‹ Cours familier de Littérature - Volume 01Chapitre 180 sur 216 · L'ÉCUYER. - XVIII.

L'ÉCUYER. - XVIII.

Prince, vos ordres seront accomplis.

(Il sort.)

Le prince entre dans l'enclos de l'ermitage; ses sens sont ravis par la beauté agreste et recueillie du site, et par la vue d'un groupe de jeunes filles consacrées au culte des dieux. L'entretien de ces jeunes filles entre elles, que le prince entend sans être vu, est une scène de pastorale qui égale Théocrite, _l'Aminte_, ou Gesner, ce Théocrite des Alpes:

«Chère Sacountala,» dit une des jeunes compagnes de la fille de Canoua, qui arrose les plantes du jardin de l'ermitage; «chère Sacountala, ne dirait-on pas que ces jeunes arbustes, ornements de l'ermitage de notre père, te sont plus chers que ta propre vie, quand on voit la peine que tu prends à remplir d'eau les bassins creusés à leurs pieds, toi dont la délicatesse égale celle de la fleur de _malica_ nouvellement épanouie?

SACOUNTALA.

Que veux-tu? ce n'est pas seulement pour complaire à notre vénérable père que je prends tous ces soins; je t'assure que je ressens pour ces jeunes plantes l'amitié d'une soeur.

(Elle les arrose.)

UNE JEUNE COMPAGNE DE SACOUNTALA.

Mais, mon amie, les plantes que nous venons d'arroser sont au moment de fleurir. Arrosons donc aussi celles qui ont déjà donné leurs fleurs; nos soins désintéressés ainsi pour elles n'en auront que plus de mérite aux yeux des dieux.

SACOUNTALA.

Parfaitement senti, ma chère Preyamvada!

LE HÉROS DOUCHMANTA, à part.

Ah! ne faut-il pas que le vénérable ermite ait perdu, par l'âge, l'intelligence, pour souffrir que de si grossiers vêtements enveloppent un si beau corps?

Assujettir une telle beauté à de pareilles austérités, une beauté qui, sans aucun artifice, enlève à l'instant tous les coeurs, c'est être aussi insensé que si l'on voulait fendre le tronc de fer de l'arbre _lami_ avec le tranchant délicat de la feuille du lotus!»

(La jeune fille, qui se croit inaperçue, fait desserrer par sa compagne le tissu d'écorce qui gêne sa respiration.)

«Quoique formé de petites mailles très-serrées,» continue à chanter le héros, «le tissu d'écorces, négligemment jeté sur ses blanches épaules, ne peut déguiser entièrement les contours de sa taille: telle la fleur à demi voilée par les feuilles jaunissantes déjà flétries autour de son calice. La coupe du lotus, entrevue à travers le réseau verdâtre des plantes aquatiques, n'est pas moins ravissante; les taches disséminées sur le disque argenté de la lune font davantage ressortir sa splendeur. Ainsi, cette belle fille, sous son voile d'écorce, n'en paraît que plus séduisante à mes yeux.

SACOUNTALA, sans voir le héros.

Ô mes chères soeurs! ce charmant arbuste ne semble-t-il pas me faire signe de ses rameaux flexibles, que l'on prendrait pour autant de jolis doigts dans la mobilité que leur imprime le zéphyr? Voyons, il faut que je m'en approche.

(Elle y court.)

PREYAMVADA.

Chère Sacountala, oh! repose-toi, de grâce, quelques instants à son ombre.

SACOUNTALA.

Eh! pourquoi donc?

PREYAMVADA.

C'est qu'en te voyant ainsi appuyée contre lui, ce bel arbre, comme s'il était uni à une liane élégante, en acquiert encore plus de grâce.

SACOUNTALA.

Es-tu plus digne de ce nom gracieux de _Preyamvada_, toi dont les paroles sont remplies de tant de douceur?

DOUCHMANTA.

Oui, Preyamvada, tu viens de dire une grande vérité. Ses lèvres ont l'incarnat de la rose; ses bras, comme deux tendres rameaux, s'arrondissent avec souplesse, et la fleur attrayante de la jeunesse répand sur toute sa personne un charme inexprimable.

ANOUSOUYA.

Sacountala, vois comme cette jolie malica a choisi pour son époux ce bel arbre, qu'elle entoure de ses rameaux en fleurs.

SACOUNTALA, s'approchant et regardant avec joie.

