‹ Cours familier de Littérature - Volume 01Chapitre 124 sur 216 · XL.

XL.

Le dialogue suivant explique la théorie du bien pour le bien, du renoncement complet au fruit de la bonne action, de la vertu pour elle-même, des sacrifices. On croit lire Fénelon dans ses plus pieuses extases de l'amour de Dieu pour Dieu seul.

«Écoute, et retiens maintenant mes dernières paroles,» dit en finissant le maître; «ce sont les plus mystérieuses; je vais te les dire pour ton bonheur, parce que tu es mon bien-aimé...»

Il résume en peu de mots toute cette doctrine au disciple, et lui recommande de ne la révéler qu'à ceux qui l'aiment.

«Et maintenant,» ajoute le maître divin, «as-tu écouté avec attention? et le nuage de ton esprit, qui ne vient que d'ignorance, est-il dissipé?»

«Il est dissipé,» répond le disciple, «et j'ai retrouvé à ta voix l'entendement. Je serai ferme maintenant dans la foi, et je vais agir conformément à ce que je crois.»

«Et c'est ainsi,» chante alors le poëte, «que je fus témoin et auditeur du miraculeux entretien entre le fils de _Vaaseda_ et le magnanime fils de _Pandoa_, et que j'ai obtenu la faveur d'entendre cette suprême et divine doctrine, telle qu'elle a été révélée par Krisna lui-même, le dieu de la foi. Plus je repasse dans mon esprit ce saint et merveilleux dialogue de _Krisna_ et d'_Arjoùn_, plus mon coeur est dilaté par une joie surnaturelle. En quelque lieu que soit _Krisna_, le dieu de la foi; en quelque lieu que soit _Arjoùn_, le puissant lanceur de flèches, là se trouvent certainement la vérité, la fortune, la victoire et la vertu!»

Y a-t-il rien dans ce langage et dans ces doctrines théologiques et morales, datant de quatre mille six cents ans, qui atteste la prétendue barbarie et la grossière superstition que certains philosophes ont besoin d'attribuer au vieux monde pour motiver leur orgueilleux système? N'y sent-on pas, au contraire, ou la sagesse d'un âge déjà très-avancé en foi et en vertu, ou le reflet encore tiède et lumineux d'une révélation primitive mal effacée de la mémoire des hommes? Ne dirait-on pas, à la lecture de ces lignes, qu'une racine pleine de la séve morale du christianisme futur végétait dans les flancs de l'Himalaya?

Avant de feuilleter avec vous la littérature de l'Inde primitive, il fallait vous donner une idée de la philosophie religieuse de ces peuples, car avant de parler il faut penser.

Passons aux poëmes de cette littérature. Ses poëmes sont tout à la fois son histoire en poésie et sa théologie en actions.

_POST-SCRIPTUM_.

Un admirable écrivain qui vient d'adresser à mon nom, dans _la Presse_, un hymne à l'amitié déguisé sous la forme d'une critique, me reproche d'avoir désespéré du monde, d'avoir découragé l'esprit humain de sa sainte aspiration au progrès, d'avoir exhumé, dans une lecture de _l'Imitation_ et ailleurs, ce qu'il appelle les miasmes méphitiques du moyen âge, d'avoir désossé l'homme de ses forces et de sa virilité, en lui enlevant les mirages, selon nous très-dangereux, d'un _progrès indéfini et continu_ sur ce petit globe.

Nous lui répondrons incessamment entre deux _Entretiens littéraires_, ou même dans un des _Entretiens littéraires_ que nous publions; car M. Pelletan, qui parle comme Platon, a le droit de rêver comme lui de beaux rêves. Mais nous, hélas!... il y a longtemps que nous sommes réveillé!... Nous croyons plus beau et plus viril de regarder en face le malheur sacré de notre condition humaine que de le nier ou d'en assoupir en nous le sentiment avec de l'_opium_. Ce suc de pavots, quelque bien apprêté qu'il soit, et M. Pelletan l'apprête en grand poëte, n'est bon qu'à donner les délires de la perfectibilité indéfinie et de la félicité sans limites sur une terre qui ne fut, qui n'est et qui ne sera jamais qu'un sépulcre blanchi entre deux mystères!

