CCCXXVI
A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNÉVILLE
Nohant, 24 janvier 1851
Ma chère fille,
J'ai reçu à Paris ta lettre de félicitation. _Claudie_ a réussi, en effet, au delà de toute prévision. Succès de larmes, succès d'argent. Tous les jours, salle comble, pas un billet donné, pas même une place pour Maurice. La pièce est admirablement jouée. Bocage est magnifique; le public pleure, on se mouche comme au sermon. Enfin on dit que jamais, de mémoire d'homme, on n'a vu une première représentation comme celle qui a eu lieu et à laquelle je n'ai pas assisté. Tous mes amis sont bien contents, et Maurice aussi.
Moi, je ne nie suis pas laissée _détempser_ par tous ces compliments. J'ai passé huit jours-là-bas, et je reviens ici reprendre un travail qui m'intéresse plus que celui qui est terminé. Le travail _en train_ a des attraits que l'on ne sait pas et qui l'emportent sur celui du travail accompli et livré au public. Et puis, cette vie de Paris, tu sais comme je l'aime peu et comme elle me fatigue. Je me trouve ici mieux que partout ailleurs.
J'attends Maurice dans quelques jours. Je travaille à la belle surprise que nous voulons lui faire et qui est presque prête. C'est la suppression du mur qui séparait le théâtre du billard. A présent, ces deux pièces sont jointes par une belle arcade. Le public n'en dépassera pas la limite et verra à distance l'effet dans la partie de la salle qu'il occupait autrefois.
Sur les côtés, les coulisses sont artistement prolongées et imitent des loges grillées, où les acteurs (sans être vus du public) seront bien assis et assisteront à la pièce, quand ils ne seront pas en scène. Le billard roulera sur des bandes de bois qui permettront qu'on le place le long de la fenêtre, et toute la salle de billard pourra être pleine de spectateurs.
La toile ne s'ouvre plus en deux, elle monte sur un cylindre. Enfin, c'est un bijou que notre petit théâtre, et on y fera encore les épreuves des pièces destinées aux grandes scènes de Paris, et tu viendras encore y faire les jeunes premières. Maurice ne s'attend à rien de tout cela.
J'ai vu à Paris, ma tante, toujours forte et gaie; mon oncle, Clotilde, tous bien portants et me parlant de toi.
Bonsoir, ma mignonne; j'embrasse Bertholdi de tout mon coeur, pour son contentement à la lecture des journaux qui lui ont appris le succès de _Claudie_; je l'embrasse aussi _pour toi_ et _pour lui_, ça fait trois. Toi, je te _bige_ mille fois, ainsi que mon petit amour de George.
CCCXXVII
A LA MEME
Nohant, 17 février 1851.
Ma chère mignonne,
Il y a bien longtemps que je veux t'écrire. J'ai été très souffrante de crampes d'estomac et occupée pardessus la tête. Je suis heureuse de toutes des bonnes nouvelles que tu me donnes de ton petit George d'abord, et puis de tes succès dans le monde musical Mais pourquoi ne m'as-tu pas déjà écrit le résultat de ton concert à Nancy?
Il ne faut pas attendre mes réponses pour m'écrire et me tenir au courant de ce qui t'intéresse.
Tu sais bien que je m'y intéresse aussi, moi, et que j'aime à te suivre jour par jour. Si je ne suis pas exacte, ce n'est pas ma faute.
Je suis assez malade, mais non pas dangereusement, et cela n'empêche pas les comédies d'aller leur train et la maison d'être gaie comme de coutume. Nous avons en plus, pour quelques jours, un architecte du gouvernement, qui est venu pour faire réparer l'église de Vic; car tu sauras que cette église est classée parmi les _monuments historiques_. Cela t'étonne un peu, n'est-ce pas?
Eh bien, cette grange, cette masure si nue, si laide, si insignifiante, elle est au nombre des choses rares et précieuses. Notre nouveau curé, en grattant les murs pour les nettoyer, a découvert, sous trois couches de badigeon, dans le choeur et dans le sanctuaire, des fresques romanes du XIe siècle _au moins_. J'en ai porté des croquis à Paris, je les ai montrés aux gens compétents et l'église a été classée.
Ces peintures sont barbares, comme tu penses, mais très curieuses, et cela intéressera beaucoup ton mari quand il les verra.
Il n'y a que cela de nouveau ici. Borie est à Bruxelles bien installé. Il vous écrit probablement. Les Duvernet vont bien et me parlent toujours de toi. Maurice et Lambert te disent mille amitiés de grand coeur. Nous t'aimons toujours bien, sois-en sûre, et tu es toujours ma fille chérie.
Embrasse bien Bertholdi et mon George pour moi et pour nous tous.