Ah! qu'elle est ravissante cette saison où les arbres eux-mêmes semblent s'unir dans de tendres embrassements! Ne dirait-on pas que cette jeune plante ait mis à dessein, sous la protection de cet arbre robuste et tout chargé de fruits, ses fleurs si tendres et si délicates?

(Elle s'arrête à le contempler avec admiration.)

PREYAMVADA, souriant.

Sais-tu, Anousouya, pourquoi Sacountala attache si longtemps ses regards sur cette petite plante?

ANOUSOUYA.

Non, en vérité; je voudrais bien le savoir.

PREYAMVADA.

«Ainsi que cette jolie malica est unie à ce bel amra, que ne puis-je de même être unie à un époux digne de moi!» Voilà, je t'assure, la pensée qui occupe en cet instant notre jeune amie.

SACOUNTALA, souriant.

Allons, petite folle, voilà encore de tes extravagances.

(Elle fait jouer son arrosoir.)

ANOUSOUYA.

Chère Sacountala, vois, tu oubliais cette charmante madhavi, quoiqu'elle ait crû en même temps que toi, par les soins que ton père Canoua se plaît à vous prodiguer à toutes deux.

SACOUNTALA.

Va, je m'oublierai plutôt moi-même. (Elle s'approche de l'arbuste, le regarde, puis s'écrie, transportée de joie:) Miracle! miracle! Preyamvada, ah! que tu vas être heureuse!

PREYAMVADA.

Comment cela, ma douce amie?

SACOUNTALA.

Vois, cette liane est toute couverte de fleurs, depuis la racine jusqu'au sommet des rameaux les plus élevés, quoique ce ne soit pas le temps de la floraison.

TOUTES DEUX accourant.

Dis-tu vrai? dis-tu vrai?

PREYAMVADA.

En ce cas, ma douce amie, c'est toi que je vais rendre heureuse; car ce pronostic ne t'annonce rien moins que la possession prochaine d'un héros pour époux.

SACOUNTALA, d'un air fâché.

Fi de toutes ces plaisanteries! Je ne veux plus prêter l'oreille à vos propos.

PREYAMVADA.

Mais ne crois pas que je parle en plaisantant; car, d'après ce que j'ai entendu plusieurs fois de la bouche du vénérable Canoua lui-même, un pareil signe ne peut être pour toi que l'annonce de l'événement le plus heureux.

ANOUSOUYA.

Ah! voilà qui m'explique le zèle que mettait notre amie à arroser cette plante chérie!...

SACOUNTALA.

Méchante! cette plante est pour moi comme une soeur: pourquoi chercherais-tu d'autres motifs à mes soins?

(Elle continue à l'arroser.)

LE HÉROS, à part.

Certes, si elle appartient à la caste de Canoua, toute union lui est interdite avec celle des Kchatriyas. Que faire donc?--Mais peut-être aussi...--Eh! pourquoi me tourmenter par de semblables doutes?... Oui, la chose est certaine. Mon esprit incline vers elle avec tant de violence, qu'il est impossible qu'elle ne puisse devenir mon épouse!--D'ailleurs, dans les choses sujettes au doute, l'événement est toujours favorable aux pressentiments du sage. Ainsi, je l'obtiendrai, je l'obtiendrai!

SACOUNTALA, avec précipitation.

Ah, ah! une abeille, échappée du calice de cette malica, voltige autour de ma figure et semble vouloir s'attacher à mes lèvres!

(Elle fait semblant de chasser une abeille.)

DOUCHMANTA, la contemplant avec le plus vif plaisir.

Qu'elle est ravissante!

Sur tous les points où voltige cet insecte léger, plus légère que lui, avec quelle grâce elle le chasse sans relâche! Mais si c'est par une crainte réelle que cette belle fille imprime aujourd'hui à ses sourcils une contraction si délicieuse, ne se ressouviendra-t-elle pas de la leçon, et ne la mettra-t-elle pas plus tard en pratique, lorsque, sans aucun motif de crainte, elle feindra cependant l'effroi pour déployer dans son regard toutes les ressources de la séduction.

Trop heureux insecte, tu peux donc dans ton vol effleurer l'angle de cet oeil à demi fermé, où la crainte excite un tremblement enchanteur; faire entendre à cette oreille charmante un murmure semblable à ces petits mots furtifs d'une amie à l'oreille d'une amie; puiser un torrent de délices sur ces lèvres divines, dont une main délicate cherche en vain à t'éloigner? Hélas! nous mourons dans le doute de jamais pouvoir la posséder; et toi, petite abeille, tu t'enivres de volupté.