Du progrès local, relatif et borné, oui! Du progrès indéfini et continu, non! Rien n'est illimité dans notre petite espèce, bornée à un éclair de durée, à un atome d'espace, à une pincée de poussière. De l'utopie avec les idées, passe encore; mais de l'utopie avec la nature! Oh! les éléments mêmes se moqueraient de nous. Ce genre d'utopie me rappelle les fossoyeurs d'_Hamlet_, qui jouent aux osselets dans leur cimetière avec les crânes vides et déterrés des morts. Respectons nos belles destinées futures là-haut, mais ici respectons au moins notre néant!

Un historien dont l'érudition nourrit le bon sens, et dont le bon sens se relève quand il le faut jusqu'à la poésie, ce bon sens transcendant de l'imagination, M. Thierry, nous fournit une frappante et pathétique image de cette condition transitoire des civilisations humaines. M. Pelletan aime les images, et il a raison: dire n'est rien, peindre est tout en fait de style; les images sont les gravures de l'idée; ce qui n'est pas représenté n'est pas dit. Voici l'image de M. Thierry:

«Tu te souviens peut-être, ô roi,» dit un chef saxon à son prince, «de ce qui arrive quelquefois dans les jours d'hiver quand tu es assis à table avec tes capitaines, qu'un bon feu brille dans le foyer, que la salle est chaude, mais qu'il pleut, qu'il neige et qu'il gèle au dehors. Vient un petit oiseau qui traverse la salle à tire-d'aile, entrant par une porte, sortant par l'autre: l'instant de ce trajet est plein de douceur pour lui, il ne sent plus ni pluie, ni vent, ni frimas; mais cet instant est fugitif, l'oiseau disparaît en un clin d'oeil, et _de l'hiver il repasse dans l'hiver!_ Telle me semble la vie des hommes sur cette terre, et sa durée d'un moment, comparée à la longueur du temps qui la précède et qui la suit: _de l'hiver il repasse dans l'hiver_.»

L'air extérieur, la pluie, la neige, le vent, les frimas, c'est la condition de l'homme; la salle chaude et abritée, c'est le progrès; l'oiseau, c'est la civilisation qui traverse un moment cette douce température, mais qui, hélas! ne s'y repose pas longtemps, et qui, poursuivie par l'instabilité humaine, _repasse de l'hiver dans l'hiver_.

Jetons du bois dans le foyer, et prions Dieu que la lumière et la chaleur durent, dirai-je à M. Pelletan; mais ne flattons pas le pauvre oiseau qui passe, et ne croyons à l'éternité de rien ici-bas, pas même de nos songes!

LAMARTINE.

Paris, le 20 mars 1856.

IVe ENTRETIEN.

Nous vous avons esquissé une première idée de la philosophie sacrée de l'Inde. Entrons dans la poésie; c'est encore sa philosophie.

Mais, avant de vous donner quelques fragments de ces immenses poëmes épiques de l'Inde primitive récemment découverts, un mot sur ce qu'on entend par la poésie.

J'ai souvent entendu demander: Qu'est-ce que la poésie? Autant vaudrait dire, selon moi: Qu'est-ce que la nature? Qu'est-ce que l'homme?

On ne définit rien, et cette impuissance à rien définir est précisément la suprême beauté de toute chose indéfinissable.

Laissons donc le grammairien ou le théoricien définir, s'il le peut, la poésie; quant à nous, disons simplement le vrai mot: _mystère_ du langage.

La poésie, comme nous la concevons, n'est en effet rien de ce qu'ils disent; elle n'est ni le rhythme, ni la rime, ni le chant, ni l'image, ni la couleur, ni la figure ou la métaphore dans le style; elle n'est même pas le vers; elle est tout cela dans la forme, bien qu'elle soit aussi tout entière sans forme; mais elle est autre chose encore que tout cela: elle est la poésie.