CCCXCII
A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME), A PARIS
Nohant, 12 juillet 1855.
Chère Altesse impériale,
On vient de destituer brutalement le maire de ma commune, M. Félix Aulard, aux bons vouloirs de qui vous avez bien voulu déjà vous intéresser. C'est le plus honnête homme de la terre et qui n'a qu'un défaut, celui d'écrire des lettres trop longues. Ajoutez-y celui d'être dévoué avec enthousiasme à un gouvernement qui, à l'exemple de tant d'autres, ne récompense que les gens qu'il croit douteux, laissant de côté ceux dont il est sûr. Passe pour l'ingratitude, c'est la reine du monde sous tous les régimes; mais la persécution, envers les siens, c'est du luxe.
Tâchez de faire réparer cette injustice et de dédommager ce digne et excellent homme, qui a dépensé tout son petit avoir pour les pauvres de sa commune. Il est capable, archicapable d'être un excellent préfet, et personne n'entend mieux l'administration; faites-en au moins un sous-préfet. Ce sera une bonne action, au point de vue du pouvoir. Il me dit qu'il vous a même écrit. Cette fois, de mon propre mouvement, et sans partialité pour lui, je le recommande à votre attention, à votre équité, et à cette bonté que je connais si bien.
À vous de coeur, vous le permettez toujours.
GEORGE SAND.
Je suis bien triste de la mort de madame de Girardin. C'est une grande perte pour tous, et pour ceux qui l'ont particulièrement connue.
CCCXCIII
A M. ***
Nohant, 23 juillet 1855.
Monsieur,
Il ne m'a pas été possible de prendre plus tôt connaissance de votre lettre. Après l'avoir lue, j'ai fermé le manuscrit sans le lire. Je ne donne pas de conseils, ce n'est pas mon état, et j'ai juré de ne jamais être le juge d'une oeuvre inédite, n'ayant jamais pu dire la vérité à un poète sans le fâcher, quand je contrariais ses espérances. Je ne doute, monsieur, ni de votre modestie, ni de votre sincérité en vous parlant ainsi. Mais je sais que, si je ne vous croyais pas d'avenir littéraire, il me serait impossible de vous tromper. Dans ce cas, je vous affligerais, et c'est un triste office que vous m'auriez imposé.
J'aime mieux ne pas savoir à quoi m'en tenir, et refermer désormais tous les manuscrits que l'on m'adresse, d'autant plus qu'ils sont en si grand nombre, qu'avec toute la bonne volonté du monde, je ne pourrais jamais suffire à en prendre connaissance.
Ne vous découragez pas de mon refus, monsieur: si vos vers sont beaux, vous n'avez besoin de personne en dehors de vos amis pour vous le dire, et ils vous le diront avec chaleur. Si, au contraire, ils les condamnent, songez qu'eux seuls ont le devoir de vous éclairer et que c'est un des devoirs les plus délicats, et les plus pénibles de l'amitié.
Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingués.
GEORGE SAND.
Le paquet cacheté est dans mon bureau à votre adresse. Si je dois vous le renvoyer, veuillez écrire un mot à M. Manceau, à Nohant, et, pour simplifier la recherche dont il a l'obligeance de se charger en mon absence, veuillez lui réclamer le numéro 104.