‹ Couplées: RomanChapitre 31 sur 32 · V

V

Dans l'église Saint-Etienne-du-Mont, tendue de noir, le philosophe Poron, mari de madame Poron, née Thierry, se lamentait tout bas. Décidément, il avait eu tort de venir à l'enterrement de ce Marc, puisque la plus élémentaire sagesse démontrait clairement qu'un homme qui se tue manque à son devoir social.

Cependant cette fameuse baronne Levaître, dont la réapparition prochaine sur les planches n'était plus un secret pour personne, allait sans aucun doute se trouver à l'église, et probablement au cimetière. Jamais le philosophe Poron n'avait vu cette dame; c'était à peine s'il en gardait un souvenir confus pour l'avoir entendue voici quelque dix ans. Cette considération, si elle ne changea certes point ses principes, piqua toutefois sa curiosité.

Aux dernières nouvelles enfin, il apprit que l'on s'était ému en haut lieu, qu'on avait formulé des condoléances et qu'un envoyé du ministre assisterait probablement aux obsèques. Du coup, toute la sagesse de notre moraliste ayant pris un autre cours, il s'aperçut soudain qu'il était plus digne d'un esprit élevé de savoir pardonner des fautes aux défunts que de les leur reprocher éternellement.

Mais pourtant, qu'il est téméraire de se déjuger ainsi, par une impulsion du sentiment et sur un simple retour de la pensée! M. Poron, maintenant que l'office prenait fin, maintenant qu'on disait l'absoute, maintenant que l'on se formait en cortège pour aller au cimetière, M. Poron sentait croître en lui une profonde amertume. Ni Sylvie Montreux, ni l'envoyé du ministre n'avaient été signalés à l'enterrement.

On n'y avait vu que toutes sortes de cousins et de parents qui n'eussent point salué Marc dans la rue tant qu'il était vivant, mais qui ne laissèrent point d'arriver en foule pour contempler un père affligé, une soeur en larmes, des gens en deuil et un lourd cercueil que l'on allait descendre en terre. On put remarquer aussi quelques-uns des plus fervents admirateurs de Marc, ceux qui sanglotaient d'enthousiasme lors des matchs de l'an passé. Tous, en quittant Saint-Etienne-du-Mont, parurent sincèrement touchés: «Le pauvre garçon... Quelle horrible fin!» Puis, à chaque tournant de rue, il en disparut un.

Amédée Paqueret seul, très vieux, très las, marcha derrière la famille jusqu'au cimetière. Il se survivait, l'extravagant chimérique, pour la troisième fois. Après Richenoire, après Vouzy, son ultime rêve avortait encore. Après l'effondrement de Jugurtha, celui de Marc Thierry...

Héroïquement, et non sans avoir versé peut-être les dernières larmes de sa vie, le vieillard demeura jusqu'au bout. Puis il s'en fut d'un pas lourd s'asseoir seul à l'écart.

Quand tout le monde enfin se fut écoulé, quand le dernier petit cousin eut disparu et que les ouvriers mêmes eurent laissé le chemin désert, Amédée Paqueret attendit un peu, écouta, puis descendit jusqu'à la porte du cimetière. Il fit un signe. Une voiture s'avança, dont deux femmes sortirent. Sans avoir prononcé un mot--pourquoi faire?--Amédée les conduisit devant la tombe.

Pauline et Sylvie s'y agenouillèrent. Pauline et Sylvie pleurèrent ensemble, puis ensemble se sont levées, et l'une au bras de l'autre, suivies de Paqueret, en allées. Le silence tomba.

Marc était complètement enterré.