‹ Correspondance inédite de Hector Berlioz, 1819-1868Chapitre 136 sur 154 · CXXXVII.

CXXXVII.

A MADAME MASSART.

Paris, 15 septembre 1865.

Bonjour, madame! Comment vous portez-vous? comment va Massart? Je suis tout désorienté de ne pas vous retrouver à Paris. J'arrive de Genève, de Grenoble, de Vienne et lieux circonvoisins, tout aussi malade que quand je suis parti. Les deux premiers jours de mon arrivée à Genève m'ont fait croire à une délivrance complète, je ne souffrais plus du tout; mais les douleurs sont revenues plus âpres qu'auparavant.

Êtes-vous heureuse de ne connaître rien de pareil! Je profite d'un moment de répit que me laissent mes douleurs pour vous écrire. Vous allez dire en riant, ou rire en disant: «Pourquoi m'écrire?» Sans doute, vous trouveriez bien plus naturel que je n'eusse pas cette idée saugrenue; mais, que voulez-vous! je l'ai, et, si vous trouvez mon idée trop intempestive, vous en serez quitte pour ne pas me répondre et me traiter d'original.

Pourtant, le but secret de cette lettre est, et ne peut être, que d'en avoir une de vous. Si vous saviez avec quelle violence on s'ennuie à Paris! Je suis seul, bien plus que seul. Je n'entends pas un son musical; je n'entends que charabias à droite, charabias à gauche... Grétry disait qu'il donnerait un louis pour entendre une chanterelle dans l'opéra d'_Uthal_ de Méhul, où il n'y a que des altos; je donnerais bien le double pour entendre de temps en temps parler _français_ autour de moi... Quand revenez-vous à Paris? quand me jouerez-vous une sonate? J'ai parlé de vous à Genève, où l'on m'a bien reçu, bien fêté et un peu grondé. Nous avons passé en revue ma vie parisienne, pendant de longues promenades sur le bord du lac... Ah! bon! me voilà parti! je sens déjà, pour ces quatre mots, le serrement de gorge qui me prend. Parlons d'autre chose. Vous devez en faire aussi, de longues promenades, sur le bord de la mer. Vous avez là de bons gros crabes de votre connaissance, qui doivent venir à vos pieds, vous remercier de votre musique qu'ils écoutent si attentivement. Et cela vous flatte; on est toujours flattée des hommages, même de ceux des crabes, quand on est jolie femme et grande virtuose. Dieu sait si vous en avez, à Paris, des crabes dans votre salon! Voilà donc mademoiselle X... mariée! Permettra-t-elle à son mari de porter _une robe de chambre_, elle qui ne veut pas tolérer ce vêtement pour Brutus?

Quand vous serez revenue, un soir, il nous faudra recomposer notre petit auditoire d'hommes, et nous lirons _Coriolan_. Rien ne me fait plus vivre que de voir l'enthousiasme des gens non blasés, compréhensifs, doués de sensibilité et d'imagination. Je m'amusais, dernièrement, à Vienne, à faire pleurer mes nièces de toutes les larmes de leurs yeux... Ce sont de charmantes enfants que j'aime comme si elles étaient mes filles et qui reçoivent les impressions de la poésie comme une planche photographique reçoit celle du soleil. C'est fort extraordinaire pour deux jeunes personnes élevées dans cette province des provinces qu'on nomme Vienne, et dans le milieu le plus antilittéraire que l'on puisse imaginer.

J'ai aussi le gros volume de mes Mémoires qui vous attend. Je vous le _prêterai_ seulement, pour le temps que Massart et vous mettrez à le lire. C'est bien triste; mais c'est bien vrai. Je suis honteux de n'avoir pas eu l'esprit de signaler dans ce long récit les douces heures que je vous dois et l'amitié sincère que je vous porte à tous les deux; mais je viens de m'apercevoir que vous n'y êtes pas nommés. C'est inexplicable; vous me battrez, vous me bouderez; mais, à mon grand regret, c'est ainsi. Et je parle de tant de crabes! Il est vrai que ce n'est pas pour les louer.

Ah! voilà une crise qui me reprend!

Laissez-moi, madame, laissez-moi, je vous en prie; laissez-moi donc, je ne puis plus écrire.

Adieu, mon cher Massart; je vous serre la main.

CXXXVIII.

A LOUIS BERLIOZ.

6 novembre 1865.

Cher ami,

Je ne t'ai pas écrit hier, j'étais très souffrant et d'une humeur de dogue.

Figure-toi que l'acquéreur de mon domaine du Jacquet qui devait me payer ces jours-ci vingt mille francs, qui s'y est engagé par écrit dans le contrat, me fait dire tout simplement _qu'il n'est pas en mesure_ et qu'il me payera une forte somme à Pâques, c'est-à-dire dans six mois et demi. C'est là que tu te mettrais en fureur... Tu vois que les écrits ne font pas plus que les paroles. Mon beau-frère me dit qu'il n'y a pas d'inquiétudes à avoir, parce que ce monsieur est _riche_. Mais j'aimerais mieux un pauvre qui paye qu'un riche qui ne paye pas. J'ai toujours cinq cents francs à toi, si tu m'en envoies cinq cents autres, j'achèterai des obligations ottomanes qui te rapporteront quatre-vingt-dix francs par an (pour mille francs). D'après mon calcul, l'inexactitude de mon acquéreur me fera perdre au moins neuf cents francs, puisqu'il ne me donne en revenu que 5 pour 100 et que j'eusse reçu 9 en plaçant la somme dans les obligations ottomanes.

D'ailleurs, c'est d'un sans-gêne incroyable, et ce serait curieux si la Banque de France, qui, elle aussi, est riche, s'avisait, quand on lui présente un billet, de dire _qu'elle n'est pas en mesure_. Allons, il faut en prendre son parti, je n'y puis rien.

Je vois que tu deviens un virtuose, et le grand navire est un instrument dont tu joues tout à fait bien. Je te fais mon compliment. Mais il t'en faut un à toi (un navire). En conséquence, travaille toujours pour l'avoir; mais, quand on te l'aura promis, n'y compte pas plus que si l'on ne t'avait rien dit. Il faut toujours dire comme Paul-Louis Courier: «Je crois que deux et deux font quatre et encore... n'en suis-je pas bien sûr.» Un avare disait aussi: «Si saint Pierre venait m'emprunter de l'argent en me donnant le Père éternel pour caution, je ne lui en prêterais pas.»

On annonce plusieurs morceaux de ma musique dans des concerts qui auront lieu cet hiver à Bruxelles. D'Ortigue a fait un grand article sur Rossini dans le _Correspondant_[115]. Cet écrit est fort sensé, fort juste, mais a blessé horriblement le prétendu philosophe compositeur. Un rossiniste a répondu à d'Ortigue, et Rossini a écrit à ce monsieur pour le remercier, en lui disant: «Je vous dois beaucoup pour avoir si bien _lavé la tonsure_ de mon ami M. le curé d'Ortigue.»