‹ Cours familier de Littérature - Volume 01Chapitre 161 sur 216 · XXXVIII.

XXXVIII.

Nala, purifié de ses fautes par le pardon de l'amour, rentre, suivi de Damayanti, de ses enfants et de ses serviteurs, dans ses États. Il les reconquiert dans une bataille sur un frère usurpateur. Après avoir vaincu, il pardonne, et donne à ce frère la moitié de son royaume. Dans son bonheur, il ne reconnaît plus d'ennemi. Il pousse la charité divine jusqu'à pardonner au dieu jaloux la cause de tous ses malheurs.

Le commentateur chrétien de ce poëme trouve, dans ce pardon universel et surhumain du héros, une faute de morale, une omission de cette justice qui doit rétribuer le châtiment aux coupables. Nous ne partageons pas cette opinion. Cette charité à tout prix, qui est le caractère de ces poésies sacrées de l'Inde, et qui est le pressentiment d'une autre charité, est bien supérieure à la justice. La charité est plus que la justice, puisqu'elle est la divine bonté imitée de Dieu, autant que la créature peut imiter le créateur. Elle est plus encore, elle est le devoir de l'homme parfait; car si l'être infaillible peut punir, l'homme, être faillible, doit, en ce qui le concerne, tout et toujours pardonner.

La morale de ces grands poëmes symboliques et sacrés de l'Inde primitive est donc aussi divine que la poésie en est sublime; il en découle partout une onction qui n'attendrit pas seulement l'imagination, mais qui édifie le coeur. En fermant le livre on n'est pas seulement charmé; on est meilleur: le poëte y est le sanctificateur de l'âme; ce n'est pas de l'ivresse qui monte de sa lyre, c'est de l'encens.

Cette littérature sacrée de l'Inde a, de plus, un caractère qui la rapproche de la littérature hébraïque; elle est exclusivement religieuse. Tout poëme est un symbole qui revêt un dogme; tous les vers sont des ailes qui emportent l'âme au-dessus de la terre. On peut comparer ces poëmes à de grands sacrifices où l'imagination, le sentiment, le génie du poëte se consument d'enthousiasme sur le bûcher, pour illuminer les hommes et honorer le ciel.

LAMARTINE.

Ve ENTRETIEN.