‹ Cours familier de Littérature - Volume 01Chapitre 14 sur 216 · XIV.

XIV.

M. de Vaudran avait été directeur d'un des ministères les plus importants, au commencement du règne de Louis XVI. Lié avec M. de Malesherbes et avec les politiques et les écrivains les plus illustres du siècle, décapités en 1793, il était tombé avec la monarchie. Emprisonné, proscrit, puis amnistié par les mobilités des circonstances révolutionnaires, il avait été enfin laissé à sec sur la rive, comme un débris après la tempête, dans le petit domaine de ses pères.

Il y vivait en philosophe, auprès de ses soeurs, suspendu par ses opinions et ses souvenirs entre deux temps; doué d'un esprit étendu, d'une érudition profonde, d'une éloquence sobre et précise comme les affaires qu'il avait maniées. Il avait en lui-même un entretien suffisant pour supporter le désoeuvrement, ce supplice des âmes vides.

De tous ses biens à Paris il n'avait sauvé que sa bibliothèque; il l'avait rangée comme son plus cher trésor dans une des chambres hautes de la maison de ses soeurs; il s'y consolait avec ces consolateurs muets qui ont des baumes pour toutes les blessures. Le voisinage et la similitude de revers, l'avaient lié d'une estime et d'une inclination mâles avec mon père; ce n'était pas précisément de l'amitié, c'était un respect réciproque qui donnait une majesté un peu froide et une apparence de réserve à leurs relations. Mais ces deux hommes se recherchaient, tout en se réservant comme deux caractères qui ont la pudeur de leurs épanchements. Ils s'étaient rencontrés un jour par hasard dans ce site solitaire, poussés par le même instinct de solitude et de contemplation; ils y avaient passé des heures d'entretien et de lecture agréables l'un avec l'autre; le lendemain ils s'y étaient retrouvés sans surprise, et, depuis, sans s'y donner jamais de rendez-vous, ils s'y rencontraient presque tous les jours.