III
«Ma chère Pauline,
»Tu seras sans doute surprise de cette lettre. Mais après tout, je suis ton oncle et ton plus proche parent; et si des circonstances ou une volonté particulière ont empêché que je ne fusse ton tuteur, je n'en ai pas moins, il me semble, le droit et peut-être le devoir de prendre ici ton intérêt, de défendre un nom que tu portes encore, et qui est aussi le mien. J'espère que tu reconnaîtras l'honnêteté de ma démarche, et mon affection pour toi qui seule me dicte ma conduite dans cette circonstance.
»D'autre part, je sais combien tu es au-dessus de l'état d'esprit enfantin qui est habituellement celui des jeunes filles de ton âge. L'éducation un peu libre, mais éclairée, je me plais à le reconnaître, que t'a donnée Sylvie, t'a mise à même de pouvoir juger hautement certains actes, dont il serait inutile et dangereux de seulement te parler, si tu étais restée au niveau commun.
»Sache donc que Sylvie, ta belle-mère, rentre au théâtre. Je ne te dis point «va rentrer», ni «songe à rentrer». Non: les traités sont dûment signés; elle reparaît sur la scène dans quelques mois. Tu devines, n'est-ce pas, que je n'avancerais pas cette information si je n'en étais tout à fait certain. Je la tiens de source absolument sûre. D'ailleurs, c'est un bruit qui commence à se répandre dans Paris. Encore un peu, et ce sera dans les journaux.
»Or, sens-tu bien, ma chère Pauline, l'énormité, la folie de cette fantaisie? Prévois-tu le scandale qui va nous atteindre, les railleries, les lâches insinuations, les avanies même auxquelles nous serons en butte? Toute la situation mondaine de notre famille, si honorable et si haute du temps de ton pauvre père, et dans laquelle nous eûmes tant de peine à maintenir Sylvie Montreux, s'effondrera du coup. Elle croulera, le marquis de Caumais-Simier me le disait encore hier, sous le ridicule, et bientôt sous la honte.
»Je n'ai pas besoin de t'expliquer les risques que nous fait courir à tous deux la décision funeste de ta belle-mère. Songe à la difficulté pour toi de te marier, du moins dans notre monde, au cas où Sylvie nous exposerait ainsi à la risée publique: car enfin, on ne peut considérer comme définitive, dans les circonstances présentes, l'union projetée avec M. Marc Thierry. Quant à l'hypothèse de maintenir le même train de maison, de recevoir, de conserver un équipage de chasse, il va de soi qu'il ne saurait même en être question.
»Moi, que puis-je faire en tout ceci? Rien, hélas. Sylvie est entièrement libre, sinon responsable, de ses actes. Mais toi, Pauline, j'ai pensé que tu saurais peut-être, s'il en est temps encore, la détourner de cette désastreuse résolution!
»Nos intérêts à tous deux sont ici, je te le répète, intimement liés. Maintenant, je m'adresse, non plus à ton intelligence, mais à ton c½ur, pour te demander, pour te prier de ne point me dévoiler dans l'occurrence. Crois bien que si tu me citais, cela ne servirait qu'à indisposer Sylvie et à la rendre intraitable. Réponds, si l'on t'interroge, que tu as appris la chose par hasard, ou mieux, tiens, par une lettre anonyme.
»Allons, ma chère petite, bon courage. Agis énergiquement, adroitement, et ne doute pas, quel que soit le résultat de cette entreprise, de mes sentiments les plus tendres et les plus sincères.
Ton oncle affectionné »GASTON LEVAÎTRE.»
Pauline, en recevant cette lettre, comprit qu'elle était trahie. Quoi! elle avait arraché à sa belle-mère son amant, si bien même qu'elle en était enceinte. Et Sylvie, pendant ce temps, la sournoise et lâche Sylvie signait un engagement? Mais alors, la dupe, dans tout cela... Trahison!
