‹ Cours familier de Littérature - Volume 01Chapitre 126 sur 216 · III.

III.

Voulez-vous une preuve de cette distinction puisée dans le fait et non dans la théorie? Observez, depuis l'origine des littératures, ce qui a été le partage de la prose, ce qui a été le domaine de la poésie.

Dans toutes les langues, l'homme a parlé et écrit en prose des choses nécessaires à la vie physique ou sociale: domesticité, agriculture, politique, éloquence, histoire, sciences naturelles, économie publique, correspondance épistolaire, conversation, mémoires, polémique, voyages, théories philosophiques, affaires publiques, affaires privées, tout ce qui est purement du domaine de la raison ou de l'utilité a été dévolu sans délibération à la prose.

Dans toutes les langues, au contraire, l'homme a chanté généralement en vers la nature, le firmament, les dieux, la piété, l'amour, cette autre piété des sens et de l'âme, les fables, les prodiges, les héros, les faits ou les aventures imaginaires, les odes, les hymnes, les poëmes enfin, c'est-à-dire tout ce qui est d'un degré ou de cent degrés au-dessus de l'exercice purement usuel et rationnel de la pensée.

Le verbe familier s'est fait prose; le verbe transcendant s'est incarné dans les vers. L'un a discouru, l'autre a chanté.

Pourquoi cette différence dans ces modes divers de l'expression humaine? Qui est-ce qui a enseigné ou imposé à l'humanité qu'il fallait parler en prose ces choses, et chanter en vers celles-là? Personne. Le maître de tout, l'instituteur et le législateur des formes et de l'expression humaine n'est autre que l'instinct, cette révélation sourde, mais impérieuse et pour ainsi dire fatale, de la nature dans notre être et dans tous les êtres. Analysons-nous nous-mêmes: