‹ Cours familier de Littérature - Volume 01Chapitre 2 sur 216 · II.

II.

La contrée où je suis né, bien qu'elle soit voisine du cours de la Saône, où se réfléchissent d'un côté les Alpes lointaines, de l'autre des villes opulentes et les plus riants villages de France, est aride et triste; des collines grises, où la roche nue perce un sol maigre, s'interposent entre nos hameaux et le grand horizon de la Saône, de la Bresse, du Jura et des Alpes, délices des yeux du voyageur qui suit la rive du fleuve.

De petits villages s'élèvent çà et là aux pieds ou sur les flancs rapides de ces collines; leurs murs blancs, leurs toits plats, leurs tuiles rouges, leur clochers de pierres noirâtres semblables à des imitations de pyramides par des enfants sur le sable du désert, la nudité d'eau et d'arbres qui caractérise le pays, les petits champs de vignes basses, enclos de buis ou de pierres sèches, font ressembler, trait pour trait, ces hameaux du Mâconnais à ces villages d'Espagne, de Calabre, de Sicile ou de Grèce, que le soleil d'été, sous un ciel cru, fait fumer à l'oeil comme des gueules de four où le paysan a allumé son fagot de myrte ou de buis pour cuire le pain de ses enfants.

La maison de mon père était cachée à l'oeil par le clocher et par les maisons des villageois dans un de ces hameaux; elle n'avait rien qui la distinguât de ces cubes de pierre grise, percés de fenêtres et couverts de tuiles brunies par les hivers, seulement qu'une cour un peu plus vaste, et un ou deux arpents de jardin potager s'étendant derrière la maison, entre la montagne et le village. La vie y était aussi agreste et aussi close que le site. C'est là que j'étais né et que je grandissais, sans autre idée de cette terre que ce qui en était contenu pour moi dans cet étroit horizon; j'y vivais renfermé entre deux ou trois monticules, où les chèvres et les moutons montaient le matin avec les enfants, et d'où ils redescendaient le soir au village pour donner leur lait aux mères.