CCCXLII
A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME)
A PARIS
Paris. 2 février 1852.
Cher prince,
Le comte d'Orsay, qui est si bon, et qui cherche toujours ce qu'il peut annoncer d'agréable à ses amis, me dit aujourd'hui que vous avez de la sympathie, presque de l'amitié pour moi.
Rien ne peut me faire plus de bien; outre que je venais de lui dire que j'avais pour vous, et tout à fait ces sentiments-là, je sens en vous un appui sincère et dévoué pour ceux qui souffrent de l'affreuse interprétation donnée, par certains agents, aux intentions du pouvoir.
J'espère que vous pourrez obtenir la réparation de bien des erreurs, de bien des injustices, et je sais que vous le voulez. Ah! mon Dieu, comme il y a peu d'entrailles aujourd'hui! Vous en avez, vous, et vous en donnerez à ceux qui en manquent!
Vous êtes venu aujourd'hui pendant que j'étais chez M. d'Orsay; il m'a annoncé votre visite, je suis vite revenue chez moi, il était trop tard. Vous aviez fait espérer que vous reviendriez à six heures, mais vous n'avez pu revenir. J'en suis doublement désolée, et pour moi, et pour mes pauvres prisonniers de l'Indre, que je voudrais tant vous faire sauver. M. d'Orsay m'a dit que vous le pouviez, que vous aviez de l'autorité sur M. de Persigny. Je dois dire que M. de Persigny a été fort bon pour moi, et m'a offert des grâces particulières pour ceux de mes amis que je voudrais lui nommer. M. le président m'avait dit la même chose. Mes amis m'avaient tellement défendu de les nommer, que j'ai dû refuser les bontés de M. le président.
M. de Persigny, avec qui je pouvais me mettre plus à l'aise, ayant insisté, et me faisant écrire aujourd'hui pour ce fait, je crois pouvoir, sans compromettre personne, accepter sa bonne volonté comme personnelle à moi.
Si cela est humiliant pour quelqu'un, c'est donc pour moi seule, et j'accepte l'_humiliation_ sans faux orgueil, voire avec un sentiment de gratitude sincère, sans lequel il me semble que je serais déloyale. J'ai donc écrit plusieurs noms, et je compte sur l'effet des promesses; mais mon but eût été d'obtenir pleine amnistie pour tous les détenus et prévenus du département de l'Indre[1]; c'est d'autant plus facile qu'il n'y a eu aucun fait d'insurrection, que toutes les arrestations sont préventives et qu'aucune condamnation n'a encore été prononcée. Il ne s'agit donc que d'ouvrir les prisons, conformément à la circulaire ministérielle, à tous ceux qui sont peu compromis, et que de faire rendre un arrêt de non-lieu, ou suspendre toute poursuite contre ceux qui sont un peu plus soupçonnés. Un mot du ministre au préfet en déciderait.
Les tribunaux, s'ils sont saisis de ces affaires, ce que j'ignore, sont d'aveugles esclaves.
M. de Persigny ne pouvait guère me promettre cela à moi; mais vous pourriez le demander avec insistance, et vous l'obtiendriez certainement.
Je n'ai pas besoin de vous dire que mon coeur en sera pénétré de reconnaissance et d'affection. C'est le vôtre qui plaidera en vous-même beaucoup mieux que moi.
Vous avez dit chez moi que vous partiez pour la campagne; j'espère que ma lettre vous y parviendra et que vous écrirez au ministre; vous le verrez aussi, à votre retour, n'est-ce pas, prince? et j'apprendrai aux habitants de mon Berry qu'il faut vous aimer comme je vous aime, moi, avec un coeur qui a l'âge maternel, c'est-à-dire celui meilleures affections.
GEORGE SAND.
[1] Victimes du coup d'État du 2 décembre 1851.
CCCXLIII
AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE, PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Paris, 3 février 1852.
Prince,
Dans une entrevue où l'embarras, et l'émotion m'ont rendue plus prolixe que je ne me l'étais imposé, j'ai obtenu de vous des paroles de bonté qu'on n'oublie pas. Vous avez bien voulu me dire: «Demandez-moi telle grâce particulière que vous voudrez.»
