‹ Cours familier de Littérature - Volume 01Chapitre 198 sur 216 · IV.

IV.

Son ministre, pour le distraire de sa mélancolie, lui annonce qu'une race ennemie et perverse a envahi ses États et égorge son peuple.

Il monte sur son char de guerre pour aller combattre. Le dieu _Indra_ le protége, et fait voler son char sur les nuées, à la hauteur des cimes les plus inaccessibles de l'Himalaya, d'où le héros contemple d'un coup d'oeil tous ses vastes États.

«Nous touchons,» dit-il à son compagnon, «à cette sphère étincelante de clarté qui, dans ses révolutions rapides, entraîne les astres innombrables et les flots sacrés du Gange, à cette sphère à jamais sanctifiée par l'empreinte divine des pas de _Vichnou_... J'en juge par la seule impression du mouvement de ce char, par cette légère rosée que font jaillir au loin les roues humides, par ces coursiers à la crinière rebroussée et toute brillante de la lueur des éclairs qu'ils traversent, par ces aigles qui abandonnent de tous côtés leurs nids placés dans les fentes des rochers, et qui volent effarés tout autour de nous.»

Puis, abaissant ses regards sur la terre:

«Quel spectacle admirable et varié me présente, d'instant en instant, grâce à la descente précipitée du char, le séjour habité par l'homme!

«Le sommet affaissé des plus hautes montagnes se confond à mes yeux avec la surface unie de la plaine, et l'on dirait que les arbres, dépourvus de troncs, la tapissent seulement de la plus humble verdure. Les fleuves les plus vastes n'offrent plus que de légers filets d'eau, coulant, à peine visibles, dans leurs lits rétrécis; et, comme si elle était poussée par une force puissante, la terre semble monter rapidement vers moi.»

On voit, à cette description du char prêté au héros par _Indra_, ce qu'on voit plus formellement encore dans les traditions de la Chine primitive, que cette antiquité avait ses navires aériens et ses aéronautes.

«Nous touchons la terre,» lui dit son guide, «et nous allons apercevoir bientôt sur la montagne la demeure habitée par le divin fils de Maritchi.»

LE HÉROS.

Comment! l'essieu n'a pas rendu le moindre son? Je ne vois pas s'élever le plus léger nuage de poussière; je n'ai ressenti aucun choc, et, quoique touchant à la terre, le char cependant n'en a pas éprouvé le moindre contre-coup... Et dans quelle partie de la montagne habite donc le divin anachorète?

LE GUIDE, la lui indiquant du doigt.

Là où vous apercevez ce pieux solitaire, fixant, dans une immobilité parfaite, le disque radieux du soleil; le corps déjà à moitié plongé dans un monticule de sable, que les termites amoncellent sans crainte autour de lui; portant, au lieu du cordon brahmanique, la peau hideuse d'un énorme serpent: pour collier, les branches entrelacées d'arbrisseaux épineux, dont il ne ressent pas même les blessures, et recélant, parmi ses cheveux relevés en partie en un énorme faisceau sur le sommet de sa tête et flottant en partie sur ses larges épaules, une foule d'oiseaux qui, pleins de confiance, y ont construit leurs nids comme dans un arbre touffu.

DOUCHMANTA, le contemplant avec une sorte de terreur religieuse.

Vénération à l'être capable de se livrer à d'aussi effroyables austérités!

LE GUIDE, retenant les rênes.

Prince! nous voici parvenus à l'ermitage de l'immortel Canoua.

(Ils descendent du char.)

LE GUIDE.

Par ici, grand roi, par ici! Admirez cette terre sacrée, théâtre où les saints solitaires se livrent constamment aux exercices pieux de la dévotion la plus austère.

LE HÉROS.

Mon admiration est également excitée à la fois par le spectacle de cet asile vénérable, et par celui des êtres vertueux qui l'habitent. En voyant ces purs esprits sans cesse plongés dans la plus profonde contemplation, à l'ombre de ces arbres immortels; tantôt occupés à se purifier dans une eau limpide et toute brillante de la poussière dorée du nénuphar sacré; tantôt ravis en extase au sein de ces grottes silencieuses ornées par la nature elle-même de roches étincelantes, je m'écrie: «Oui! ce n'est que dans ce séjour qu'habite la sainteté.»

Le héros, descendu dans les bois qui entourent l'asile sacré, aperçoit un enfant (c'est son fils, le fils de Sacountala réfugié et élevé dans cet asile). L'enfant joue avec de petits lionceaux, malgré les reproches de deux jeunes filles du monastère qui s'efforcent de le faire obéir à leur voix.

LE HÉROS, regardant du côté d'où il a entendu partir les voix.

Quoi! c'est un enfant (mais un enfant qui déjà semble déployer la vigueur d'un homme); il se révolte contre deux jeunes filles de l'ermitage qui cherchent en vain à le faire obéir. Le voilà qui, d'une main nerveuse, entraîne malgré lui un petit lionceau qu'il vient d'arracher à moitié repu à la mamelle de sa mère, et dont la crinière est encore tout en désordre.

L'ENFANT, souriant.

Allons, petit lionceau, ouvre ta gueule bien grande, que je compte tes dents.

(Les femmes continuent en vain à gourmander l'enfant.)

UNE FEMME.

Petit mutin, c'est donc ainsi que tu feras sans cesse le tourment de ces jeunes animaux, placés comme nous sous la protection de notre divin Gourou. Dans ton humeur farouche, on dirait que tu ne respires que guerre et combats!

LE HÉROS.

Chose étonnante! je sens tout mon coeur incliner vers cet enfant, comme s'il était mon propre fils. (Après un moment de réflexion.) Hélas! je n'ai point de fils!.....pensée cruelle qui ajoute à mon attendrissement.

UNE FEMME.

Mais la lionne furieuse va se jeter sur toi, si tu ne lui rends son petit.

L'ENFANT, souriant.

Ah! oui, j'en ai bien peur, vraiment!

(Il se mord la lèvre.)

LE HÉROS, dans le plus grand étonnement.

Cet enfant fait briller à mes yeux le germe d'une grandeur héroïque, semblable à une vive étincelle qui doit bientôt s'étendre en un vaste incendie.

LA PREMIÈRE FEMME.

Cher petit! si tu quittes ce jeune lion, je te donnerai un autre hochet.