SACOUNTALA.

Ô mes compagnes! délivrez-moi de cet insecte audacieux, qui brave tous mes efforts.

TOUTES LES DEUX, en souriant.

Eh! qu'y pourrions-nous faire? Appelle Douchmanta à ton secours: n'est-ce pas au roi à protéger les habitants de cet ermitage?

DOUCHMANTA.

Excellente occasion pour me montrer!... Ne craignez..... (Il n'achève pas, et continue à se tenir caché.) Non, on me reconnaîtrait pour être le roi; il vaut mieux que je me présente sous l'aspect d'un voyageur demandant l'hospitalité.

SACOUNTALA.

L'impudent ne cesse de m'assaillir; il faut que je cherche une autre place. (Jetant les yeux derrière elle tout en courant.) Comment! il me poursuit encore? Ah! de grâce, délivrez-moi de son importunité.

DOUCHMANTA, survenant tout à coup.

Comment donc!... quel est l'insolent qui, sous le règne d'un des descendants de Pourou, de Douchmanta, cet ennemi déclaré du vice, ose insulter les filles innocentes des pieux ermites?

(Toutes, à la vue du roi, éprouvent un moment de trouble.)

ANOUSOUYA.

Seigneur, personne ici n'est coupable d'une action criminelle: seulement, notre jeune amie se défendait contre une abeille obstinée à la poursuivre.

(Elle montre du doigt Sacountala.)

DOUCHMANTA, s'approchant de Sacountala.

Jeune fille, puisse votre vertu prospérer!

(Sacountala baisse les yeux avec modestie.)

ANOUSOUYA.

Allons! rendons promptement à notre hôte tous les devoirs de l'hospitalité.

PREYAMVADA.

Seigneur, soyez le bienvenu! Toi, chère Sacountala, va, sans perdre de temps, à l'ermitage, chercher des fruits dignes d'être offerts à notre hôte: cette eau, en attendant, peut servir à rafraîchir ses pieds fatigués.

DOUCHMANTA.

Il n'en est pas besoin; le charme de vos paroles est pour moi la plus agréable offrande.

ANOUSOUYA.

Eh bien! honorable étranger, daignez au moins vous reposer à l'ombre sur ce siège recouvert de gazon, d'une admirable fraîcheur, et où vous ne tarderez pas à oublier votre lassitude.

DOUCHMANTA.

Mais vous-mêmes, charmantes filles, vous devez être fatiguées par toutes vos attentions pour moi: serais-je assez heureux pour que vous vous asseyiez un moment à mes côtés?

PREYAMVADA, bas à Sacountala.

Vois, ma Sacountala, nous ne pourrions honnêtement nous refuser au désir de notre hôte; viens donc, prenons place près de lui.

(Toutes s'asseyent près du roi.)

SACOUNTALA, à part.

Depuis que mes yeux se sont portés sur cet étranger, j'éprouve une émotion tout à fait contraire au calme parfait que devrait seule inspirer cette sainte retraite!

DOUCHMANTA, les regardant avec le plus tendre intérêt.

Charmantes filles, combien cette douce intimité qui règne entre vous s'accorde admirablement avec votre jeunesse et vos grâces!

PREYAMVADA, bas à Anousouya.

Ma chère, quel peut donc être cet étranger qui, tant par ses traits profondément empreints d'une majesté calme, que par ses discours où règne la politesse la plus aimable, se montre digne d'occuper le plus haut rang?

ANOUSOUYA, bas à Preyamvada.

Ma curiosité n'est pas moins vive que la tienne, je t'assure; voyons, il faut nous éclaircir. (Haut, en s'adressant au roi.) Seigneur, la douce familiarité qui règne dans votre conversation m'enhardit à vous faire quelques questions: Pourrions-nous savoir de quelle noble famille vous faites l'ornement; quelle contrée est actuellement dans le deuil, à cause de votre absence; et quel motif, vous, dont toutes les manières annoncent une délicatesse exquise, a pu vous déterminer à entreprendre un voyage pénible, pour visiter cette forêt consacrée aux plus rudes austérités?

SACOUNTALA, à part.

Ne palpite pas ainsi, ô mon coeur! toutes ces pensées tumultueuses qui t'agitent avec tant de violence, ma chère Anousouya les dirigera.

DOUCHMANTA, en lui-même.

Que faire? Dois-je me déclarer? dois-je déguiser qui je suis?

Il réfléchit, et déclare qu'il est un pèlerin pieux, lecteur des Védas, qui vient visiter le saint ermite; il s'informe habilement par les jeunes amies de Sacountala de la naissance étrange de cette jeune beauté, et des causes de sa résidence dans cette solitude. Il apprend qu'elle est de céleste origine par l'union d'un saint avec une divinité secondaire. Il s'abandonne avec sécurité à sa passion pour elle.

«Ô bonheur!» s'écrie-t-il en strophes lyriques; je puis donc maintenant donner un libre cours à mes désirs! Réjouis-toi, ô mon coeur! ce que tu ne faisais que soupçonner est à présent changé pour toi en certitude; ce que tu aurais craint de toucher il n'y a qu'un instant à l'égal du feu, tu peux t'en parer comme de la perle la plus précieuse!»

Sacountala entend ces vers, et rougit de pudeur.

«Il faut que je me retire,» dit-elle à sa compagne, «et que j'aille instruire notre vénérable supérieur, _Goutami_, des paroles indiscrètes de cet étranger.» Ses compagnes cherchent à la rassurer et à la retenir, sous prétexte de soins que ses arbustes chéris exigent encore d'elle. Le héros semble prendre parti pour Sacountala.

«Épargnez,» dit-il en vers aux compagnes de la jeune fille, «épargnez, de grâce, votre belle amie! elle doit être déjà assez fatiguée par la peine qu'elle a prise d'arroser ses plantes favorites. Voyez, ses belles épaules sont tout affaissées encore par le poids de l'arrosoir qu'elle vient à peine de déposer; le sang en colore plus vivement la paume de sa main délicate; on reconnaît qu'elle est lasse, à cette respiration pressée qui agite délicieusement son sein; le noeud charmant qui emprisonne avec tant de grâce les fleurs de siricha dont son oreille est ornée, est humecté de sueur; et d'une main languissante elle est occupée à réunir les boucles de ses beaux cheveux, échappés de la bandelette à demi détachée qui peut à peine les contenir.»

Sacountala reçoit de lui un anneau; le héros croit s'apercevoir qu'elle est émue d'admiration et d'amour pour lui. Il entend venir sa suite au bruit des chevaux dans la forêt. Il craint d'être surpris et révélé à la jeune fille par les respects de ses compagnons de chasse. «Ô pieuses filles de l'ermitage!» leur dit-il en langage vulgaire, «ne perdez pas de temps à mettre en sûreté les faibles animaux qui peuplent votre sainte retraite: tout annonce l'approche du roi _Douchmanta_ (c'est lui-même), qui se livre au plaisir de la chasse.» Puis, reprenant le langage des vers, comme cela a lieu dans le drame toutes les fois que l'expression s'élève avec le sentiment ou avec la description:

«Déjà,» dit-il, «un tourbillon de poussière soulevé par les pieds des chevaux retombe sur vos vêtements d'écorce, tout humides encore et suspendus aux branches où ils achèvent de se sécher, semblables à ces nuées d'insectes qui, par un beau rayon de soleil, viennent s'abattre en foule sur les arbres de la forêt...

«...Tenez-vous en garde surtout, ô pieuses ermites, contre cet éléphant sauvage chassé par la meute, qui répand l'effroi dans le coeur des vieillards, des femmes et des enfants! Le voilà qui, dans un choc terrible, vient de rompre une de ses énormes défenses contre le tronc robuste d'un arbre qui s'opposait à son passage. Il est à présent embarrassé dans les branches entrelacées des lianes impénétrables, que dans sa rage il voulait déraciner. Ah! quelle funeste interruption il a occasionnée dans nos rites sacrés! Comme il a fait fuir à son approche la troupe dispersée de nos gazelles timides! Quel dégât il a apporté dans notre sainte retraite, que la vue d'un char a jeté dans cet acte de fureur!»

Sacountala, en s'éloignant à regret pour rentrer à l'ermitage, feint d'être ralentie par les épines d'arbustes qui la retiennent par ses vêtements. Le héros s'afflige en vers de la disparition de celle qu'il aime. «Je vais,» dit-il, «faire camper ma suite à quelque distance dans la forêt, afin d'avoir la liberté de la revoir ainsi encore, car seule elle occupe mon âme tout entière; en vain je voudrais m'éloigner, mon corps peut bien tenter de le faire, mais mon âme toute troublée rétrograde vers elle: telle la flamme de l'étendard que l'on porte contre le vent!»