Une fois au théâtre en effet, Sylvie ne devenait-elle point à jamais divine et jeune pour toujours, comme toutes les grandes actrices? Pauline devait se résigner à vivre éternellement dans l'ombre de cet impérissable bonheur. A quoi bon désormais avoir si brillamment mené la conquête de Marc? Elle ne s'en était guère souciée, la fausse rivale! Le seul amant qu'il lui fallût, à cette comédienne, c'était le public, c'était la France tout entière! Comment ne l'avoir pas senti?
Et comment aussi Pauline n'eût-elle pas souffert de ce que Sylvie se détachât, s'éloignât ainsi d'elle irrévocablement? Les répétitions, les soirées au théâtre, la foule, la vie publique... C'était fini. La jeune fille n'allait plus savoir qui haïr, ni qui aimer sur terre. Marc? Un homme déprécié, dont tout le monde aurait pitié, un infirme... Elle ne concevait même pas qu'elle eût pu le distinguer, maintenant que l'indifférence de Sylvie le laissait pareil à tous les autres... Peuh! même point pareil aux autres: il ne valait plus rien, il boitait.
Ah, que l'on s'était donc bien joué d'elle, pourtant! Ainsi, pas une indiscrétion commise pendant ses ridicules fiançailles, pas une lettre échangée, pas un mot imprudent... Et le traité? Parbleu, il était à Paris, chez quelque notaire. Que de précautions... Fi donc!
Sylvie piquait de longues aiguilles dans son chapeau quand Pauline, après avoir déchiré la lettre de Gaston, s'en vint, perdue de découragement et d'humiliation, frapper à sa porte.
Toutes deux devaient aller à Sérigny pour assister au départ de Marc, que l'on allait transporter à Paris: sa famille ayant désiré le reprendre, le soigner; M. Thierry le père s'étant écrié dans un mouvement d'une rare magnanimité: «Qu'on me ramène mon fils! J'oublie tous ses torts devant son infortune.» On ne pouvait qu'admirer ce sentiment au Ministère.
En apercevant dans la glace sa belle-fille, la baronne Levaître fit sans se retourner: «Voilà, je suis prête. Mais toi-même, tu n'as pas ton chapeau? Dépêche-toi. Il faut partir: tu entends, voilà qu'on amène Aérolithe devant le perron.»
Au dehors en effet, le gravier du jardin bruissait sous les roues de la voiture. Mais Pauline continua de s'avancer dans la chambre:
«--Je viens d'apprendre que tu rentres au théâtre, que c'est une affaire conclue.»
Sylvie tressaillit: «Qui t'a écrit cela, qui?
--Un billet anonyme.»
La baronne Levaître acheva de fixer son chapeau, réfléchit vivement, et conclut que, parbleu! il fallait toujours bien en arriver là. Donc: «Eh bien, oui, répondit-elle, c'est vrai.»
Pauline manqua de force, et s'accouda toute blanche sur le dossier d'un fauteuil. Son front tomba dans ses mains, et un mot, un seul, qu'elle ne cessa plus de répéter, lui vint aux lèvres: «Et moi, soupira-t-elle, et moi?»
Quelle angoisse pour Sylvie, et combien elle eût préféré de l'indignation, voire quelque mauvaise et cruelle colère! Ce fut une scène accablante:
«--Pauline, ma petite Pauline, comprends-moi, mets-toi à ma place, grand Dieu! Tu sais bien que je t'aime tendrement, ma chérie, et plus que tout ici-bas, va, je te l'assure... D'ailleurs, j'en ai donné la preuve pendant toute ton enfance, et récemment encore, il me semble. Seulement, dis-toi qu'on ne peut pas oublier la gloire... Et la gloire, pour moi, c'est le théâtre. Or, j'étais libre, en somme...
--Et moi?
--Mais toi, voyons, tu te mariais! Tu n'y songes donc plus? c'est toi justement qui m'abandonnais... De mon côté, j'ai cru pouvoir recommencer une autre vie, conçois-tu? Puisque je ne devais plus t'avoir auprès de moi comme par le passé, j'ai cru pouvoir me retourner vers mes premières joies--ah, Pauline, des joies irrésistibles!
--Et moi, que faire à présent?