J'ai eu l'honneur de vous répondre que je n'étais autorisée par personne à vous implorer. Je n'avais vu personne à Paris, vous étiez ma première visite.
Je n'aurais pu que vous importuner d'un détail en insistant sur les arrestations opérées dans ma province, et dont les conséquences ne me paraissent pas graves, puisque aucun fait d'insurrection ne s'est produit là, et qu'à supposer la pensée d'une résistance, il est impossible qu'on veuille châtier la pensée non suivie d'effet, Je pouvais le craindre en quittant cette province, où l'autorité semblait avoir pris à tâche de consterner et de désaffectionner la population par des rigueurs sans motifs sérieux. Mais, en vous écoutant me répondre avec tant de douceur et d'humanité, je ne pouvais plus conserver d'inquiétude, et je n'avais plus d'autre démarche à faire pour mes compatriotes de l'Indre, que celle de hâter leur élargissement par mes instances auprès de votre ministre.
Mais, si je me flatte de l'espoir d'obtenir aisément l'absolution pour des hommes qu'aucune décision n'a encore atteints, je ne suis pas sans effroi pour ceux sur le sort desquels il a été statué ailleurs d'une manière rigoureuse. J'en ai vu deux aujourd'hui que je sais complètement innocents, si c'est le fait de conspiration que l'on veut châtier, si ce n'est pas l'opinion... chose impossible, inouïe dans nos moeurs, dans les idées de notre génération, impossible cent fois dans le coeur du prince Louis-Napoléon. Je les ai trouvés résignés à leur sort et croyant, grâce au système excessif que vous venez de réprimer, à cette chose monstrueuse qu'ils étaient frappés pour leurs principes et non pour leurs actes. J'ai repoussé vivement cette supposition, qui m'était douloureuse après ce que je vous ai entendu dire. J'ai répété que j'avais foi en vous, et que la personnalité était inconnue au coeur d'un homme pénétré, comme vous l'êtes, d'une mission supérieure aux passions et aux ressentiments de la politique vulgaire.
J'ai dit que j'irais vous demander leur grâce ou la commutation de leur peine. Ils avaient dit non d'abord; ils ont dit oui, quand ils ont vu ma conviction. Ils m'ont autorisée à profiter de cette offre généreuse que vous m'avez faite et qu'il m'était si douloureux d'être forcée de refuser.
Maintenant, vous n'estimeriez pas ces deux hommes si je vous disais qu'ils rétracteront leurs principes, qu'ils abandonneront leurs sentiments. Ils ont toujours été, ils seront toujours étrangers aux conspirations, aux sociétés secrètes, et la forme absolue de votre gouvernement ne peut plus vous faire redouter l'émission publique de doctrines que vous ne toléreriez pas.
Je prends sur moi la dette de la reconnaissance.
Vous savez que, de ma part, elle sera profonde et sincère. Ne dédaignez pas un sentiment si rare en ce monde, et que vous trouverez peut-être dans les partis vaincus plus que dans ceux qui profitent de la victoire. Prince, je me souviens de vous avoir écrit à Ham que vous seriez empereur un jour, et que, ce jour-là, vous n'entendriez plus parler de moi. Vous voilà huit millions de fois plus haut placé qu'un empereur d'Allemagne ou de Russie, et pourtant je vous implore. Faites que je m'enorgueillisse de m'être parjurée.
Peut-être n'entrerait-il pas dans vos desseins actuels de laisser savoir que c'est à moi, écrivain socialiste, que vous accordez la commutation de peine de deux socialistes. S'il en était ainsi, croyez à mon honneur, croyez à mon silence. Je ne confie à personne l'objet de cette lettre, et, satisfaite d'être fière de vos bontés dans le secret de mon coeur, je n'en dirai jamais l'heureux résultat, si telle est votre volonté.
GEORGE SAND.
Si vous ne repoussez pas ma prière, daignez me faire savoir le moment que vous m'accordez pour aller vous nommer les deux personnes qui m'intéressent.