LXXXVI.
AU MÊME.
Paris, 7 septembre 1857.
Mon cher Morel,
Vous avez encore comblé Louis de bontés et de témoignages d'affection, laissez-moi vous en remercier et vous prier aussi de présenter l'expression de ma vive reconnaissance à madame votre mère, dont Louis ne parle qu'avec attendrissement. Il commence à se montrer moins enfant et plus préoccupé de son avenir; je ne doute pas que vos bons avis ne soient pour beaucoup dans ce progrès. Nous avons fait, lui et moi, plusieurs démarches inutiles ces jours-ci, pour avoir des nouvelles de son capitaine et de son navire. Le silence de M. Aubin commence à nous inquiéter. J'ai appris chez M. de Rothschild que l'ancien capitaine de _la Belle-Assise_ était parti pour Marseille, afin de prendre connaissance de l'état du navire et de celui de sa cargaison. Il aura sans doute retenu M. Aubin à Marseille, pour l'aider dans cet examen. Soyez assez bon, mon cher Morel, pour vous informer au port de l'époque du retour à Paris de ces messieurs et de celle du départ de _la Belle-Assise_, si elle est connue. Je crois que Louis vous a déjà écrit à ce sujet. Il est en ce moment à Dieppe, où il est allé visiter une amie de sa mère, madame Lawsson, qui lui veut beaucoup de bien. Il reviendra ce soir. Je me suis remis à ma partition, et, si je n'étais pas constamment interrompu, de trois jours l'un, j'avancerais assez vite. En somme, dans six ou sept mois, l'ouvrage sera fini; et je me mettrai, pour mieux en étudier les défauts, à arranger la partition pour le piano. Il n'y a pas de travail plus utile, en pareil cas, que celui-là; et d'ailleurs, la partition de piano et chant a bien sa valeur intrinsèque, surtout pour les études.
Je suis tout triste du mauvais effet que vient de produire la représentation d'_Euryanthe_. Le poème, malgré les modifications qu'on a fort sagement fait d'y apporter, n'est pas supportable. Vous lirez ces jours-ci l'analyse que je viens de faire du drame allemand dans le _Journal des Débats_, je ne crois pas qu'on ait jamais mis en scène de semblables stupidités; on n'est pas bête à ce point. Nous nous accordons tous pour louer la musique, qui contient en effet de bien belles parties, mais ne saurait, selon moi, soutenir la comparaison avec _Obéron_ ni avec le _Freyschütz_. Quand va-t-on s'occuper au théâtre de Marseille de votre opéra? tenez-moi au courant de tout ce qui s'y rapporte. Si j'avais un peu d'argent de côté, je ne manquerais pas d'aller assister à sa première représentation.
Mille amitiés à Lecourt. Théodore Ritter vient d'achever la partition de piano complète de _Roméo et Juliette_. C'est très clair et très jouable. Il a exécuté la semaine dernière l'ouvrage entier devant une quinzaine de personnes chez Pleyel; Duprez et moi, nous chantions les choeurs, etc. Il a très bien joué. Cela se grave à Leipzig.
_P.-S._--Le capitaine _Aubin_, et non Bodin, vient de venir. Il retourne à Marseille. Il avertira Louis du jour où il devra être rendu à bord. Ainsi ne vous inquiétez pas de cela.