--Hélas, à présent!... Oh, nous sommes malheureuses, bien malheureuses... Et je ne le suis guère moins que toi! Crois-tu que cette horrible catastrophe ne m'atteigne pas aussi? Et ton chagrin, ton chagrin, j'en ai plus que ma part...»
Mais Pauline ne répondait plus. C'était Sylvie maintenant qui pleurait et dont la voix manquait. La jeune fille demeurait muette, la tête toujours baissée, les yeux cachés.
«--Au fond, vois-tu, reprit Sylvie, c'est peut-être un bien, que je rentre au théâtre. Mais oui: le monde va nous tourner le dos, ce dont tu te consoleras comme moi, je suppose. Et puisque tu vis dans l'attente, désormais, d'un pauvre petit être que nous serons deux à aimer et à choyer, eh bien, ma chérie, que tu te maries ou non, nous resterons ensemble comme autrefois, côte à côte. Je ne veux plus que tu me quittes. Nous sommes riches: nous narguerons les sots. Et si je retrouve sur la scène mes triomphes d'antan--nous serons deux à nous en réjouir.» Elle ajouta même en souriant: «Pardon, nous serons trois.»
Et avec des inflexions adorables de voix, avec des câlineries, avec ces mille façons délicates de séduire que vous ont les mères, avec ce ton de tendresse camarade qui n'appartient qu'aux s½urs, elle continua longtemps d'expliquer comment elles allaient se consoler de cette dure épreuve dans une intimité plus étroite et plus douce encore. Elle jouerait, elle reparaîtrait en scène, soit: mais Pauline serait toujours là, Pauline la ferait répéter, Pauline jugerait, accepterait ou refuserait les rôles. Et puis, on soignerait ensemble, on habillerait, on élèverait le petit qui allait venir. L'opinion? Bah!... on la materait.
«--Nous nous consolerons, tu verras», disait-elle. Elle le croyait. Pauline ne levait point la tête.
Tout à coup: «Mon Dieu! s'écria Sylvie. Et Sérigny que nous oublions... Cours vite t'apprêter! Avec Aérolithe, nous arriverons pour l'heure du train, mais ce sera juste. Pauvre Marc... Dépêchons-nous!»
Mais ici Pauline découvrit enfin ses yeux, des yeux tout étincelants de douleur. Marc? Il allait payer pour tous!
«--Vas-y seule!» s'écria-t-elle.
Sylvie joignit les mains: «Pauline! y penses-tu? Songe qu'on l'emmène, qu'on l'emporte sur une litière...
--Vas-y seule!» Puis se laissant aller de nouveau, peut-être par honte, peut-être pour mieux mentir, ou par dégoût, ou par fatigue: «Oui... C'est un spectacle que je ne me sens pas capable de supporter. Excuse-moi... Dis que je suis malade, que je souffre, que c'était au-dessus de mes forces... Dis ce que tu trouveras... Je ne peux pas!»
Il fallut bien que Sylvie se résignât: l'heure pressait. Lorsqu'elle eut sauté dans la voiture légère, le cocher lui présenta les guides: «Oh, non, fit-elle, non. Menez vous-même. Et vite!»
Elle ne parvint à la gare de Sérigny que dix minutes avant le train de Paris. Sur le quai, se profilait l'humble silhouette de mademoiselle Marguerite Thierry, puis une figure hautaine qui n'était autre que celle de madame Poron. Non loin se tenaient des infirmiers. Et parmi tout ce monde gisait une litière chargée de couvertures, sous quoi l'on distinguait à peine une forme livide, lugubre, immobile: Marc.
Jamais, non, jamais, durant toute sa vie tumultueuse, Sylvie Montreux ne devait rencontrer un regard plus misérable que celui dont Marc l'accueillit quand il comprit qu'elle arrivait seule! Elle s'était penchée, il lui prit la main:
«--Comment, gémit-il presque bas, n'est-elle pas venue?»
Sylvie voulut répondre. A quoi bon? Sans cesser de lui tenir la main, Marc avait détourné la tête.
Et il demeura ainsi, incapable de remuer même les lèvres, jusqu'à ce que le train ayant stoppé en gare, les infirmiers eussent chargé sur un wagon leur pitoyable colis humain.