CCCXXVIII
M. CHARLES PONCY, A TOULON.
Nohant, 16 mars 1851.
Cher enfant, je vous ai écrit certainement depuis mon retour de Paris; je vous ai dit que j'y avais passé seulement huit jours, et que j'étais de retour ici à la _fin_ de janvier. Je ne vous ai pas envoyé _Claudie_, il est vrai; elle n'était pas imprimée encore. Je vous l'envoie. Accusez-m'en réception, ainsi que de ma lettre; car il me semble que la poste n'est pas bien fidèle. Je ne vous mets rien sur la première page, vous savez que la poste s'y oppose.
Ce succès de _Claudie_, dont vous me faites compliment, a été coupé par la moitié, au beau milieu. Des intrigues de théâtre que je ne sais pas, des directeurs endettés, ruinés, forcés d'obéir à je ne sais quelles volontés (le ministère, dit-on, sous jeu), m'ont suscité de tels empêchements, qu'à la quarantième représentation environ, j'ai dû retirer ma pièce pour qu'elle ne fût pas tuée par le mauvais vouloir. Elle avait fait pourtant gagner beaucoup d'argent à ce théâtre ruiné, et, la veille encore, la salle était pleine. Je ne sais pas ce qu'il y a dans ces arcanes de la coulisse. Je laisse la gouverne à mon ami Bocage, qui fait de son mieux, mais qui ne peut lutter contre le diable. J'ai donc retiré fort peu d'argent de _Claudie_. Nous comptions sur cent représentations, et nous sommes loin de compte. Nous aviserons à la faire jouer sur un théâtre plus honnête, s'il y en a, et je prépare une autre pièce; car, mes petites dettes payées, me voilà pauvre comme devant et travaillant toujours sans pouvoir me reposer.
Je voudrais vous écrire longuement. C'est impossible ce soir, et je veux pourtant vous répondre par le courrier.
Je ne connais pas M. Lugi Bordèse. S'il a fait quelque chose sur des paroles de moi, s'il m'a écrit, si je lui ai répondu, je n'en ai pas souvenance. Donc, en tout cas, je ne le connais guère. Je ne sais pas quelle affaire il vous propose; je ne connais pas du tout ces arrangements de publication musicale. Renseignez-vous et ne livrez pas légèrement votre avoir littéraire, sans savoir de quoi il s'agit. Savez-vous que, si _Claudie_ m'avait rapporté dix mille francs nets, mes dettes payées, je comptais vous dire de venir bien vite bâtir un atelier à Maurice? Je ne voulais pas vous le dire avant de savoir si je le pourrais, et j'ai bien fait de ne pas porter vos idées et vos projets sur ce travail, puisque, mes dettes payées, il ne me reste pas un centime. C'est donc pour une autre pièce, si elle réussit sous le rapport des écus, et pour une autre année probablement, si vous êtes libre quand je serai riche. Il faut aussi que je rentre dans la disposition d'une petite maison que j'ai dans le village, et qui est louée à bail, jusqu'en novembre prochain. Je la ferai arranger proprement pour que vous y puissiez loger, si nos projets se réalisent; car, maintenant, avec les arrangements que Maurice a faits dans la grande maison, les amis qui y sont à demeure et le théâtre, il ne me resterait pas un coin grand comme la main pour loger votre famille. Si j'avais eu ce logement libre, je vous aurais fait venir cet hiver pour le calorifère, dont je ne pouvais plus me passer, et que j'ai fait construire par un homme du pays. Mais je n'aurais pas pu vous séparer deux mois, n'est-ce pas? de Désirée et de Solange, et je n'aurais pas voulu vous mettre tous les trois sur un lit de sangle, dans une soupente. Cette question-là m'a empêchée de suivre mon désir, et même de vous en parler.
Espérons que tout ne sera, pas bouleversé en 1852, comme les bourgeois le prétendent. Je crois, au contraire, qu'on ne bouleversera pas assez! Alors, nous pourrons passer six mois ensemble en famille. Dans ce moment, j'emprunte une somme à intérêts pour faire, à mes frais, la publication de mes oeuvres complètes, à quatre sous la livraison. Ce sera enfin le moyen de populariser des ouvrages faits en grande partie pour le peuple, mais que, grâce aux spéculations stupides et aristocratiques des éditeurs, les bourgeois seuls ont lus. C'est une grande affaire dont je confie le soin à Hetzel. S'en tirera-t-il; et m'en tirerais-je moi même? A la garde de Dieu! Je crois que c'était un devoir, le principal devoir de ma vie, et je le remplis à mes risques et périls.
Bonsoir, cher enfant; je vous embrasse de coeur, ainsi que Désirée et Solange. Maurice vous embrasse aussi.
Borie est en Belgique et m'écrit souvent.