‹ Correspondance: Les lettres et les artsChapitre 20 sur 21 · IV

IV

=Réponse à une Enquête sur le Langage intérieur[79].=

Voici l'observation prise sous la dictée du Maître:

«Étant enfant, j'avais une bonne mémoire scolaire; j'avais le prix de mémoire; déjà à cette époque je travaillais sans trop de zèle, le nécessaire, rien de plus: arrivé en étude, je me mettais à la besogne, avec le désir de terminer le plus vite possible et de ne plus rien faire.

«Au lit je récitais tout bas mes leçons avant de m'endormir, c'est un excellent moyen pour retenir.

«Le lendemain, je les savais, j'en disais très bien le mot à mot avec beaucoup de précision; je ne me trompais et n'hésitais que rarement; j'avais donc une mémoire excellente qui me permettait d'apprendre vite et bien. Mais tout disparaissait assez rapidement, les mots s'envolaient avec le temps, et l'âge a amené l'oubli des textes les mieux sus.

«Déjà à cette époque, ma mémoire était ce qu'elle est aujourd'hui, elle se chargeait rapidement, avidement... puis elle se déchargeait. C'est une éponge qui se gonfle, puis qui se vide; c'est un fleuve qui entraîne tout et dont les eaux courent tôt se perdre sur un banc de sable.

«Un caractère très net de ma mémoire, c'est que la persistance des souvenirs dépend de mon désir et de ma volonté de retenir. J'ai une excellente mémoire visuelle, mais si je ne regarde pas _en voulant_ retenir, il ne reste rien; si je n'ai pas la volonté de me souvenir, tout se perd. Nommé président de la Société des Gens de lettres, j'ai mis plus de trois semaines à me rappeler les physionomies des vingt-quatre membres du Comité.

«A la suite d'une enquête faite pour construire un roman, je retrouve, quand j'ai idée de voir, tous les souvenirs dont j'ai besoin.

«Mes souvenirs visuels ont une puissance, un relief extraordinaire; ma mémoire est énorme, prodigieuse, elle me gêne; quand j'évoque les objets que j'ai vus, je les revois tels qu'ils sont réellement avec leurs lignes, leurs formes, leurs couleurs, leurs odeurs, leurs sons: _c'est une matérialisation à outrance_; le soleil qui les éclairait m'éblouit presque; l'odeur me suffoque, les détails s'accrochent à moi et m'empêchent de voir l'ensemble. Aussi pour le ressaisir me faut-il attendre un certain temps. Je n'écrirai que l'an prochain mon roman sur Lourdes, je prendrai les notes que j'ai recueillies; l'évocation se fera; tout sera au point; sur l'ensemble, les grandes lignes, les grandes arêtes se détacheront, nettes...

«Cette possibilité d'évocation ne dure pas très longtemps; le relief de l'image est d'une exactitude, d'une intensité inouïes, puis l'image s'efface, disparaît, cela s'en va; ce phénomène est heureux pour moi; j'ai écrit beaucoup de romans, j'ai entassé un nombre considérable de matériaux: si tous mes souvenirs me restaient, je succomberais sous leur poids. De la trame du roman, l'oubli est encore plus rapide; arrivé à la fin de l'ouvrage que j'écris, j'en oublie le commencement. Il me faut autant de plans que de chapitres projetés: pour vingt chapitres, vingt plans détaillés. Alors je pars tranquille, avec ce guide-âne je suis sûr de ne pas me perdre en route; mon sous-main, couvert d'indications, de notes d'échos, de rappels, m'est indispensable, je le consulte sans cesse.

«En résumé, ma mémoire se caractérise par la puissance énorme des souvenirs qu'elle me fournit, par la fragilité de ces souvenirs.

«Je ne me souviens pas pour le plaisir de me souvenir, je n'exerce pas cette grosse mémoire pour le plaisir de l'exercer; tout ce qui ne nécessite pas un peu d'invention, lire, corriger des épreuves, m'endort, mais je ne dors plus dès que je puis créer, dès que fonctionne le centre d'invention littéraire.

«On sait comment je compose mes romans; je rassemble le plus possible de documents, je voyage, il me faut l'atmosphère de mon sujet; je consulte les témoins oculaires des faits que je veux décrire; je n'invente pas, le roman se fait, se dégage tout seul des matériaux. Ainsi, pour _La Débâcle_, je suis allé à Sedan, j'ai consulté les meilleures sources d'informations; les personnages se sont présentés tout seuls; ne fallait-il pas un colonel, un capitaine, un lieutenant, un caporal, des hommes...? Une fois le personnage apparu, je le fais mien, je vis avec lui; je ne me plais qu'en ce qui vit.

«Chez moi le mot n'a pas grande importance. Il peut être éveillé par l'image ou par l'argument; je puis parler facilement, je ne m'élève à la véritable éloquence que sous l'influence de la passion; j'abhorre le lieu commun, il me paralyse, m'empêche de parler.

«Souvent le mot écrit m'étonne comme si je ne l'avais jamais vu; je lui trouve un aspect bizarre, laid, disgracieux: il éveille toujours une image appropriée; mentalement je ne le lis ni ne le parle, je ne suis pour lui ni visuel, ni moteur. Quand j'écris, la phrase se fait en moi toujours par euphonie; C'est une musique qui me prend et que j'écoute; gamin, j'adorais les vers et en écrivais beaucoup; la musique véritable me laisse froid, je n'ai pas, je crois, l'oreille très juste; c'est par un véritable raisonnement que j'aime la musique; elle a été longtemps pour moi lettre close, mais j'entends le rythme de la phrase; je me fie à lui pour me conduire, un hiatus me choque et me gêne.

«Je ne prépare pas la phrase toute faite; je me jette en elle comme on se jette à l'eau, je ne crains pas la phrase; en face d'elle je suis brave; je fonds sur l'ennemi, j'attaque la phrase laissant à l'euphonie le soin de l'achever.

«Chez nous romanciers, ceci est rare. Tous les écrivains que j'ai connus polissent leur phrase avant de l'écrire; la première heure est la moins bonne, c'est la période des tâtonnements; au bout d'un certain temps tout s'arrange, se dessine et le bon travail commence.

«Pour moi c'est le contraire, ce que je fais de mieux est ce que je fais d'abord. La fatigue arrive vite; mes quatre ou cinq pages écrites, je cesse; je ne dépasse pas trois heures par jour; on m'a fait une réputation de travailleur, c'est une erreur; je suis très régulier et très paresseux; je vais très vite, pour en finir le plus rapidement possible et ne plus rien faire.

«Je termine en disant que je suis myope et porte du 9; cela est venu à dix-neuf ans; je me suis aperçu que je ne pouvais plus, comme l'année précédente, lire de chez moi les affiches annonçant les représentations théâtrales, dont j'étais très friand.

«Mes organes des sens sont bons; l'odorat est excellent. Je rêve assez souvent; mes rêves manquent de lumière; je n'y vois pas le grand soleil, le plein jour; c'est une clarté élyséenne qui entoure les objets et les personnes, un peu flous, à demi perdus dans une lumière diffuse et grise...».