‹ Correspondance inédite de Hector Berlioz, 1819-1868Chapitre 50 sur 154 · XLIX.

XLIX.

A JOSEPH D'ORTIGUE.

Londres, 21 juin 1851. 27, Queen Anne street, Cavendish square.

Mon cher d'Ortigue,

J'ai déjà fait un rapport en faveur de M. Ducroquet; ainsi il a tout lieu d'être content de moi. Je n'en puis dire autant du jeune homme qui touche son orgue, car je maudis ce malheureux. Il nous régale chaque jour de deux ou trois douzaines de polkas, sans compter les cavatines d'opéras bouffons; il prend sans doute les Anglais pour des imbéciles!...

Je réponds à tes paragraphes:

1º Je ne me rappelle pas la date de l'article où il est question de la chapelle de Saint-Pétersbourg; il a paru il y a quatre mois au moins. Va de ma part au bureau du journal; on te le trouvera.

2º Ce n'est, je crois, que dans mon voyage d'Italie, à l'article du concours de l'Institut, que j'ai parlé de la marche de Cherubini. J'ignorais que tu eusses un livre sur le chantier. En tout cas, je serai à Paris bien avant le 31 juillet, et nous en causerons.

Tâche de lire mon second article dans les _Débats_; s'il n'a pas paru à Paris aujourd'hui, il faut le guetter chaque jour. J'y raconte l'impression _sans égale_ que j'ai reçue dernièrement dans la cathédrale de Saint-Paul, en entendant le choeur des _six mille cinq cents_ enfants des écoles de charité, qui s'y réunissent une fois l'an. C'est, sans comparaison, la cérémonie la plus imposante, la plus babylonienne à laquelle il m'ait, jusqu'à présent, été donné d'assister. Je me sens encore ému en t'en parlant. Voilà la réalisation d'une partie de mes rêves et la preuve que la puissance des masses musicales est encore absolument inconnue. Sur le continent, du moins, on ne s'en doute pas plus que les Chinois ne se doutent de notre musique.

A ce propos, vois aussi mon article du 31 mai; tu y trouveras une relation de ma visite à la chanteuse chinoise et à son maître de musique. Tu verras ce qu'il faut penser de ces folles inventions de quelques théoriciens _savants_ sur une prétendue musique par quarts de ton. Il n'y a rien de bête comme un _savant_.

Dis à M. Arnaud que je serai bien heureux de mettre en musique une série de ses poèmes sur Jeanne d'Arc, si, pour moi aussi, _une voix d'en haut_ se fait entendre. Qu'il tâche de faire de petites strophes; les longs couplets et les grands vers sont mortels à la mélodie. Il faudrait pouvoir faire de cela une légende populaire, _toute simple_ mais _digne_, en une foule de parties ou chansons.

Adieu; je suis obsédé d'instruments de musique et plus encore de facteurs.

C'est la France qui l'emporte, sans comparaison possible, sur toute l'Europe. Érard, Sax et Vuillaume. Tout le reste tient plus ou moins du genre chaudron, mirliton et pochette.