolâtrie de votre Jéhovah juif et de notre _bon Dieu_ catholique. Mais je crois en _Dieu_ et en un _Dieu bon_, et toute l'Allemagne réunie à toute la France ne me l'ôterait pas du coeur.
Je serais fort peinée que vous crussiez nos coeurs et nos portes fermées systématiquement à tout ce qui lutte en Allemagne contre l'ennemi commun. Mais, si vous êtes tous comme _vous_; si, dans votre ardeur spinoziste, vous nous appelez devant votre tribunal, et vous demandez compte de notre oeuvre, sans nous laisser la liberté de la concevoir selon nos forces et nos aptitudes, en nous déclarant stupides, hypocrites et infâmes de ne pas marcher sur les mêmes chemins que vous, vous êtes plus despotes, plus intolérants et plus inquisiteurs que Moïse et Dominique. Faites vos livres et tuez le faux christianisme comme vous l'entendrez; à qui refuse-t-on ici le choix des moyens? mais ne faites pas de persécution à domicile, ne provoquez pas les gens tranquilles et amis de la modestie; cela serait tout à fait contraire au _goût_ français, dans lequel vous ferez bien de vous retremper un peu, si vous voulez qu'on profite en France de votre talent, de vos études et de votre zèle.
Je vous ai écrit ces deux lettres à bonne intention pour ne pas manquer à la déférence et à la politesse, mais non pour combattre en champ clos votre philosophie. Si j'étais guerrier, je n'irais pas à la guerre pour le plaisir de frapper au hasard et pour satisfaire un caprice belliqueux. La guerre des idées demande un bien autre calme, et, selon moi, un sentiment d'humilité et de charité religieuses que vous méprisez au suprême degré. Ainsi nous ne disputerons pas davantage, s'il vous plaît. Nos armes ne sont, pas égales. Je n'admets ni les compliments ni 1es injures, et je refuse la compétence à quiconque, hors de l'enthousiasme qui fait tout oublier, se charge de me démontrer par la raillerie et le dédain qu'il est en possession de l'unique vérité. Au reste, votre confiance en vous-même se calmera bien vite ici, et je ne m'inquiète pas de votre avenir. Vous avez trop d'esprit pour ne pas reconnaître bientôt qu'il faut _affirmer_ avec plus de bienveillance et de sympathie, quelque hardie et courageuse que soit l'affirmation.
J'ai l'honneur d'être votre servante.