CCCLXXI
A M. VICTOR BORIE, A PARIS
Nohant, 16 janvier 1854
Mon cher gros,
Je sais que Solange t'avait écrit une lettre de folies au jour de l'an. Si je ne m'en suis pas mêlée, c'est qu'en dépit de l'arrivée et de la présence de mes enfants, j'avais le coeur triste. Nous avons perdu, en effet, le meilleur de notre groupe d'amis; le plus dévoué, le plus généreux, le plus actif Berrichon qui ait existé, je crois.
Je te remercie, mon cher vieux, de tes souhaits de nouvel an, je n'ai pas besoin de te dire que je te souhaite aussi la meilleure destinée possible en ce triste monde, où nous ne sommes pas toujours sur des roses et où il faut courage, travail, patience et volonté; _résignation_ surtout! car nous avons beau faire, quand la mort frappe sur ceux que nous aimons, _la cruelle qu'elle est se bouche les oreilles!_
Je n'ai pas de nouvelles de l'affaire du pauvre Defressine[1]. Demande à M. Bixio si le prince s'en occupe et s'il y peut quelque chose.
Tu nous avais promis, de par ta science agricole et économique, que le blé n'augmenterait pas. Il augmente affreusement et il y a beaucoup de misère ici. Heureusement, le froid n'a pas persisté; car nous étions au bout de nos fagots, et les pauvres faisaient triste mine. Le bois augmente toujours et, qui pis est, il est rare. Nous sommes obligés d'en abattre pour nous chauffer et de le brûler vert.
Voyons, je m'imaginais, que, depuis que tu faisais dans un journal savant, nous n'allions plus manger que des ananas et des oranges; que le vin allait pousser sur les tuiles des toits et le pain tout cuit dans les champs. Je vois bien que tu es un gros paresseux et que tu laisses tout aller à la diable.
Aucante, que j'attendais hier pour mettre sa lettre dans la mienne, me dit ce soir qu'il t'a répondu au sujet des livres: ainsi je n'ai plus à te parler que de tes chutes, qui me paraissent trop multipliées, et je commence à craindre une démolition. Tâche donc de faire vite fortune, afin d'aller toujours en voiture, et surtout de venir nous voir.
Je me livre au jardinage avec furie, par tous les temps, cinq heures par jour, avec Nini à côté de moi, piochant et brouettant aussi. Cela m'abrutit beaucoup, et la preuve, c'est que, tout en bêchant et ratissant, je me mets à faire des vers. Les premiers que je livrerai à la publicité me sont venus à propos de ce pauvre cher Planet, et je les ai faits tout en bêchant et en pleurant. Je ne les fais imprimer que dans le journal d'Arnaud[2], n'ayant plus _l'Éclaireur_, hélas! et j'en interdis la reproduction; car je ne me pique pas de savoir faire de bons vers, et je ne voudrais pas, à propos d'une tristesse sérieuse et vraie, servir d'aliment à une discussion littéraire. Je les ai faits pour moi d'abord, et puis je me suis dit que, la police ayant interdit aux amis du cher mort de prononcer un mot d'éloge privé sur sa tombe, une petite poésie où il n'y a pas la moindre allusion politique remplacerait, autant que possible, l'hommage du coeur qu'il n'a pas été permis de lui décerner.
Je t'enverrai cela, tu le donneras à ceux de ses plus proches amis que tu connais, en les prévenant bien que cela n'a pas la prétention d'être autre chose qu'un _ex-voto_. Bonsoir, mon cher vieux; écris-nous souvent. Nous t'embrassons de coeur.
[1] Déporté à Lambessa après le coup d'État de 1851. [2] Le directeur de l'_Écho de l'Indre_.
CCCLXXII
A MAURICE SAND, A PARIS
Nohant, 31 janvier 1854.
Cher enfant,
Tu m'en écris bien court! J'espère que tu te portes bien et que tu t'amuses, et tu sais, au reste, que j'aime mieux trois lignes que rien.
Moi, je ne te dis pas grand'chose non plus, parce que je ne fais rien que tu ne saches par coeur, et que ma vie est si uniforme, si semblable tous les jours à la veille, que tu peux te dire, à toutes les heures, ce qui se passe à Nohant, et de quoi je m'occupe.
Mon Trianon devient colossal et _Teverino_[1] a pris cinq actes. Je remets au net et j'avance. Je me porte bien, sauf un peu d'excitation de nerfs qui m'empêche de m'endormir bien.
