‹ Correspondance inédite de Hector Berlioz, 1819-1868Chapitre 108 sur 154 · CVIII.

CVIII.

AU MÊME.

Vendredi, 4 mai [1862].

Cher ami,

Depuis ta dernière lettre, j'ai eu de tes nouvelles par Lecourt, que j'ai chargé aussi de te donner des miennes. Hier soir, il y a eu une audition de quelques scènes des _Troyens_ chez M. E. Bertin; grandissime succès, étonnement de tout le monde de l'opposition que je trouve à l'Opéra.

Enthousiasme du secrétaire intime du ministre, lequel ministre d'État m'a invité à dîner pour lundi prochain; et ce sera comme au dîner de l'empereur, on me parlera de la pluie et du beau temps. Et il faut souffrir cette outrageante indifférence! et je suis sûr que j'ai fait une grande oeuvre, plus grande et d'un plus noble aspect que ce qu'on a fait jusqu'à présent!... Et il faut mourir à petit bruit, écrasé sous les pieds de ces lourds animaux!

Ah! tu te décourages! et que ferai-je donc aussi?...

Je ne puis que pâtir et me taire.

Mais la vie est bien dure et bien lourde aussi. Je ne puis encore me remettre à l'oeuvre pour _Béatrice et Bénédict_; il faut pourtant finir cette partition. Celle-là au moins sera jouée; mais je suis malade et tiraillé par tant d'occupations diverses, tant d'ennuis de toute espèce!

Adieu; je t'embrasse de tout mon coeur.