VI.
Or, pourquoi la plaine est-elle prosaïque, et pourquoi l'alouette, le grillon, la brise dans les épis sont-ils poétiques? Qui pourrait le dire?
Peut-être parce que l'alouette présente le contraste d'un peu de joie au milieu de cette monotonie de tristesse, et d'un peu d'amour maternel au-dessus de son nid, cette délicieuse réminiscence de nos mères?
Peut-être parce que le grillon nous rappelle le désert aride de Syrie, où le cri du même insecte anime seul au loin la route silencieuse du chameau sur les sables brûlés de la terre?
Peut-être parce que ce bruissement et cet ondoiement d'épis mûrs sous la brise folle nous transportent, par l'analogie de leur bruit, sur les vagues ridées de l'Océan, au pied du mât où frissonne ainsi la toile?
Et pourquoi ces trois petits phénomènes et ces trois petites images sont-elles à nos yeux la seule poésie de ce vaste espace? Parce que de ces trois phénomènes et de ces trois images il sort pour nous une émotion, et que de cette immense plaine d'épis il ne sort que de la richesse.
Ce n'est donc pas l'utile qui constitue la poésie, c'est le beau. L'épi est utile, mais l'alouette vit, le grillon chante, la brise pleure, le coeur sympathise, la mémoire se souvient, l'image surgit, l'émotion naît; avec l'émotion naît la poésie dans l'âme. Vous pouvez chanter l'alouette, le grillon, la brise dans le chaume; je vous défie de chanter le champ de blé, la meule de gerbes, le sac de froment: cela se compte, cela ne se chante pas. L'instrument humain n'a point d'écho pour le chiffre.