Nous avons été voir la comédie bourgeoise pour les pauvres, à la Châtre. C'est trop mauvais. Duvernet et Eugénie sont directeurs de cette troupe. Ça ne leur fait pas honneur.
Il pleut depuis deux jours; jusque-là, il a fait beau et chaud le jour, froid la nuit, ce qui constitue un hiver excellent. Le jardinier a planté, dans un carré du jardin, un verger magnifique. Patureau est revenu planter sa vigne, qui sera aussi un modèle de vigne. Il y a émulation. Nini dit toutes les bêtises du monde et se porte comme un charme.
Nous avons une tradition pour toi. Quand on veut avoir un bon chien de garde, _on le pile_. Connais-tu ça? Voici comme on procède:
Auguste le charpentier, qui est sorcier et pileux de chiens, s'est rendu, par une nuit noire, chez Millochau, à la prière de ce dernier, pour piler son chien. La nuit était si noire, qu'Auguste passa à quatre pattes sur le pont pour ne pas se noyer, dit-il; mais cela faisait peut-être bien partie de la conjuration, il ne l'avoue pas. Le chien avait trois ou quatre jours. Il ne faut pas qu'il ait vu clair quand on le soumet à l'opération, on le met dans un mortier et on le pile avec un pilon. Auguste dit qu'on ne lui fait pas grand mal; mais je crois bien qu'il le broie et que, par son art, il le ressuscite. Tout en le pilant, il lui dit trois fois cette formule:
Mon bon chien, je te pile. Tu ne connaîtras ni voisin ni voisine. Hormis moi qui te pile.»
Je continue l'histoire du chien à Millochau. Ledit chien devint si méchant, c'est-à-dire si _bon_, qu'il dévorait bêtes et gens. Excepté Auguste, il ne connaissait personne; mais, comme il allait étrangler les moutons jusque dans la bergerie, on fut obligé de le tuer. Il paraît qu'Auguste l'avait pilé un peu plus qu'il ne fallait.
Je t'envoie une lettre pour Dumas. Tâche qu'il la reçoive en personne, car je crains pour les cinquante francs que je lui ai adressés[2]. Il y a un désordre affreux, je crois, dans son administration.
Je vois que _Mauprat_ finit sa carrière au moment où ton théâtre de marionnettes commence la sienne. Nous serons arrivés, je crois, à soixante représentations. C'est un succès honorable et voila tout. Dis donc à Vaëz[3] de m'écrire ce qui est advenu de M. de Pleumartin[4]. Un avoué du nom de Pleumartin, habitant le Poitou, a réclamé contre la pièce et le roman. Je l'ai adressé à Vaëz et je n'en ai plus entendu parler.
Bonsoir, mon vieux. Je te _bige_.
[1] Pièce jouée au Gymnase, en 1854, sous le titre de _Flaminio_. [2] Sans doute pour quelqu'une des souscriptions ouvertes par le journal _le Mousquetaire_. [3] Directeur de l'Odéon. [4] Homonyme d'un personnage dont il est question dans _Mauprat_.
CCCLXXIII
AU MÊME
Nohant, 19 février 1854.
Mon cher enfant,
Tu t'amuses, tu _bourines_ [1] dans le domaine des arts: c'est bien, c'est le meilleur genre de plaisir et celui qui laisse quelque chose. Pourtant n'y absorbe pas tout ton temps. Donne quelques heures de ta journée à la peinture, que tu me parais bien négliger, puisque tu ne m'en parles pas. Aie des amis et rassemble-les autour de toi pour la récréation de l'esprit; mais ne leur laisse pas prendre toutes les heures du jour, car il ne t'en resterait plus pour piocher avec un peu de réflexion pour ton compte.
La guerre va paralyser pendant quelque temps notre édition. Elle se vend très peu et celle de Hugo pas du tout. Hetzel s'en inquiète. Moi, je crois que, ou l'on ne fera pas la guerre, ou bien, dès qu'elle sera en train, les affaires reprendront leur cours inévitable, comme il arrive toujours après une panique bourgeoise. Ne néglige donc pas tes dessins. Voilà encore une dernière livraison qui est bien rendue et dont les compositions sont jolies excepté _le Centaure_[2], qui n'est pas manqué, mais dont tu aurais pu tirer quelque chose de plus jeune et de plus poétique. Mais songe à apprendre _à peindre_ et fais des tableaux, puisque tu es à Paris principalement pour y trouver toutes les ressources et facilités qui te manquent ici. Je sais bien que les bruits de guerre rendront les tableaux plus difficiles encore à placer que les éditions à quatre sous. Mais ce resserrement des dépenses de luxe, et la constipation générale n'ont jamais de durée, et, quand on a de l'ouvrage fait, il n'est pas à faire le jour où l'occasion arrive d'en tirer profit. Enfin mets de l'équilibre dans ta vie. Je ne dis pas que tu en manques, je n'en sais rien; je te dis cela pour le cas où l'amusement l'emporterait un peu trop sur l'utile.
Tu vas donc devenir _auteur dramatique_? C'est pour le coup que le père Aulard te traitera _d'homme de lettres_ sur ton passeport. Je désirerais que la nouvelle troupe de pantomime réussît: c'est si joli à ressusciter! Si tu peux faire qu'il n'y ait pas qu'un seul rôle dans ces sortes d'ouvrages, mais que tous les types soient habillés, costumés, et passables comme talent, ce sera un grand progrès, et Paul Legrand en ressortira beaucoup mieux. J'aurais préféré que tu lui fisses _le Noir et le Blanc_. Si je ne me trompe pas, c'est là que le Pierrot avait quelque chose de dramatique, que tu as assez bien rendu. Le talent de Legrand est le drame. Dans le comique, il est très bouffon, mais peu distingué, et, pour faire oublier Deburau père, pour écraser le fils, qui sans avoir grand talent, a de la distinction dans l'aspect, il faudrait déployer les qualités que ne cherchait pas le père et que n'aura jamais le fils; ces qualités saisissantes, touchantes et effrayantes que la pantomime bouffonne ne donne pas souvent, mais qu'il faudrait trouver, tout en restant dans le cadre burlesque. Legrand a ces qualités-là à un très haut degré. Si on les utilise, on aura du succès avec lui, et il aura, lui, une grande vogue.
Si tu veux que nous te fassions un autre envoi de marionnettes et de costumes, dis-le nous. Mais vite, car _le printemps s'avance_, malgré la neige et la glace qui jouissent de leur reste, et j'espère bien que le beau temps te ramènera au bercail, bien vide sans toi.
Je me demande comment vous avez pu arranger votre théâtre, plus petit que celui d'ici, pour être vu de tant de spectateurs. Il est vrai que ton atelier est en longueur.
Je vas tout à fait bien, sans cependant pouvoir rouler ma tête entre mes épaules comme celle d'Arlequin. C'est un exercice qui m'est bien défendu pour quelque temps encore, et je n'ose pas me remettre à jardiner avant qu'il fasse beau. Ce manque de mouvement m'écoeure un peu. Mais je travaille. J'ai repris ma pièce d'un bout à l'autre, et j'ai bon espoir.
Bonsoir, mon cher Bouli; je te _bige_ mille fois, Nini aussi. Je ne t'ai pas dit que le jardinier était parti pour cause de querelles et d'insociabilité!...
[1] _Bouriner_, perdre son temps en ayant l'air de s'occuper. [2] Composition destinée à illustrer une édition du _Centaure_ de Maurice de Guérin, publiée par George Sand, avec une étude sur cette oeuvre.
CCCLXXIV
AU MÊME
Nohant, 11 mars 1854.
Ta lettre m'a fait grand plaisir, mon petit vieux chat. Ne t'inquiète pas de mes _bobos_: je me fais plaindre, parce que je suis comme une âme en peine quand je ne peux pas bien travailler.
J'achève ma grande pièce en cinq actes pour la seconde fois. La première version ne m'avait pas satisfaite; c'est fini: je vais aviser à autre chose. Je ne donnerai pas dans le _micmac_ des arrangements de _Nello_ en mousquetaire, c'est insensé. Dumas m'en a écrit lui-même, je lui réponds.
Si les bourgeons t'amènent, ce sera bientôt, Dieu merci! car les voilà qui poussent. Il fait une chaleur écrasante dans le jour. Nous avons été hier, Solange, Nini et moi, dans le ravin du Magnier, tout le long du petit ruisseau. Nous étions en sueur comme en plein été. Bonsoir, mon enfant; je te _bige_ mille fois.